webGuinée — Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages


Chapitre Deux
Cabine technique

Une lumière brutale me fouille les yeux. Je n'ai pas entendu la porte s'ouvrir et le chef de poste est là qui me secoue par l'épaule.
— Lève-toi, la commission te demande.
L'extérieur, l'air frais et les étoiles. De nouveau, le portail en tôles, la Jeep haute sur pattes où m'attend l'adjudant Oularé.
— Vous avez été malade, Alata?
— Comment le savez-vous?
Il rit.
— Le ministre Ismael Touré veut être informé de tout ce qui vous touche. Vous êtes un personnage important. Cissé lui a fait son rapport. Ce n'était pas grave ?
— Le coeur, c'est toujours grave.
— Soyez compréhensif tout à l'heure et vos ennuis seront bientôt terminés.
Je ne réponds pas. Qu'aurais-je à répondre? Je suis désormais convaincu qu'lsmaël Touré cherche à étayer une pyramide bien fragile qu'il a élevée sur des mensonges. Ils n étaient plus que deux dans la salle de la commission : le ministre Ismael Touré et Seydou Keita. L'ampoule centrale était allumée. Plus d'accueil mystérieux. Ismaël indiqua le rugueux tabouret d'un grand geste de la main.
— Asseyez-vous. J'espère qu'on vous a bien soigné, que votre coeur ne vous inspire plus d'inquiétude ?
Etre tenu de remercier son tourmenteur de sa sollicitude ! Je m'étais préparé à un rude assaut. Ces phrases paternes me désorientèrent.
— J'ai été, effectivement, soigné, camarade ministre.
Il enchaîna :
— Avez-vous soif ? » Et, sans attendre ma réponse... « Oularé, va chercher un verre d'eau à notre ami.»
Le gendarme fila dans une pièce contiguë. J'entendis claquer une porte de réfrigérateur. Il revint, porteur d'un grand verre embué qu'il posa sur la table, a porté de main.
Comme j'hésitais, le ministre eut un sourire et un geste d'invite.
— Buvez donc, nous ne sommes pas des tortionnaires ! Buvez !
Oh, la saveur de cette eau, ranimant chaque papille des muqueuses. J'en vibrais de plaisir. Oularé posa sa main sur le verre, l'éloignant de ma bouche.
— Doucement, doucement, monsieur Alata. Pas trop, ni trop vite!
Toujours avec le même sourire, le ministre reprit :
— Je n'ai, malheureusement, rien d'autre à vous offrir mais, si notre entretien est satisfaisant, je vous ferai apporter du café chaud et du pain.
L'idée de la nourriture ne m'avait, jusque-là, que médiocrement affecté mais le liquide absorbé venait de réveiller ma faim. Mes tempes se mouillèrent de sueur.
Seydou Keita, jusque-là muet entra en scène, s'adressant à son « patron » .
— Camarade, puis-je te rappeler que nous avons un programme chargé? Cet homme est assez réconforté. A mon avis, tu te montres bien trop bon envers lui!
Ismaël me regarda pensivement, qui tenais mon verre vide, entre les mains embarrassées par les menottes.
— Mon ami Keita ne parait pas vous aimer beaucoup. J'espère que vous ne me ferez pas la honte de refuser toute coopération. En fait, cela le rendrait très heureux. Il n'est pas pour la méthode douce !
Soudainement, laissant sourire et ton amènes, il se pencha en avant :
— Que savez-vous de l'agression, Alata?
Je sursautai.
— L'agression ?
Le ton monta.
— Ne me faites pas répéter. Que savez-vous de l'agrcssion? Vous connaissez le rôle qu'y a joué votre pays, la France. Parlez-nous de votre action réelle.
Je m'étais ressaisi. C'était un terrain idéal. Les témoins étaient nombreux de mes actes durant ces jours des 22 au 24 novembre.
— J'ai déjà fait le récit de mes activités à ce sujet. Le président sait que j'ai combattu, dès les premiers coups de feu...
Je n'eus pas le temps de terminer ma phrase. Seydou Keita m'interrompit grossièrement :
— Chien ! Salaud de Blanc ! Cesse de te couvrir derrière le président ! Il a été trop bon pour toi. Tu n'as pas cessé de le trahir.
Il crachait littéralement ses mots, se tourna ensuite vers Ismaël :
— Ce n'est qu'un salopard, je l'ai toujours dit. Il faut lui montrer que nous ne jouons pas ! Que nous avons les moyens de convaincre les plus récalcitrants. Il faut le chauffer !
Ismaël l'apaisa encore d'un geste de la main mais tout sourire disparut. Une teinte grise envahissait son visage.
— C'est vrai que vous n'êtes guère sérieux, Alata ! Nous vous traitons en camarade, presque en ami et vous nous prenez pour des enfants ! Je répugne à utiliser les moyens de persuasion qui ont la faveur de mon çompagnon mais il faut reconnaitre qu'ils font merveille à la recherche de la vérité.
La vérité! Toute peur m'avait abandonné et j'eus un ricanement. J'étais en pleine possession de mes moyens, l'esprit clair. Le ministre avait perçu le ricanement . Son visage se crispa davantage. Il frappa la table du poing.
— Pas sérieux, Alata, et pas prudent!... Oui, pas prudent, reprit-il, choisissant ses mots. Cela semble vous intéresser? Réfléchissez donc à ce petit problème et allez avec Oularé. Vous dites vous être battu pour nous, le jour de l'agression ? Nous avons les preuves que vous avez bien pris les armes, mais pour aider les mercenaires. Or, qui était avec vous, ce jour-là? Qui ne vous a pas quitté d'une semelle? Il devrait déjà être ici, devant nous ! Vous ne croyez pas? Oularé, emmenez-le!
Je me sentis soulever du tabouret par deux gaillards, apparemment de massifs Forestiers entrés sur un geste de l'adjudant. Pendant que je franchissais la porte, j'entendis encore.
— Pensez aussi à votre femme et à son enfant!

