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Camp Boiro Memorial
« Complot » Peul


Amadou Diallo
La mort de Teli Diallo

Paris. Karthala, 1983. 154 pages


1. — Mon arrestation

Je suis né à Diountou, à 20 km de Popodara, pendant l'époque coloniale, dans une famille qui appartenait à la chefferie. Après son retrait du pouvoir coutumier, mon père est retourné à la terre. Je garde donc avec le monde paysan des attaches très solides que des années d'études ou d'exil ne sont pas parvenues à dénouer. Boursier du gouvernement français, j'ai reçu à Orléans une formation de gestionnaire et de comptable. Durant ces années d'études, j'ai suivi avec passion les événements qui bouleversaient l'Afrique, singulièrement mon pays, et l'amenaient, croyais-je, à plus d'indépendance politique et économique. Comme beaucoup d'entre nous, jeunes étudiants, j'envoyais régulièrement des messages de soutien et de félicitation à Sékou Touré qui incarnait à mes yeux, à nos yeux, un socialisme qui se bâtissait au profit du peuple dont j'étais issu.
Après une dizaine d'années d'absence, il était temps de rentrer au pays. Nous étions en 1974 ; c'étaient mes dernières vacances. Avant de rallier Conakry, je décidai de les mettre à profit en visitant le Maroc et l'Algérie. D'Alger, je débarquai à Conakry, début janvier 1975.
Pendant que je fais les formalités d'entrée, deux ou trois hommes appartenant au Comité Révolutionnaire s'approchent de moi et se proposent de m'accompagner en ville. Légèrement inquiet, j'allègue que des amis m'attendent. Rien n'y fait. « Je dois me mettre au service de la Révolution. » Après tout je n'ai rien à craindre, je les suis donc. Je monte dans une Volkswagen, garée devant l'aéroport de Gbessia. Nous roulons pendant quelques minutes et, oh surprise !, je vois que la voiture quitte l'autoroute qui mène en ville pour bifurquer à droite. Je comprends : on m'emmène au camp Boiro. Pourquoi ?

En fait, si je veux être tout à fait honnête, cela ne m'étonnait qu'à moitié. J'avais entendu tellement de récits abracadabrants d'étudiants qui, à leur retour au pays, avaient fait un séjour forcé dans les geôles, histoire de se refaire une santé politique ou de donner quelques renseignements sur les camarades restés à l'étranger. Mais lorsque ces choses-là arrivent aux autres, on n'y croit qu'à moitié et surtout on est persuadé, propagande aidant, qu'il n'y a pas de fumée sans feu et que ceux à qui des telles mésaventures arrivent ne sont pas sans reproche.

Au camp, on me met en présence de Siaka Touré, neveu de Sékou Touré, officier permanent du Comité Révolutionnaire, directeur des établissements pénitentiaires de Guinée, le redoutable et redouté Siaka Touré. Il m'interroge sur les raisons de mon séjour en France, puis à Alger. Il me dévoile qu'il existe un rapport me concernant qui laisse apparaître que certains de mes agissements ne sont pas clairs, etc. Il m'annonce qu'il va certainement devoir me garder au camp mais qu'avant de prendre une décision définitive, il va donner quelques coups de fils en ville, notamment dans ma famille, afin d'effectuer quelques vérifications. Par chance, il téléphone à l'un de mes beaux-frères, Mamadou Doumbouya, un homme bien placé, haut fonctionnaire, responsable du parti. Ce dernier se porte garant de ma personne et me voici bientôt, soulagé, hors du camp, dans la voiture de ma sœur, roulant vers Conakry. Ainsi s'est déroulé mon premier contact avec le pays de mon enfance, dix ans après que je l'eus quitté pour aller acquérir une formation à l'étranger.

