webGuinée — Mémorial Camp Boiro


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique
Témoignages

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages


Chapitre III
Les pétroleuses

L'infirmier me tira de mon sommeit un peu plus tard. Examen des bras, énormes pansements On me proposa des bains d'eau pour les mains mais sans trop de chaleur, le major estimant que tout allait déjà très bien de ce côté puisque je remuais les doigts.

Enfin passa la corvée d'eau, eau à laquelle j'avais droit. Je n'étais plus un exclu. On ouvrit les portes par deux ou trois, un peu à l'avance. Les détenus préparaient leurs récipients.
Deux hommes de corvée portaient une grande bassine, pleine d'une eau plus que douteuse. Deux autres faisaient la navette pour alimenter la distribution. Les robinets se trouvaient au centre de la cour entre les deux bâtiments.
Un garde remplissait gobelets et quarts ui lui étaient tendus. Je participais, regardant avidement de tous côtés. A ma droite, je reconnus El Hadji Aribot Soda bien maigri déjà. Il arborait des pansements aux coudes, lui aussi. A ma gauche, au 24, c'était un Blanc, vaguement familier.
Quand la corvée se fut éloignée, nous laissant à l'obscurité, je voulus taper à la cloison, mais m'entendis héler :
— C'est bien monsieur Alata?
— Oui, et vous, monsieur H. A.?
C'était un planteur de Coyah. Je le connaissais comme un homme très calrne, sans histoire, trés bien vu jusque-là de l'administration guinéenne. J'avais eu affaire à lui, épisodiquement, et m'étais certainement montré odieux, à mon habitude.
Réflexe de défense, ou expression de ma timidité profonde, j'ai toujours eu de grandes difficultés à communiquer et, principalement, avec les Européens en Afrique. Je leur prête des pensées à mon égard, qu'ils ont ou non, et le résultat est un ton cassant, un autoritarisme apparent, bien loin de ma nature réelle.
— Oui, me répond-il, C'est bien moi. Mon arrestation est dure à digérer rnais la vôtre. Vous, Alata, ici, ce n'est pas possible!
J'eus un sourire amer. C'était bien cela. Pour la totalité des toubabs de Guinée, je suis le traître, le renégat. J'ai pris position contre la guerre d'Algerie, ai opté pour l'Indépendance, me suis fait musulman. Ma femme est une négresse et, comble de tout, je m'affiche avec elle ! Je suis l'âme damnée du président !
— Vous voyez bien, mon pauvre H. A. J'y suis, cormme vous, et probablement il n y a pas plus de justifications à l'une ou l'autre arrestation.
J'entends un rire littéralement grinçant.
— Tenez-vous bien. Pour moi, c'est une « erreur géographique » simplement !
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Une expression du ministre Touré Ismaël. Mon voisin a repris son calme et sa voix n'est plus que le chuchotement adopté dans les cellules pour échapper aux représailles des gardiens. Il poursuit : "Ismaël voulait arrêter mon voisin, un Libanais, Hekmat. Les gardes se sont trompés. Ils m'ont pris à sa place. Puis ils ont constaté que j'étais également voisin de W. G., le plus gros ponte parmi les suspects. Ils m'ont gardé !
— Ce n'est pas grave. Dans ces conditions, ils vont vous relâcher dès que Hikmat sera là. Ils s'apercevront vite que vous n'avez rien fait. Vous serez certainement chez vous ce soir.
Du coup, j'eus encore droit au rire.
— Décidément, vous n'y êtes pas. C'est Ismaël lui-méme qui m'a parlé de cette erreur. Hekmat est, lui aussi, à Boiro. Il n'est pas question de me libérer.