Tenin! Jean-François et Tenin !

Je ne sens même plus qu'on m'entraine, qu'on me porte presque dans l'obscurité de la cour du camp vers d'autres lumières, d'autres salles. Les visages proscrits s'imposent. A celui de Tenin, la bien-aimée au ventre déformé par sa grossesse, se superpose, comme toujours l'image de mon « blé mur » qui dort au cimetière de Camayenne dans cette terre que je foule presque des pieds.
Tenin? Non, ils n'oseraient pas. Une femme! Presque une enfant encore! Mais Jean-François, l'aîné, cet aîné qui a accepté de rester à mes côtés aux pires moments de ma vie, quand tous les Europeens se détournaient du traître, du rénégat ? Lui qui a accepté le mariage de son père avec une négresse, qui est venu habiter avec nous? Cet enfant devenu un homme qui m'a fait confiance, dont j'ai gaché la vie en le clouant en Afrique pour ses études et en lui inoculant ce venin des pays noirs dont on reste irnprégné jusqu'à la mort. Ils ne vont, tout de même pas lêter, le briser lui aussi, lui qui s'est donné avec tant de fougue à l'amour de la terre africaine. Il a déjà supporté tant d'insultes, subi l'ostracisme pour avoir manifesté son amitié pour les Noirs et son respect pour moi.
Perdu dans ma révolte intérieure, je n'entends plus rien, ne vois plus rien. Je suis jeté à terre dans une petite pièce violemment éclairée. On me relève d'un coup de pied dans les côtes. J'ai un mauvais regard pour l'homme qui me brutalise ainsi, une réaction instinctive de tout le corps qui le fait s'esclaffer.
— Tu n'es plus dans ton bureau, à la présidence, ici, chien! Enlève ta veste.
Je montre mes poignets et prends pleinement conscience du décor. A terre, un tas de gravier qui parait rouge sous la lumière. Dans un coin, de gros pneus de camion, empilés. Au plafond, un madrier est posé sur le faîte des murs. Une grosse poulie y est fixée d'où pend une corde. Dans un autre coin, une petite table en bois blanc. Dessus une boite oblongue, probablement en bakélite.
Sur la paroi qui me fait face, une porte de fer avec une inscription grand-guignolesque « danger de mort » en rouge.
On me retire, on m'arrache plutôt les menottes. Je suis dépouillé de ma veste comme un lapin de sa peau. Oularé stoppe les gardes de la main.
— Monsieur Alata, ne vous laissez pas abimer. Parlez maintenant, avant qu'il ne soit trop tard.
Parler de quoi? Je hausse les épaules
— Je n'ai rien à dire et vous le savez bien. Votre patron est fou!
Oularé tourne les talons en jetant aux gardes un ordre bref:
— « Won khai » 1.