Je vais passer rapidement sur les démarches, les visites obligatoires, que doit faire tout jeune qui rentre et désire se mettre au service du pays. Conseillé par mon entourage, j'ai demandé une audience au chef de l'Etat pour lui présenter mes civilités. Sékou Touré me reçut et fit allusion aux messages que je lui avais envoyés :
— « A chaque fois que des fils de notre peuple manifestent leur soutien à notre action, me dit-il, ils nous donnent de nouvelles énergies. »

Peu après, je me trouvai au ministère de l'Information où ne me destinaient ni ma formation ni des prédispositions particulières, ni un goût prononcé pour le journalisme. Après quelques nouvelles démarches et grâce encore à de nouvelles interventions de mon parent Doumbouya, je devins chef du bureau d'études et directeur financier de la SOGUIFAB (Société Guinéenne de Fabrication d'Ustensiles Ménagers). Ma nomination ne se fit pas du jour au lendemain et je passai par des moments de flottement fort déprimants. Grâce à cet emploi, cela dit, je me trouvai à un poste d'observation tout à fait exceptionnel pour qui en voulait connaître davantage sur ce qu'il entendait dans les discours ou lisait dans Horoya — journal du parti — sur la gestion des entreprises de l'Etat et la lutte à mort que se livraient les quelques clans qui s'arrachaient le pouvoir en République de Guinée. Ces clans :

se battaient par personnes interposées, directeurs, sous-directeurs, femmes du grand et du petit milieu. Pris dans une bataille de clans, je fus d'abord amené à couvrir la gestion du directeur de la SOGUIFAB, gestion qui révélait une faille de quelque 15 millions de sylis 1 pour l'exercice 72-73, l'année 1972 étant la date de la nationalisation de cette entreprise d'origine américaine. J'attirai ensuite l'attention d'un organisme de contrôle financier sur ce trou dans la comptabilité de la SOGUIFAB. L'affaire se termina par un match nul entre les principaux intéressés. Je suis persuadé que le Président n'en pensait pas moins, mais les défaillances de ses collaborateurs pourraient être utilisées un jour contre eux. Elles constitueraient un moyen de pression incomparable.

C'est un peu avant mon entrée en fonction à la SOGUIFAB que j'ai retrouvé le capitaine Lamine Kouyaté à qui j'avais été très lié dix ans plus tôt. Ma famille avait joué un rôle prépondérant dans la conduite de son mariage avec Paty, son épouse. Sa veuve aujourd'hui. Au début, nos relations n'avaient rien que de strictement amicales et je rendais souvent visite à la famille Kouyaté. Mais au bout de plusieurs mois, nous en sommes venus, Lamine et moi, à parler de la crise économique endémique qui frappait notre pays, de l'échec politique du maître de la Guinée, obligé pour régner de s'appuyer sur la terreur, de la parodie de socialisme que nous vivions. Un socialisme qui permettait aux différents clans proches du pouvoir de se remplir les poches pendant que le plus grand nombre déployait des trésors d'énergie pour trouver juste de quoi subsister, enfin du naufrage des valeurs morales de notre peuple et tout particulièrement de nos jeunes qui s'habituaient à vivre comme des loups parmi les loups. Ces réflexions nous amenèrent à critiquer le régime plus ouvertement quoique entre quatre yeux. Le capitaine Lamine Kouyaté qui occupait les fonctions d'aide de camp du chef de l'Etat fut nommé commandant de la première zone militaire de Kindia. C'était apparemment une promotion. Pourtant Lamine ressentit cette nomination comme une mise à l'écart, preuve certaine d'un manque de confiance du chef de l'État à son égard. Avant de rejoindre son poste de commandant, il me fit appeler pour prendre congé de moi et m'inviter d'une manière pressante à lui rendre visite à Kindia pendant les week-ends. Comme il ne pourrait pas me recevoir au camp, affirma-t-il, il me recommanda de m'adresser à M. X, commerçant installé dans le nouveau quartier résidentiel de Sounounou. Un peu intrigué par tous ces mystères, je m'engageai à lui rendre visite très prochainement. A partir de ce moment-là, les choses allèrent très vite. Lamine me révéla l'existence d'un parti d'opposition clandestin, le RDR, qui regroupait un certain nombre de personnalités civiles et militaires. Parmi les responsables du RDR, il me cita le colonel Lamine Diallo et Sikhé Camara.