Je me révoltai, à la fois contre l' injustice et, il me faut bien l'avouer, contre son esprit.
— Tout de méme. lls n'ont aucune déposition à espérer de vous. On ne vous a pas torturé, non? Et puis, vous n'avez jarnais été dans la politique. J'ai l'impression que vous n'en faisiez ni en France ni ici !
— Je n'en ai, effectivement, jamais fait et après ce qui m'arrive, je ne risque pas de mettre mon nez dans ces saletés. On ne m'a pas torturé mais on m'a rendu raisonnable et coopératif en me conduisant à la fameuse cabine technique. Justement, c'est Hekmat que j'y ai vu avec les électrodes et agenouillé sur le gravier. C'était tellement révoltant que j'en ai vomi. Ils l'ont eue, leur déclaration !
— Mais, sur quoi, bon Dieu!
J'admettais ma présence au camp, celle d'Aribot Soda. Nous étions "dans le coup" puisque politiques. La prison peut atteindre des hommes politiques même innocents, mais ce pauvre homme, tranquille, attentif à ne heurter aucune susceptibilité, à ne se mêler jamais de rien!
— Sur pas grand-chose, en vérité. Mon premier voisin, W. G., ils ont voulu que je confirme qu'il recevait beaucoup de monde, surtout les gens des ambassades, d'Allemagne fédérale entre autres aussi, qu'on critiquait le gouvernement au cours de ces réceptions.
— Et vous l'avez dit?
— Oui, dans la mesure où dans toute réunion il y a des critiques diffuses rnais cela s'arrête là. Le ministre a l'air de me garder comme témoin plutôt qu'acteur, mais témoin de quoi ?
Il s'arrêta quelques minutes, reprit :
Mais vous, monsieur Alata. Après tout ce que vous avez fait et dit pour ces gens-là. Excusez-moi mais cela va faire rire beaucoup de Français. Nous pensions que vous étiez... enfin, c'est difficile à dire.
J'achevai à sa place.
Ne vous inquiétez pas, mon vieux. Je sais tout ce qui a été dit sur moi, aussi bien par les Blancs que par les Noirs. On pensait que je voulais être plus nègre que les nègres, et par ambition !
Il eut une toux embarrassée.
— Dites-moi. Qu'est-ce qui leur a pris ? Vous avez toujours défendu le régime, non ?
— Je commence seulement à comprendre que cela ne suffit pas, mais je n'y vois pas clair encore !
Je retournai m'allonger sur mon lit picot. Il me fallait comprendre à tout prix pourquoi j'étais ici, côte à côte avec des Europeens qui n'avaient jamais agi contre le Parti mais ne s'étaient jamais non plus déclarés ses alliés. Depuis treize ans, j'avais tout sacrillé pour le pays. Le président Sékou m'avait abandonné à Ismaël Touré, mais les raisons de cet abandon restaient nébuleuses. Je n'étais pas un cas isolé, Aribot Soda était tout aussi innocent. Dans ces conditions, il se pouvait que tous ceux qui m'entouraient n'eussent absolument rien fait non plus de répréhensible.
En dix ans d'indépendance, peu à peu, Sékou Touré a éliminé les anciens opposants au jeune PDG-RDA, dont il était le leader. Malgré un ralliement inconditionnel, on les a presque tous arrétés de 1960 à 1969. Le dernier avait été Barry Diawadou, fils d'Almamy et ancien député à l'Assemblée nationale française.
Restait une poignée de socialistes. Parmi eux, leur ancien secrétaire général Barry Ibrahima dit Barry III... et moi-mêne. N'ai-je pas été, deux années durant, responsable à l'administration et à l'organisation de cette "démocratie socialiste de Guinée", la DSG ? N'ai-je pas participé, mieux, animé, plusieurs campagnes électorales ? N'ai-je pas parcouru, plusieurs fois, la Guinée entière pour soulever une masse amorphe contre des chefs féodaux concussionnaires et infidèles à leur mission?
Maintenant Barry III est la cible préférée d' Ismaël Touré et je crains pour la vie de mon ancien compagnon. Moi, je viens de me couvrir de honte. Je serais donc au camp parce que socialiste ?
Aujourd'hui encore dans cette sombre cellule je suis profondément convaincu que je n'avais pas fait un mauvais choix. La lutte pour l'abolition des classes, pour le triomphe des déshérités reste étroitement liée, en moi, à la lutte contre le racisme.
Si demain garde un sens, c'est parce qu'il s'ouvre sur un avenir sans exploitation des hommes. Que je paye de ma liberté ou de ma vie cet aboutissernent, ce ne serait pas grave. Des millions d'hommes sont tombés et combien tomberont encore pour la même cause ?
Je suis ulcéré de tomber du mauvais côté de la barricade, alors que je ne me suis jamais senti plus engagé. Même cet amour insensé qui me lie à Tenin m'a encore plus attaché à la lutte. Elle est noire et fille de caste. Seule la Révolution pouvait la révéler, la libérer. Je me souviens de mon arrivée en Guinée, il y a quinze ans. Chassé par la politique locale du Sénégal où je venais de passer dix ans, j'avais tout de suite airné la Guinée.