Je suis projeté à terre, face contre sol. On me ramène les bras violemment en arrière. Une scie me taraude avant-bras et coudes. Comme je me débats, je sens le poids d'une chaussure contre les reins. Bras et épaules sont encore plus brutalement tirés. Je suis encore trop corpulent pour que les coudes puissent se joindre dans cette position et pourtant les deux hommes qui me manipulent ne s'estimeront satisfaits que lorsqu'ils m'auront troussé comme un poulet.
Malgré tout mon désir de ne pas m'abaisser, de plastronner, je gémis, tant la douleur se fait aiguë. Ma cage thoracique maltraitée m'empêche de respirer. Ce ne sont pas des liens ordinaires qui m'entravent. Ils entrent dans la chair, la scient. Les attaches sont si serrées que, déjà, je ne sens plus ni mains ni poignets.
Les hommes rient:
— Tu es bien comme cela, général 2!
lls me redressent brutalement puis me font agenouiller sur le tas de gravier dont je ne m'expliquais pas l'utilité.
— Tiens-toi tranquille là-dessus, intime un de mes bourreaux, me redressant d'un coup de batte quand je tente de me laisser tomber de côté.
En quelques minutes, je ne sais plus laquelle des deux douleurs est plus cuisante : celle des liens qui maltraitent mon thorax et m'entrent dans la chair ou celle des centaines de cailloux aigus qui pénètrent lentement mes genoux.
Oularé revient. Il est inquiet, empressé.
— Une commission du président Sékou Touré, monsieur Alata. Il vous prie, au nom de votre amitié, de ne pas tout compromettre par entêtement. Il veut faire quelque chose pour vous. Parlez, et faites-lui confiance.
J'ai eu encore la force de relever la tete et cle regarder en face l'adjudant. Je me souviens parfaitement de ma réflexion à ce moment : « Mais il ne rit pas, ai-je pensé, ce salaud! Il me parle sérieusement d'amitié ; est-ce qu'il invente ou est-ce le patron [Sékou Touré] réellement qui m'envoie dire cela aprés m'avoir livré à ces ordures! »
J'ai dû avoir un bien pauvre sourire.
— Si c'est vraiment lui qui vous envoie, dites-lui que je ne sais rien. Je l'ai toujours servi, comme un pauvre con!
Il lève les bras au ciel.
— Décidément, vous l'aurez voulu. Allez-y!
Un des hommes approche, me pince le lobe des oreilles. Un autre, installé à la table du coin tourne rapidernent une manivelle. Mon corps se tend en arc. Des myriades d'étincelles jaillissent devant mes yeux. La douleur qui taraude mon cerveau semble devoir l'éparpiller. Puis, d'un seul coup, c'est le noir. Je me laisse tomber sur le côté. La douleur revient. En moi-mêmee, jc compte; 1... 2... 3.... 4... 5...
Tout cela, c'est douloureux mais supportable. Il faut se préparer à la secousse électrique qui revient donc toutes les cinq secondes. Je pourrai tenir le coup.
Je ne tombais plus, gémissais moins haut. Le garde qui actionnait la magnéto se mit à rire. « Gros malin! » .
Et la prochaine décharge intervint au bout d'une ou deux secondes. Elle n'eut pas d'intensité égale. Elle partit en rafale, si brutale, si puissante que je voulus me lever pour lui échapper. La douleur me pénétra le crâne, les yeux. Quand elle cessa, comme finit de claquer un fouet, je tombais, cornme une masse. Puis elle revint, le garde jouait en riant avec son rhéostat. Je ne peux me prémunir contre l'assaut brutal de l'électricité ni en prévoir la durée.
Parfois, elle s'éternise de longues secondes, comme paressant, elle monte, par paliers, à une intensité qui arrache les yeux des orbites mais elle peut, à d'autres moments, soit simplement effleurer, soit, au contraire, frapper le cerveau d'un seul impact, en faire un bloc de lave en fusion.
J'ai perdu mon contrôle. Il me semble bien que j'ai uriné sous moi. Je crie, mais ce n'est pas moi, ce pantin qui hurle. Chaque organe, en moi, est indépendant et essaye, pour son propre compte, d'échapper à la souffrance.
Combien de ternps ? Qui saurait le dire? Je me retrouve à terre, étendu de tout mon long,' malgré les liens qui rendent mes mains de glace. Je ne ressens plus rien. Le garde a beau s'agiter, là-bas, tourner sa manivelle, manipuler le rhéostat, rien. Ai-je atteint ce seuil de douleur au-dessus duquel on prétend qu'il n'y a plus peception de souffrance ? Le manipulateur qui s'énerve de ne plus surprendre de réactions, s'approche, me retourne du pied.
— Salaud ! Tu as arraché les électrodes !
Il me redresse en me bourrant de coups. Un autre garde s'éclipse, revient en compagnie d'Oularé.
— Plus raisonnable, Alata?
Je secoue la tête péniblement. Je n'y vois presque plus. Mon cerveau est un lac bouillonnant où surnage seulement une haine intense contre ces hommes. Je ne leur reproche pas de me torturer mais d'y prendre trop visiblement plaisir.
— Bon, allons-y. Nous devons passer à un second stade. Très désagréable, pour vous, qui avez une jeune femme.
Les gardes rient, échangent de grosses plaisanteries en malinké, Il y est principalement question de mes attributs sexuels et de la difficulté qu'aura ma femme à s'en contenter, si j'en réchappe.