Après m'avoir dépeint sommairement son organisation, il me parla de ses objectifs : un plan de renversement du régime, Le recours à la violence étant dans l'état des choses devenu nécessaire, l'hypothèse d'un coup d'État était envisagée en vue de l'établissement d'un régime transitoire de civils et de militaires. Pour mener à bien cette opération et assurer au pays une certaine stabilité politique, il était indispensable d'associer au projet les forces de l'opposition de l'extérieur. L'idée de participer à la libération de la Guinée me décida à lui apporter mon adhésion immédiate.

Au cours des semaines qui allaient suivre, Lamine brûla régulièrement les 143 kilomètres qui séparaient Kindia de Conakry pour venir me voir à la SOGUIFAB. Les besoins en matière de financement se firent vite sentir. Aussi étais-je amené, je l'avoue, à profiter de ma position pour faire passer des factures pro forma au profit du RDR. Mais ces expédients ne suffisaient pas. Face aux grands projets des responsables du mouvement, aux promesses faites par certains d'entre eux, la « bricole » ne pouvait plus être une solution. Ou il fallait laisser l'édifice s'écrouler, nous entraînant tous dans sa chute, ou il fallait trouver de nouvelles ouvertures.

Lors d'une de mes visites à Kindia, je n'hésitai pas, pourtant, à articuler des griefs contre la direction du mouvement qui semblait faire de l'argent le levier essentiel de toute notre action. Mon hôte se montra convaincant et me démontra que la mise sur pied de certaines opérations nécessitaient des moyens matériels. Un plan qui devait me permettre de sortir du territoire de Guinée et de me rendre dans un pays voisin fut mis au point par Lamine et par moi-même. M'appuyant sur une remarque critique du chef de l'État concernant la gestion de la SOGUIFAB antérieure à ma venue, je saisis les services de contrôle qui investirent trois mois durant cette société, paralysant toute activité. Cette situation extraordinaire que j'avais contribué à créer - si elle m'attira des ennuis plus tard - me permit à l'époque de justifier mon absence de Conakry. Lamine mit en branle les moyens matériels et en hommes dont il disposait pour me faire conduire à la frontière. Cette étape franchie, je pris une série de contacts, je rencontrai un certain nombre de personnes qui me permirent de prendre langue avec un représentant de l'opposition extérieure.

Sur ces contacts et ces rencontres, je ne souhaite pas m'attarder dans le cadre de ce témoignage ; je veux dire seulement que s'ils se firent sans trop de difficultés, ils me prirent plus de temps que prévu et que je dus assumer le risque de rester, plusieurs semaines, absent de Conakry. Après plusieurs entretiens avec M. S., un compatriote de l'extérieur, nous sommes tombés d'accord sur un programme : de notre côté nous fournirions une carte du dispositif défensif de l'armée guinéenne, nous accorderions un droit de regard sur les modalités pratiques du renversement du régime de Sékou Touré, nous établirions une comptabilité sérieuse des dépenses engagées par le RDR.
De son côté, l'opposition extérieure s'engageait à nous procurer dix millions de francs CFA.
Le prochain rendez-vous serait fixé par correspondance codée dès après les comptes rendus respectifs aux deux mouvements. Muni de mes différents « ordres de mission » à caractère militaire, j'embarquai sur un avion qui m'emmena dans un autre pays voisin d'où je repartis, empruntant un vol qui me laissa sur un aéroport intérieur. De là, je regagnai Conakry par route. Satisfait du résultat de la mission, Lamine me proposa de rencontrer d'autres responsables du mouvement, dont le colonel Lamine Diallo et Sikhé Camara. Estimant que plus une organisation reste cloisonnée plus elle a de chances d'échapper aux mailles de la police, je refusai cette proposition. Quelques jours après, Lamine me rapporta l'assentiment des responsables du RDR sur la marche à suivre. Il me désigna un grand commerçant qui me faciliterait une nouvelle sortie du pays. Nous décidions de fixer cette éventualité au mois de mai.
Mon arrestation intervint le 26 avril 1976.