J'étais animé par le désir de réparer ce que je considérais comrne une grande erreur. En militant à Force Ouvrière, j'en étais arrivé à me mépriser. J'avais acquis, au Sénégal et en Mauritanie, la conviction que le pluralisme syndical ne sert que les intérêts du capital. Je connaissais depuis plusieurs années Sékou Touré, dirigeant de la CGT guinéenne. Personnalité brillante, c'était un homrne d'un charme auquel bien peu savaient résister. En outre, cétait un organisateur remarquable. Il lançait, depuis plusieurs mois, I'idée d'un regroupement de toutes les forces africaines au sein d'un mouvement indépendant des centrales métropolitaines.
Je désirais ardemment être un des premiers à adhérer à cette CGT-A, préfiguration de l'Afrique libre de demain.
Politiquement je me sentais attiré par le personnage mais le Parti qu'il dirigeait n'avait aucune doctrine réelle. Son plus ancien leader, pour des raisons d'opportunité, avait rompu avec le parti communiste et, depuis, pratiquait un pragmatisme très efficace mais où aucune ligne ne pouvait situer idéologiquement le RDA. La phraséologie utilisée était marxiste mais cela ne signifiait rien, au sein d'un mouvement qui se voulait surtout rassemblernent. Trop d'intérêts opposés y voisinaient : syndicalistes ouvriers et paysans riches ou planteurs, manoeuvres des ports et des mines et gros commerçants, descendants de captifs dé-tribalisés et féodaux encore attachés à leurs privilèges. J'étais trop cartésien à cette époque pour admettre facilement un tel chaos. Il me semblait préférable d'attendre que ce mouvement dévoile ses batteries : ou bien ce serait simple électoralisme avec le maximum d'efficacité ou la déclaration d'indépendance. Si l'éveil du nationalisme s'avérait être le but réel de Sékou Touré, je me promettais d'être à ses côtés.
En attendant, j'obéis à la Cité Malesherbes qui m'avait demandé de prendre contact avec un jeune responsable qui avait créé à Conakry un parti socialiste indépendant. Barry III voulait s'affirmer comme africain, refusait la dépendance d'une « fedération SFIO » comme celle du Sénégal.
Ce souci répondait assez étroitement à mes préoccupations et j'avais accepté de militer à ses côtés. Les premières entrevues avaient été chaleureuses. Habitué aux vieilles barbes de la Cité et des Fédérations africaines du Parti, les solennels et bien ennuyeux Lamine Gueye et Fily Dabo Cissoko, j'avais été séduit par ce grand jeune homrne, bien bâti, au profil de pharaon, qui portait avec autant de bonheur le grand boubou africain ou la veste de daim à la dernière mode parisienne.
Barry surnommé Barry III parce qu'ils s'étaient trouvés trois porteurs des mêmes nom et prénom à l'école secondaire de Mamou et qu'il y était le plus jeune, s'était lancé dans la politique, en se prétendant "héritier spirituel" de Yacine Diallo 1. Celui-ci, fondateur de la fédération socialiste de Guinée après la Libération, l'aurait incité, peu avant sa mort survenue en 1954, à reprendre le flambeau.
Il y avait beaucoup à redire dans l'histoire et son utilisation. Au fil des années je pus constater que Barry III était un élégant paradoxe. Par tempérament, par tradition, c'était un fils de la seule féodalité 2 qui subsistât encore réellement, les Peuls.
Malheureusement, il était paralysé par sa certitude de la supériorité de son ethnie, et, en son sein, de sa caste.
Aussi, peu à peu, me suis-je éloigné spirituellement d'un être brillant mais que je sentais en divorce avec ses professions de foi. Cependant, je gardais de mon étroite collaboration avec ce leader, l'admiration du nationalisme profond qui l'animait.
Ce nationalisme interdisait à Barry III, même en 1955, de se sentir français. Il était Peul de la tête aux pieds. Malheureusement, il pouvait l'orienter vers l'indépendance du Foutah Djallon plus que vers celle de la Guinée.
Cela aurait pu être le prétexte de son arrestation. Est-ce qu'un régionalisme enthousiaste pouvait l'avoir poussé à prendre parti contre le centralisme bureaucratique? J'aurais aimé pouvoir m'en persuader, cela m'aurait rassuré, mais, depuis mon entrevue avec Ismaël Touré, je sais que c'est faux. Mon ancien compagnon de route était trop parfaitement loyal envers l'Afrique pour pactiser avec le Portugal fasciste. Ils l'ont tout simplement éliminé parce que intellectuel, Peul, socialiste et populaire !