— Enfin, soupire l'un d'eux avec une feinte commisération, il a déjà des enfants et sa femme est enceinte. Il n'en a plus besoin!
Je ne comprends que lorsque mon short m'est brutalement baissé, dévoilant ma pauvre nudité. Je suis inondé de honte. Etre mis nu, ainsi, devant des gaillards hilares, c'est être devenu un sous-homme. En un éclair, je revois une séquence d'un film sur les camps allemands, une séquence montrant une longue théorie de juifs contraints de gagner, nus, leurs baraquements en traversant tout le carnp au pas de course. Maintenant, seulement, je comprends leur humiliation.
Le regard que je jette à Oularé est tel qu'il détourne la tête.
— Vous le voulez. Nous avons tout fait pour vous l'éviter. Et n'oubliez pas que cela laisse des traces. Vous ne serez jamais plus le même, à votre sortie.
La sortie ? Je ne pense même plus à m'en tirer, de ce guepier. Comment pourrai-je, jamais, vivre avec le souvenir de cette humiliation, et subie de la main d'hommes que j'ai toujours défendus? Ah, Ikongo, les coups de cravache que tu as reçus, c'est
ton « petit mondèle » qui les paie. « Ils ont mangé des raisins verts et leurs enfants ont les dents agacées ! »
Des mains brutales m'écartent les cuisses. Je sens un pincement aux bourses, un autre à un repli de la peau du ventre. Et tout desuite, cela recommence. On m'a, cette fois, laissé étendu mais mes pieds ont été entravés.
Je gueule et la douleur est si intense que je souhaite en crever. Bon Dieu, que mon coeur lâche, tout de suite. La mort est préférable à cet embrasement des testicules et du fondement. Une sensation de boue brûlante s'enfonce dans mes entrailles. Mon sexe ne m'appartient plus. Ça me fait hurler; il me semble qu'on me plonge dans un brasier. Oularé réapparait, fait arrêter les hommes.
— Vous avez de la chance, monsieur Alata. Le ministre a reçu instruction [du président Sékou Touré] de ne pas vous abimer. Le président conserve toujours l'espoir que vous allez comprendre. Nous allons utiliser d'autres moyens. Détachez-le et rhabillez-le.
Je ne peux plus tenir debout, titube. Quand mes liens — je m'aperçois que ce sont bien des fils électriques— commencent à quitter la chair je recommence de hurler. Mes mains, mes poignets sont morts. Le sang qui afflue aux extrémités des avant-bras y cogne contre un mur et renvoie une onde de douleur à chaque pulsation. L'adjudant appelle un des gardes, lui murmure quelques mots en lui montrant de la main mes avant-bras. L'homme acquiesce de la tête, ramasse ma veste à terre, empoigne mon bras droit qui saigne au coude et se met à frictionner la plaie comme on bouchonne un cheval.
Mes hurlements redoublent. La douleur ressentie est aussi grande qu'au début de la séance. Le second garde me maintient et mon soigneur me glisse à l'oreille, profitant de ce qu'Oularé vient de quitter la pièce.
— Il faut nous pardonner, général. Nous, on exécute a qu'on nous dit de faire. On n'a pas envie de venir vous rejoindre au bloc, mais on vous aime bien!
Je retrouve la force de sourire.
— Drôle d'amour! » , je réponds à mi-voix. Puis, j'ajoute : « Au moins, maintenant, laissez-moi, que la circulation revienne toute seule!
Le garde secoue la tête. Il s'empare du bras gauche, lui fait subir ême traitement.
— Non, ça, c'est vraiment pour votre bien. On sait ce qu'il faut faire. Quand on en veut à quelqu'un, on le laisse, comme cela, sans le frictionner. S'il a été attaché plus d'une heure, il ne se servira pas de ses bras avant plusieurs semaines. En vous frottant très fort tout de suite, cela vous fait mal mais, demain ou après-demain, vous pourrez tenir les choses presque normalement.
L'adjudant revient. Je suis à nouveau vêtu, la veste ensanglantée posée sur les épaules. Un des gardes fait mine de me passer les menottes. Oularé les intercepte, les garde en main. Il me fait simplernent signe de le suivre.
Au bureau, Ismaël Touré est seul. Le ministre m'indique le siège. Oularé reprend sa place derrière moi.
— Hé bien. Alata. Je pense que vous êtes maintenant convaincu que vous ne pouvez pas nous résister? On ne vous a appliqué que le premier degré. Il y en a d'autres.
— Pourquoi avez-vous interrompu, monsieur le Ministre ? Ie n'ai encore rien dit qui puisse justifier un arrêt de ce traitement ?
Il se renverse, souriant, sur sa chaise.
— Nous avons pensé que vous aimeriez prendre connaissance de ceci, avant d'être en trop mauvais état.
Il pousse une lettre vers moi. Je n'arrive pas à la ramasser. Les poignets ne répondent pas à la volonté, les doigts sont morts. Il s'en avise.
— Oh, je vois que vous avez, déjà, quelques petits ennuis. Attendez, je vais vous l'ouvrir. Vous reconnaissez l'ecriture, je pense?
— Bien sûr. Elle est du patron [Sékou Touré].
Ismaël Touré sourit.
— Savez-vous que vous êtes pratiquement le seul à l'appeler ainsi?
Je ne peux retenir la repartie.
— Sans doute parce que je suis aussi le seul à le considérer vraiment comme tel.
Interloqué, il me regarde quelques secondes puis consent à rire.
— Bien, voici la lettre.