J'en étais là de mes réflexions quand j'en fus tiré par un rernue-ménage bruyant. La fermeture des verrous de chaque cellule était vérifiée et le claquement de cadenas à chaque porte indiquait qu'une précaution supplérnentaire était prise. Que se passait-il ?

Je montai sur mon lit. Le mur du fond donnait directement sur la cour intérieure du camp, cour occupée par les maisons d'habitation des gardes. Un brouhaha lointain, fait de rumeurs de ntaines de voix accompagnées de bruits de gens en marche, de claquements scandés de milliers de mains, se précisait de seconde en seconde. Le bruit s'accroissait, devenait vacarme. Les slogans hurlés par des centaines de gorges se faisaient perceptibles. Je distinguai de plus en plus clairement :
» La 5è colonne au poteau" ; » La mort pour tous les traîtres." Les voix féminines dominaient. Sur un ton suraigu certaines filles nterrompaient la répétition des cris pour lancer, en sosso, une invitation plus précise à châtrer les coupables et à leur confier leurs sexes.
Après l'agitation due au renforcement de la sécurité des cellules, la prison était devenue étrangement silencieuse, comme une forteesse dont les flots de paroles hostiles venaient battre les murs. J'allai à la porte. Des fentes, patiemment agrandies par de précédents occupants, permettaient de jeter un coup d'il sur une partie de la cour. En appuyant sur le battant, on arrivait à le décoller légèrement de son encadrement et la vue s'améliorait sérieusement.
Une mitrailleuse était en batterie devant le portail de fer. J'estimai que son champ de tir couvrait la totalité de l'espace entre les deux rangées de cellules, 10 et 20. Les quelques gardes aperçus n'avaient plus leur négligen habituelle. Ils étaient casqués, portaient leur équipement complet, cartouchières garnies, poignard et pistolet à la ceinture.
Des bruits rnats contre la paroi du fond marquèrent l'arrivée de projectiles lancés par les manifestants dont les cris haineux s'amplifiaient jusqu'au délire.
"Mercenaires", "assassins", "bourreaux du peuple", "saboteurs" se mélaient aux slogans de base et à de plus basses injures.
Les rires insultants des femmes dominaient toujours le charivari. Les projectiles volaient plus nombreux. Certains tombant sur les tôles du toit y faisaient un roulement de tonnerre. J'en voyais qui parvenaient sur les graviers de la cour.
Puis tout s'éloigna lentement. Les cris, les bruits de la foule en marche s'estompèrent graduellement en direction du bureau du commandant du camp et de la sortie.
Un profond soupir s'échappa de mes lèvres. Je m'aperçus — avec quelle surprise — que j'avais eu peur ! J'étais inondé de sueur, une sueur visqueuse. Les nerfs, maintenant, me lâchaient. Je m'effondrai sur le lit et commençai de sangloter comme un enfant.
En être arrivé là ! Avoir tant lutté pour être menacé de mort par une populace en délire, par la masse de ceux que j'ai préférés aux gens de mon propre pays, de mon propre sang ! Je songeais, avec une angoisse intense que je ne pouvais dominer et une tristesse profonde que, remis en liberté sur le passage de cette foule ; elle m'eut mis en pièces sans hésiter. Quel aboutissement !
Soudain me vint la pensée des miens. Jean-François ne portait-il pas mon nom ? Cette foule n'essaierait-elle pas de faire un mauvais parti au fils Alata dont le pére était, désormais, à l'abri de sa "légitime vengeance" ?
Et Tenin? Dieu tout-puissant ! J'eus envie de hurler. Ma petite amazone, si fière du ventre où vivait le témoignage de son amour ; ma petite guerrière qui avait coutume, depuis novembre, de porter mon pistolet en bandoulière et de me suivre partout, Tenin, mon unique amour ! La douleur devenait physiquement intolérable. J'avais une sensation d'arrachement d'une partie du corps. Je n'étais plus entier. Ma femme, qu'en faisaient-ils ? Je savais, déjà, qu'on avait, parfois, forcé des fernmes de détenus à participer à ces "marches volontaires", on les avait contraintes à hurler des menaces de mort à l'addresse de leurs propres maris, à les dénoncer publiquement. Comme on les avait, souvent, divorcées d'office.
Tenin? L'avaient-ils jetée à la rue ? Trouverait-elle des amis assez courageux pour l'héberger avec l'enfant qu'elle portait ?
Dans ce pays, en proie depuis deux mois au délire du racisme, où toute relation avec un Blanc devenait preuve de trahison, crime contre la nation, Tenin, que fais-tu, toi dont le ventre devient un témoignage de ton infamie contre-révolutionnaire ? Tenin, si fière de t'être révélée dans mes bras?
Je me souvenais de toutes les phrases prononcées par ma femme, du charme de ses attitudes dans ces derniers mois où son épanouisscment avait été total.
A Kankan, il y avait maintenant un an, nous nous étions aimés si longuement que, fier et émerveillé, j'avais entendu le premier cri de joie physique qu'elle ait jamais poussé de sa vie. Je les ai sous mes yeux, ici dans ma prison, ce masque concentré sur son plaisir, ces lèvres délicatement ourlées, entrouvertes, le nez largement dilaté, ces yeux sombres qui s'ouvrent de plus en plus grands.
A la naissance des longs cheveux crêpelés perlent des gouttelettes de sueur. Je peux les toucher, les sentir. Ma Malinke si réservée, si pudique, tu oublies tout.
Je suis debout, les mains aux tempes. Je sais que j'ai doublement tort de penser. Je me suis voulu révolutionnaire. Un révolutionnaire n'a rien à lui, même pas son nom, disait Lénine, même pas sa famille, soutenait le grand Che. J'ai tort de penser à ce qui fait si mal, à ce bonheur enfui parce que trop exclusivement personnel. Pourtant, je reviens à mon obsession. Tenin, que te font-ils? Ils en veulent tellement d'avoir affiché notre amour avec ta calme impudeur. Les Européens ricanaient de nous voir passer serrés l'un contre l'autre, mais les Africains te maudissaient de ton manque de retenue.
Maintenant tu es seule, avec tes entrailles lourdes et ton cur déchiré. Y aura-t-il un frère pour te soutenir, pour t'aider à franchir ce cap de semaines d'angoisse? Qu'il soit blanc ou noir, je le remercierai jusqu'à ma mort.
Bon Dieu, que ce serait bon d'en finir maintenant ! Ils veulent ma tête, qu'ils la prennent vite. Rien ici ne peut me permettre d'en finir moi-méme. Depuis qu'un Libanais s'est entaillé les veines avec une ampoule éclatée, les fils électriques ont été relevés hors de portée de main. Les gobelets et pots sont en émaillés. Impossible de les rendre tranchants. Pas possible non plus d'atteindre la traverse métallique our y accrocher des lanières de couverture.
Je ne sais plus ce que je fais. Des larmes ruissellent sur mes joues. Je gémis et n'arrête pas de prononcer le nom de ma femme.
La porte s'ouvre doucement. Tout à ma douleur, je ne m'en inquiète pas. Sur le seuil apparait le grand Billy, un garde à l'air calme et bon.
— Ne pleure pas, patron, calme-toi.
Pleurer ? Je n'ai aucune conscience de mes larmes, C'est un exutoire de mes nerfs surmenés. La pensée tourmentée a trouvé un échappatoire en ces larmes, presque mécaniques.
Le garde approche lentement, pose une main sur mon épaule.
— Oui, calme-toi. Tout finit dans la vie, patron. La vie, c'est une roue. Ça tourne. Nous disons, nous Malinké, qu'un jour tu es à cheval, un autre jour tu vas au marché pour le vendre. Il faut seulement avoir la patience. Dieu te fera sortir d'ici.
— Tu ne peux pas comprendre, Billy, tu ne peux pas.
L'homme me regarde longuement. Le regard d'Ikongo! Il y a tant d'amitié, tant de compréhension et de pitié dans ces yeux que mon cur se déchire à nouveau.
— J'ai vu beaucoup d'hommes souffrir, patron, beaucoup. Pour ceux qui désespéraient, comme toi, j'ai vu aussi comment Dieu les sauvait, leur redonnait la vie et la paix. Aie confiance. Prie Dieu. Il ne t'abandonnera pas.
Billy a un geste d'une simplicité dont ne peuvent comprendre la grandeur que ceux qui ont été des réprouvés. Il me tend une main large ouverte. Billy. jusqu'à mon lit de mort, je n'oublierai plus cette communication où toute la chaleur du monde s'est réfugiée. Je ne suis seul, plus exclu.
Méprisant le terrible danger d'être dénoncé comme complice des traîtres de la 5è colonne, ce simple adjudant de la garde m'a rendu ma place parmi les hommes. Que Dieu te remercie, Billy, garde républicain.
Peut-étre est-ce la poignée de main de Billy qui m'a donné la force de supporter la honte qui m'attendait le soir même, cette honte qui me poursuivra toute ma vie.
On vient encore me chercher dans la nuit. Pourtant, tout est terminé. Ma déposition est signée, enregistrée. Que me veulent-ils? Je le saurai vite.
Ismaël Touré, Keita Seydou et plusieurs autres, graves mais aussi amicaux. On ne me passe pas les menottes à l'entrée du bureau. C'est presque courtoisement que le garde me fait asseoir et non pas d'une pression sur les épaules.
— Mon cher Alata, tu as fait une déposition que ton ami [le président Sékou Touré] a fort appréciée, me dit le ministre mais, à la réflexion, il y manque quelque chose, la preuve de ta bonne foi.
Je le regarde interloqué.
Oui, continue-t-il avec le sourire. Tu n'accuses en fait que toi-même.
— Qu'est-ce qu'il vous faut, protestai-je. Je parle de Robert Artiges, de Jeandey !
— Oui, vui, tout cela est bien beau mais ces hommes sont très loin d'ici et ne seront jamais assez fous pour venir se jeter dans la geule du loup. Nous exigeons que tu nous donnes au moins un homme qui ait participé à tes activités et qui soit ici, sur place.
— Je suis seul, protesté-je. Je ne connaissais personne.
— Alors, nous allons t'aider, avance Seydou Keita. Tu as un ancien ami qui est un grand combattant, qui se vante même d'avoir été parachutiste, FFL, que sais-je? Il est en relations étroites avec le PAIGC alors que c'est un Français comme toi.
— Oui, reprend Ismaël Touré. Tu ne peux pas nier que cet homme soit dans le coup. Il présente toutes les caractéristiques voulues. Enumérons-les ensemble.