« Mon cher Alata,

Je suis navré de ce qui t'arrive. Tu dois bien t'en douter. Je ne puis me désintéresser de ton sort. Si tu veux encore servir la Révolution, aide-moi à trouver la vérité. Ne me cache rien de ce que tu as fait.
Pense à ton épouse, à tes enfants et à moi-même qui voudrais, si tu t'en montres digne par le courage avec lequel tu feras ton autocritique, te conserver, intacte, toute mon amitié.

Bien fraternellement.

Sékou Touré. »

Les larmes affluent à mes yeux. Je suis brisé, d'un seul coup. Jusque-là, j'étais resté tendu comme un ressort, déterminé à refuser toute compromission. Le ton de cette lettre me terrasse.
J'acquiers la certitude que mon ami [Sékou Touré] m'a sacrifié, délibérément, qu'il a consenti que je serve des plans ambitieux et tortueux, qu'il a même accepté la torture que je viens de subir.
Je regarde Ismaël.
— Pourquoi me demande-t-il de penser à mon épouse, à mes enfants. Qu'entend-il par là?
— Ne faites pas l'idiot! Quand vous avez lu cette lettre, votre attitude m'a éclairé. Le président est persuadé qu'il existe entre vous une très réelle amitié, depuis vingt ans. Je ne le croyais pas et ai soutenu le contraire. Maintenant, je suis tenté de l'admettre. Le président reste cependant un homme d'État et, autour de lui, nous sommes décidés à régler définitivernent tous les problèmes. Oui, pensez à votre fils que je suis déterminé à amener ici si vous vous obstinez à nous résister, si vous faites fi de cette amitié qui s'offre à nouveau.
Il s'arrête quelques secondes, baisse ête, hésite, reprend enfin :
— Je le ferai même s'il me l'interdit. Je me suis pêtre trompé sur votre compte. Il est trop tard maintenant pour redistribuer les jeux et effacer le passé. Il faut aller de l'avant. Nous pouvons faire en sorte, tous deux, que ce passé même serve la Révolution, sauve la cause que votre ami défend depuis tant d'années. C'est en ce sens qu'il vous demande de penser aussi à lui.
Il s'arrête encore. Je ne retenais plus les lourdes larmes qui consommaient ma défaite. Devant ce chantage à la famille et à l'amitié, je me sais désarmé.
Ismaël reprend d'un ton très bas:
— Vous venez de faire un beau baroud d'honneur. Beaucoup ne sont pas allés si loin. Ils ont cédé dès qu'ils ont vu les cordes. Ils n'ont même pas attendu qu'on les lie. Pensez maintenant à votre véritable devoir, envers les vôtres, envers votre ami. Vous voyez, j'ai renvoyé Seydou. Je le sais trop hostile. Je ne voulais pas que son influence fût néfaste. Que décidez-vous?

Je poussai un long soupir. Adieu la vie, adieu la liberté, Tenin et l'enfant que je ne connaitrai pas. Je vais engager le cou dans un nud coulant et la corde est tenue par cet homme, devant moi. Malgré ses paroles lénifiantes, je ne suis pas dupe de la haine qui transsude de chacun de ses pores. Mais que faire? Laisser arrêter Jean-François ? Laisser jeter Tenin à la rue dans son état , la réduire à la mendicité, à la prostitution?
Il est tellement évident maintenant que le président Sékou Touré m'a abandonné à la meute.
— Que voulez-vous exactement de moi? Je suis prêt à signer la déclaration que vous préparerez.
Ismaël se redresse avec un sourire radieux. Il me regarde longuement et, ma foi, je ne comprends plus. Il me semble, à cet instant, que la rtitude du triomphe vient d'éteindre, d'un coup, la haine que cet homme nourrissait en lui. Son regard, prend, en quelques secondes, une autre expression.
— Camarade Alata, maintenant, tu redeviens pour moi un camarade de combat. Camarade Alata, j'ai préparé une déclaration en ton nom. Nous allons la revoir ensemble, la retoucher. Tu y apporteras quelques détails que je ne saurais connaitre et qui l'authentifieront mais, avant, Oularé, va chercher du café au lait chaud et du pain.
Me blâme qui voudra, qui, surtout, n'a pas connu cette sensation de vide total que provoque un jeûne absolu de six jours, j'absorbe mon déjeuner de grand appétit. Chaque bouchée de pain, largement imbibée de liquide bien chaud, je la sens descendre à l'estomac et répandre des ondes de chaleur jusqu'aux orteils. Je me débrouille cornme je le peux, coinçant le pain entre le dos de mes mains et me jure, ce jour-la, de respecter toute nourriture que la destinée me réservera.
C'est terminé. Je repousse mon pot émaillé. Le ministre qui m'a regardé paternellement durant tout ce repas sourit, et :
Nous pouvons travailler maintenant.
A travers la table il pousse vers moi une liasse de feuillets.
— Prends connaissance, camarade. Qu'en penses-tu? J'ai laissé quelques blancs. Il s'agira de les combler judicieusement.
Je lis et ne peux retenir, à plusieurs réprises, des sursauts. Je relève la tête, rencontre le regard curieux d'lsmaël, hésite puis poursuis ma lecture.
Ahurissant. Dans ce document, je m'accuse de tous les péchés d'Israël. J'ai trahi la Révolution, n'ayant, en fait, intégré le mouvement que pour l'espionner pour les autorités françaises. J'ai dirigé les actions des ennemis du Parti, de l'extérieur commc de l'intérieur, les ai renseignés sur les moindres actes ou paroles du président. Quant à la récente agression portugaise, non seulernent, j'avais préparé l'opération mais devais y jouer un rôle actif. Les lacunes volontairement disséminées dans le texte ne concernent que des détails comme des lieux de rendez-vous, voyages à l'étranger, évènements personnels m'ayant touché et obligé de modifier mes plans...
Enfin, pour couronner le tout, je racontais avoir usé de mes postes administratifs successifs, surtout de mon passage au Commerce intérieur pour exercer un chantage éhonté sur les commerçants étrangers et m'être ainsi enrichi effrontément.
Je prends une profonde inspiration. Il ne peut tout de même pas exiger que je signe un tel tissu de mensonges et d'incohérences !
— Ne croyez-vous pas que c'est un peu gros, camarade ministre? Vous savez parfaitement que rien de tout cela n'est vrai. En outre, cela parait tellement invraisemblable !
Il rit.
— Nous ne cherchons pas le vraisemblable. L'expérience nous a, cent fois, appris que c'est l'invraisemblable qui est souvent vrai. Ce sont les faits de corruption qui te chagrinent ?
Je hausse les épaules.
— Même s'ils étaient exacts, vous ne pourriez arrêter tous les fonctionnaires guinéens corrompus, à commencer par les ministres. Le camp ne serait pas assez grand. Le président est au courant de chaque cas. Pour moi, il sait que j'ai vécu, depuis dix ans, sur les économies réalisées quand j'étais armateur de péche et expert comptable. Non, ce qui me parait gros, c'est cette affirmation que j'ai voulu porter les armes contre le pays alors que tout Conakry m'a vu me battre sur la plage derrière ce camp.
Le ministre paraît s'inquiéter.
— Me serais-je, encore une fois, trompé sur ton compte? Faudrat-il revenir à d'autres arguments? Crois-tu pouvoir me lanterner encore longtemps?
— Tout ce que je demande, c'est de supprimer ce passage. J'accepterai la corruption et même la trabison mais n'exagérez pas, pour la lutte armée! Il faut que ceux qui me connaissent bien puissent croire, au moins en partie, ce que je vais signer. C'est votre propre intérêt. Agir autrement, ce serait accréditer le bruit qui circule déjà que vous n'obtenez ces aveux qu'à la suite de pressions inadmissibles.
Ismaël hésita longtemps encore. Derrière mon dos, je sentais Oularé aux aguets qui s'était rapproché du tabouret. Enfin, il me tendit des feuillets vierges, un stylo.
— Vas-y, je te fais encore une fois confiance !
J'indique mes mains d'un signe de tête.
— Dicte à l'adjudant Lenaud.
Un second gradé de gendarmerie est apparu dans la pièce. Plus petit qu'Oularé et très fluet, il porte, sur son visage, les stigmates d'une maladie qui le ronge. J'apprécierai par la suite cet homme, de loin le plus humain, probablement le seul des geôliers qui ait conservé le sens des proportions et du raisonnable.
Ismaël Touré relut attentivement la rédaction proposée d'où j'avais soigneusement banni toute allusion à l'affaire du 22 novembre, ne voulant, en aucun cas, qu'on puisse la retourner contre mon fils.
— Astucieux mais je suis d'accord. J'espérais beaucoup plus de toi, mais n'insistons pas, pour le moment.
Tout fut, dès lors, terminé en une heure. J'étais épuisé. La tension nerveuse qui m'avait soutenu se relâchait.
— Nous nous reverrons très bientôt, promit Ismaël. Maintenant tu peux tout espérer. Oularé raccompagnez notre ami au camp. Faites-le changer de régime. Qu'on le traite bien.
Je me levai péniblernent pour regagner la Jeep. Le déjeuner me semblait bien loin. J'avais terriblement mal à la tête et tout tournait autour de moi. Le ventre était complètement insensibilisé. Si je pouvais mouvoir mes bras avec assez de coordination, les mains, au bout de poignets endoloris, étaient de bois.
Le ministre me considéra une dernière fois avec attention.
— Vous lui ferez donner une autre tenue! Egalement, n'oubliez pas de le faire soigner. A bientôt.