  1. C'est un ancien communiste qui a tourné casaque
  2. Il est très entraîné militairement
  3. Il a fait de la polique avec nous puisqu'il a même été conseiller municipal RDA, mais il nous a abandonnés
  4. Il commerce avec le PAIGC et
  5. Il est représentant de la plus grosse firme allemande KRUPP !

J'ai situé irnrnédiatement l'homme qu'ils ont dans le collimateur. P. D. en effet présente toutes ces tares à leurs yeux. Il a peu de chances de s'en tirer, mais pourquoi me mêlent-ils à tout cela ? Puisqu'ils ont toutes ces questions à lui poser, qu'ont-ils besoin de moi ?
— Avec tout ce que vous avez contre lui, ce ne doit pas être bien difficile de l'arréter ! Que voulez-vous que je fasse ?
— Nous te l'avons déjà dit. Nous voulons une preuve de ta bonne volonté. Cet homme, dont nous ne t'avons pas dit le nom mais que tu as parfiaitement situé, c'est toi qui vas nous le dénoncer. Ainsi, nous saurons que tu es prêt à aider la Révolution, méme contre tes anciens compatrictes. Sinon...
— Sinon ?
Il hausse les épaules.
— Pas la peine de te faire un dessin. Tout sera remis en question. Dans ta déposition, tu as laissé l'agression sous silence. Nous savons parfaitement pourquoi. Ton fils y jouait son petit rôle, n'est-ce pas ? Nous sommes disposés à accepter cette lacune. Après tout, nous en savons suffisamment sur cette affaire. Allons, je t'attends !
Jusqu'à ma mort, je porterai le poids de ma renonciation. J'aurai beau me persuader que j'ai agi pour sauver mon enfant, et surtout que je les savais déterminés à arrêter cet homme, que j'étais introduit dans l' affaire, non pour l'accabler, lui, mais pour m'humilier, moi-même, pour m'écraser, me susciter des haines extérieures et m'environner de mépris. La poursuite de l'expérience me fera descendre encore plus bas mais, jamais, je ne mesurerai plus nettement ma propre déchéance que ce jour-là.
Je les regarde, eux cinq, car ils sont cinq, cinq que je connais parfaitement. Tous arrogants et suffisants, le visage luisant, les yeux étincelant de haine.

Tous de belles crapules, tous avec des affaires d'argent derrière eux.
Je la sens palpable, cette haine. lIs tiennent un homrne qu'ils peuvent manipuler à leur guise. Ils ont tous eu peur de moi, à un moment donné.

Maintenant, ils peuvent me broyer, détruire ce qui me reste, mon fils, ma femme. lls n'hésiteront pas ! Je craque, d'un coup. Je cède. Que Dieu et les hommes me pardonnent. Moi, je ne le ferai jamais. Je craquerai encore, dans cette maudite prison où rien n'est définitivement terminé, mais ce lâchage-là, je ne me le pardonnerai jamais.
Ce que fut cette nuit, de retour à la 23, je préfère l'oublier. J'étais malade de honte et de dégoût de moi-même. Mon nouveau voisin, H. A., que j'appelais désormais de son prénom, essaya de me réconforter, même quand il sut que j'avais accepté de dénoncer P. D. comme agent du SDECE. Il ne put y arriver.
J'ai retrouvé un calme apparent. Quelques heures après, Oularé venait visiter une dizaine de cellules. Il s'arrêta quelques minutes chez moi.
— Vous maigrissez beaucoup, monsieur Alata. Il faut manger, vous n'êtes plus à la diète.
Je souris sans répondre. Que lui dirais-je? Que je n'ai pas faim. Que mon estomac est si serré que même la portion infime qui m'est servie, je n'y touche guère ? Ou encore, que même avec une faim terrible il serait difficile d'avaler le boulet innommable où trônent des entrailles non vidées de poissons ?
— Vous fumez?
— Bien sur!
Je tends une main avide, m'empare de mon premier paquet de cigarettes depuis l'incarcération.
Oh, la volupté de la première bouffée ! Il faut savoir se restreindre ! Qui sait quand se présentera, de nouveau, une telle chance ?
Ce soir-là, je suis donc riche. La nuit tombée, j'ai un peu bavardé avec mes deux voisins. Les gardes ne sont pas passés devant la cellule. Ils ont été tranquilles.
El Hadji Aribot ne parle en ce moment que de Paris et de la France dont il a une nostalgie intense. Il décrit ses séjours sur le continent, rappelle les joyeux cafes où il connut tant d'amis. Aussi, évoque-t-il les si jolies filles qui ont fait mieux que lui sourire. Ah, ce pays où les femmes ne s'occupent guère de la couleur de votre peau ! Ce n'est pas comme en URSS !
A l'écouter, je me console presque de mon incarcération. Je ne me suis pas trompé sur un point, au moins. S'il était nécessaire pour la France de rendre une liberté confisquée à ses anciennes colonies, elle n'y laissait pas une mauvaise impression. Les erreurs de certains fonctionnaires, les abus de l'occupation, pendant quatre-vingts ans, n'ont pas empêché les Guinéens de s'attacher à la grande image de la France au-dessus des médiocres petits Français qui s'étaient rués à la course au CFA.
Ces traces ne s'effaceront pas. Tout est en place pour une réelle réconciliation des deux pays quand ils auront décidé de se respecter mutuellement.
Quant à Henri, il présente avec moi une analogie frappante. Nous sommes, tous deux, amoureux fous. Au même âge, nous avons connu nos secondes épouses, pratiquement à la même période. Nous poursuivons le même calvaire.
Il égréne ses regrets déchirants de Marie-Rose, moi de Tenin. Il a compris, d'emblée, que j'aimais ma femme avec autant d'intensité que je l'aurais fait d'une Européenne et, pour ma part, j'ai immédiatement perçu le courant de sympathie qui appelle l'amitié.
Amitié fragile, certes, car je reste traumatisé par l'ambiguité de quinze ans de vie politique, J'y ai connu tant de haine, subi tant d'avanies, été livré à tant d'interprétations que je ne m'abandonnai à mes penchants amicaux qu'avec circonspection.
Quelques propos confiants même chuchotés permettent de supporter l'angoisse de cette claustration presque perpétuelle.
Les détenus ne voient le jour que six fois entre sept heures trente le matin et dix-huit heures, et avec quelle parcimonie!
Le reste du temps, la cellule est plongée dans l'obscurité. Un rayon de soleil filtre le matin par l'étroite lucarne, tourne lentement sur le sol puis disparaît.
Les ouvertures sont devenues le seul moyen de mesurer la fuite du temps.
En général, le café nous est servi — une maigre tasse de jus noirâtre — très tôt le matin. A dix heures, la corvée d'eau nous permet de prendre quelques goulées d'air pur, puis il faut attendre le repas, entre quatorze et quinze heures. La gamelle nous est glissée rapidement.