18 janvier 1971

Le jour se lève quand nous atteignons le véhicule. Mes mains sont libres mais j'en suis bien embarrassé. Ce cauchemar a duré toute une nuit. Je me sens brisé et dans l'incapacité de réfléchir.
L'air est frais. La brise marine me caresse le visage. Pour rejoindre le bloc, la voiture passe devant des cases d'habitat ion. Quelques femmes en tenue légère en sont déjà sorties et s'activent autour des feux. Je ne suis même plus attiré par la joliesse de certaines attitudes, moi qui prenais, autrefois, tant de plaisir à admirer la grâce des Africaines à leur ménage. Le ciel d'un bleu noir vire lentement au pâle, cela ne m'atteint pas, non plus. J'ai hâte d'être allongé sur le ciment de ma cellule, d'essayer de réfléchir à ce qui s'est passé cette nuit, puis de dormir.
Hé bien, je ne dormirai pas à terre. Les consignes sont vite passées et je réintègre le 23 suivi d'un homme de corvée portant un lit pliable et une couverture.
J'ai un toit au-dessus de ma tête, un lit et de quoi me couvrir. Pour l'instant, cela me suffit...

L'agression, ce serait tout de même un comble de me l'imputer! Tout a commencé, pour moi, par le téléphone. Période de carême. Avec Tenin, nous avons pris l'habitude de le « couper » chaque soir à tour de rôle chez nos amis Chaloub ou à la maison. La prière est suivie de parties homériques de belote et nous sommes, tous, très loin de toute politique!

Pour notre ménage, la vie sernblait belle. Les nuages s'amoncellaient bien à l'horizon. Trouver à s'habiller ou même à se nourrir décemment à Conakry devenait un sacré probléme mais, enfoncés dans notre bonheur égoiste de jeunes époux, nous nous refusions à ouvrir les yeux. Le petit ventre de ma femme s'arrondissait. Bientôt le quatrième mois de grossesse allait se terrniner, c'est tout ce qui comptait désormais, je me l'avouais!