Je dus me gendarmer plusieurs fois contre des gardiens qui voulaient se borner à la pousser sous la porte, comme à une bête sauvage. Je l'avais, à ces occasions, repoussée violemment. Le gros Cissé, alerté par les clameurs du garde, finit par lui donner tort et rappeler le règlement. La porte devait être entrouverte pour alimenter les détenus. Deux fois, cependant, je me passai de déjeuner, le second chef de poste, le forestier aviné et brutal, ne daignant pas opiner.

Puis, nouvelle corvée d'eau, environ deux heures plus tard. Enfin, il fallait attendre la soupe du soir, encore plus maigre: à peine quelques grains de riz couvrant le fond de l'assiette en aluminium.
Heureusement. le matin entre le café et l'eau, il y avait la vidange. Humiliante au possible cette obligation de porter un seau hygiénique malodorant jusqu'aux latrines cornmunes — et désaffectées — à une centaine de mètres de la cellule. Le chef de poste, en personne, faisait pratiquer l'opération, cellule après cellule, attendant le retour de chaque prisonnier pour ouvrir la cellule suivante. L'aller et retour ne prenait pas plus de quelques minutes et les graviers blessaient les pieds nus. Jamais, je ne m'habituai à la privation de chaussures. Je ne pouvais davantage voir sans lunettes. On me les avait enlevées à la fouille. Et, pourtant, cette courte excursion à ce que Henri appela bien vite les "îles Borromées" finit par être attendue avec impatience.
La lumière vient d'être coupée. Je suis encore riche de quelques cigarettes, ne fumant que trois demi-cigarettes quotidiennes. Je suis allongé. Tout se tait. Tout est obscurité. Seul tranche, dans la nuit, le bout rougeoyant du dernier mégot de la journée.


Notes
1. Voir note explicative particulière sur les partis politiques en Guinée avant l'Indépendance. p. 250.
2. Député inscrit à la SFIO. A marqué profondément la vie politique de la Guinée et principalement du Foutah de 1945 à sa mort en 1954.
3. Voir note explicative particulière sur la chefferie en Guinée et spécialement la chefferie au Foutah. p. 251.