Encore endormi, je décrochai pour entendre la voix de Jacques, un des rares Européens à avoir servi fidèlement le président. C'est lui qui me signale qu'on tire un peu partout dans Conakry. Exact. Le climatiseur coupé, son ronronnement persistant ne dissimule plus les aboiements rageurs des grenades ou bazookas et les rafales d'armes automatiques.
Je ne me souviens plus que de deux choses précises. Mon appel au président, sur sa ligne directe. Il est une heure du matin environ et la sérénité nait en moi d'entendre sa voix familière, un peu angoissée, refuser ma proposition d'aller immédiatement au palais et me demander de « l'aider à tenir les quartiers » . Puis il y a l'émoi grandissant de ma femme qui me supplie de ne me mêler de rien.

— Tu as toujours cru que les Africains étaient bons, sanglote-t-elle. C'est faux. Nous sommes souvent terriblement méchants. Ne t'occupe de rien. Reste avec moi ou c'est sur toi que cela retombera!

Enfin, c'est l'agitation confuse. L'alerte de mon cousin René Porri, un métis commandant la milice de Conakry II. Il n'a pas assez d'armes pour ses hommes. Il faut aller en chercher au camp Alpha Yaya.
Avec Zeno, secrétaire général de la section de Ratoma qui est venu me chercher à domicile en Jeep, nous montons au camp. A la Fédération, la pagaille est indescriptible. Il n'y a pas plus de cent miliciens qui ont rejoint le siège et ils s'affolent.
Nous ne trouvons au camp — que nous ne parvenons à joindre que deux longues heures plus tard — que désordre. Aucun rassemblement n'est terminé. Les sous-officiers perdent la tête. Un seul officier, un jeune lieutenant que je ne connais pas, essaie de mettre un peu d'ordre.
Il a l'intelligence d'autoriser Zeno à approvisionner immédiatement le camion qui nous a transportés. Pendant que mes compa gnons filent au magasin d'armes, il se confie à moi :
— Je n'arrive à rien. Les hommes n'ont plus confiance. Ils prétendent que ce sont les Portugais et qu'ils ont tué le président. Et puis, il y a celui-là...
De la main il me désigne un grand diable qui se lamente, assis sur le perron. Treillis maculé de sang, visage portant les traces de coups récents. Un il est fermé et du nez cassé coule une mince rigole rouge. Il se balance d'un côté à I'autre.
— La illah il allah. Ils sont trop forts. Ah, N'Ga! 3
Un cercle de soldats débraillés cornmence à l'entourer. Avec l'officier nous nous approchons.
— Calme-toi. I sabari!, lui dit mon compagnon. Tu vois bien que tu ne sais plus ce que tu dis !
— Wallaai ! 4 hurle-t-il, levant les bras au ciel. Tout le monde est mort en bas. Les Blancs sont maitres de toute la ville et toi, tu parles encore! Sekou Touré est mort. Tout le monde est foutu!
— Vous avez le téléphone ici? Il n'est pas coupé ?
— Il fonctionne encore, me répond le lieutenant.
Sans plus attendre je fonce au bureau, réussis encore à avoir le président, lui explique que je suis arrivé au camp chercher des armes pour la Fédération. Au palais, tout semble encore aller assez bien.
Je ressors en courant, l'officier qui a suivi la conversation sur les talons, et harangue les hommes quelques minutes, leur fait confirmer par leur commandant qu'il a entendu aussi la voix reconnaissable du président.
Quand nous quittons Alpha Yaya avec les armes, le bataillon rasséréné commence enfin à s'organiser.
Puis ce sera, avec mon fils Jean-François, l'inspection sur les arrières du camp Boiro que René m'annonce être complètement investi par les agresseurs.
Pour lui, il s'efforce de mettre sur pied des brigades mais c'est difficile. Des hommes envoyés à des points névralgiques se volatilisent dans la nature ; moins du dixième des effectifs inscrits se présente.
Avec le Dr Keita Ousmane, directeur de Pharmaguinée toute proche, nous trouvons un barrage qui visiblement n'est pas des nôtres ; nous obliquons vers le littoral et tombons sur Diop Alassane, ministre du Plan, accompagné de deux Européens dont M. C. entrepreneur en bâtiment bien connu à Conakry.
Alassane semble perplexe.
— Qu'y a-t-il ? Iui demande Ousmane.
Il nous passe ses jumelles.
— Regardez vous-mêmes. Je n'y comprends plus rien. On dirait qu'ils rembarquent.
Effectivement, les dinghys qui font la navette entre un des navires qu'on voit près du rivage, alors que deux autres sont beaucoup plus éloignés, et la pointe sud du camp, marquée par des roches, prennent du monde à terre. Un groupe de militaires parait plaisanter et chahuter. Des lits de camp repliés et du matériel gisent autour d'eux. Visiblement, ils partent !
— Les deux autres navires s'éloignent, fais-je remarquer à mon tour. Tu y comprends quelque chose?
Diop est ancien officier de l'armée d'ltalie. J'ai toute confiance en son jugement.
— Je crois en une opération de diversion montée pour délivrer leurs prisonniers.
Le camp du PAIGC 5 à Ratoma renferme plusieurs militaires portugais dont des officiers blancs. J'apprendrai par la suite qu'un autre étranger important était à Boiro depuis plusieurs annees.
— lls doivent avoir voulu foutre la pagaille pour réussir leur coup, continue Diop.
— Pour cela, ils ont réussi. lI n'y a qu'à voir à la Fédération! Personne ne peut s'organiser.
— Nous sommes là depuis plus d'une heure, dit M.C. Malgré les coups de téléphone, Diop n'a pas pu obtenir un seul volontaire du siège fédéral.

Finalement, Diop décide de prendre la situation de la Fédération en main et y monte immédiatement. Il promet de m'envoyer des hornrnes pour empêcher tout retour offensif des mercenaires sur les arrières de Boiro et, éventuellement, monter une opération pour les couper de leurs navires de recueil.
Je passe un nouveau coup de fil à la présidence. C'est Saifoulaye Diallo que j'y trouve et non plus le patron [Sékou Touré]. J'apprendrai plus tard qu'on l'a mis en lieu sûr.
La détermination d'Alassane est une lourde erreur politique. Il n'est que responsable administratif, simple ministre, pas membre de l'appareil bureaucratique. Impossible d'obtenir un membre du BPN avant onze heures du matin. Malgré tous les efforts de mon cousin Porri, ou bien ils ont disparu de chez eux, ou, comme Ismaël Touré qui m'a interrogé ce soir, ils se terrent sous leur lit et refusent d'en sortir.
Keita N'Famara consentira finalement à venir à la salle de la Fédération mais il faudra le faire proteger par plus de dix miliciens en armes et il fera le court trajet accroupi sur le plancher de la Jeep.
Les prisonniers politiques, libérés par les mercenaires, ont regagné sagement leurs domiciles, quand ils en ont retrouvé un! Le seul Camara Sékou, ministre du Commerce intérieur, impliqué tout récemment dans une affaire de détournement jugée trop scandaleuse, et placé, pour cela, au régime politique, s'est présenté de lui-même à la Fédération et incorporé librement au petit groupe de commandement qu'Alassane a réussi à constituer.
Ce n'est que vers dix heures que la résistance s`organisera réellement, sous l'impulsion de Diop Alassane qui se dépense sans compter. Il commencera alors à recevoir les premiers éléments du bataillon de Kérouané du lieutenant Sidi Mohamed et de celui de Labé du capitaine Mara Khalil.
En fait, les mercenaires débarqués furent les maitres incontestés de la ville dès trois heures du matin. On reste confondu devant leur échec final. L'apathie de la population était totale. Les habitants vaquaient à leurs petites affaires sans se presser. Des balafons même se faisaient entendre çà et là.
A l'analyse, on trouvera de grossières fautes techniques et tactiques. Conakry II était, depuis plusieurs mois, alimentée en électricité directement des grandes chutes. Les agresseurs l'ignoraient ou ne s'en sont pas préoccupés. Maîtres de la centrale de la ville, ils ont laissé l'imrnense banlieue éclairée a giorno sans réagir.
L'attaque qu'un groupe, comrnandé par le lieutenant noir portugais Juan Juanario Lopez devait déclencher contre Alpha Yaya ne fut même pas esquissée, cet officier ayant préféré attendre le grand jour, terré avec ses hommes, pour s'en remettre à la clémence de la Guinée.

Probablement, ils escomptaient une réaction populaire positive en leur faveur sachant le point de saturation où en était arrivée la masse. Leur grossière erreur a été, alors, de sous-estimer la réaction nationale des Guinéens. La population ne s'est pas soulevee, comme on l'a prétendu par la suite, pour rejeter les envahisseurs à la mer, rnais les reconnaissant étrangers, elle leur a refusé tout concours.

Des cadres politiques guinéens qui se savaient pourtant visés comme c'était le cas de mon malheureux camarade Barry III, ancien leader socialiste, se sont mis avec ardeur au service du Parti et de la Nation attaqués. Il ne cessa pendant toute la journée de servir d'officier de liaison à Diop Alassane pour amener à pied d'oeuvre les contingents de l'intérieur, au fur et à mesure de leur arrivée à Conakry.
Ils en auront tous leur récompense.

decapitation d'un prisonnier au Camp Boiro en 1971
Juan Juanario Lopez, égorgé dans sa prison un mois plus tard.

Pour ma part, ignorant ce sombre avenir, j'avais la conscience tranquille, ce soir-là. Ayant enfin reçu une vingtaine de miliciens, j'avais passé ma journée à faire le coup de feu contre les mercenaires sur la plage de Boiro. Nous avions eu un mort et deux blessés graves.

Tout Conakry le savait mais, hélas, tout Conakry savait aussi que mon fils Jean-François était resté à mes côtés et s'était battu très correctement...


Notes
1. Allons-y [sosso].
2. Depuis l'Indépendance, une sorte de coutume s'est instaurée en Guinée : celle d'appeler général tous ceux qui occupent ou ont occupé assez longtemps des fonctions dont le titre comporte cet adjectif, Exemple : secrétaire général de section (politique), secrétaire général de région (administratif), inspecteur général...
3. Maman (sosso). Équivalent de N'Na en maninka et de Néné en peul
4. Au nom de Dieu!
5. Parti africain de l'indépendance de la Guinée et du Cap-Yert. Il était dirigé par A. Cabral, le héros de l'Indépendance de la Guinée-Bissau.