C'est qu'entre mon départ en mission et mon arrestation, il s'était passé quelque chose de grave que je n'apprendrais qu'au fond du camp de Boiro. Victime d'une distraction incroyable, Lamine avait confondu avec une carte de routine la carte destinée à nos partenaires et la laissa tomber entre les mains de Siaka Touré au cours d'une réunion des chefs militaires qui s'était tenue pendant mon absence, à Kérouané, dans le sud-est du pays. Intrigué d'avoir trouvé un officier en possession d'une telle carte, Siaka avait pris des mesures pour surveiller Lamine. Lors de notre entrevue, Lamine ne m'avertit ni de la substitution de la carte, ni des problèmes qui pouvaient en découler. Quelques temps après, étonné par son silence, c'est moi qui cherchai à le voir à Kindia. Notre contact m'apprit que depuis quelques temps Lamine était invisible. Je commis alors l'imprudence de me rendre au camp Keme Bourema et de demander sa femme. La sentinelle, curieusement, je le réalisai ensuite, me répondit que le capitaine Kouyaté était en mission. Je rentrai à Conakry. En pleine nuit je fus arrêté.

Arrivé à Boiro dans la nuit du dimanche au lundi 26 avril, je ne comparais devant les tortionnaires du régime de Sékou Touré que dans la nuit du lundi. L'équipe est au grand complet : tout d'abord Siaka Touré. Le lieutenant Alpha Touré dit Mandiou, les adjudants-chefs Bembeya, Mamadou Fofana, Léno, Cissé, Oularé. Le commandant Toya Condé assiste à cette « prise de contact ». Voici ce que Siaka me dit en substance :
— « Diallo, malgré l'étendue et la gravité de votre complot, le Président ne veut pas te détruire. S'il n'avait dépendu que de la volonté de certains je t'aurais fait arrêter au moins trois fois depuis ton retour. Je ne l'ai pas fait parce que je connais bien ta famille. Récemment encore, des gens voulaient qu'on t'emprisonne à cause de la situation que connaît la SOGUIFAB. Mais, selon le Président, qui est informé et qui m'a entretenu des problèmes de gestion de l'entreprise d'État, c'est-à-dire du trou de quinze millions pour l'exercice 72-73, tu ne peux pas en être tenu pour responsable puisque tu n'y as pris ton service qu'en 1975. Si pour des raisons qui lui sont personnelles, le Président n'a pas fait arrêter les vrais auteurs du détournement, rien de toutes façon ne justifiait ton arrestation. Selon le Président, il appartient au Parti de mériter la confiance des jeunes qui, après une formation souvent acquise à leurs propres frais, rentrent pour servir le pays. Tout cela pour dire que notre rencontre de ce soir n'a rien à voir avec les problèmes de la SOGUIFAB. Je suis un technicien et tu me diras tout sur votre vaste complot qui devait porter Telli à la tête de la république. Lamine Kouyate m'a tout avoué. Je sais tout de toi. Tu vas parler car je n'aimerais pas que le Président trouve la mention « mauvaise foi » sur le rapport te concernant et que je dois lui fournir. »

Siaka me présente alors une longue liste de noms de personnalités qui auraient fomenté un coup d'état. Telli figure en tête. Je réponds à Siaka que j'ignore totalement l'existence d'un tel complot. Il ordonne alors à l'adjudant chef Bembeya de me conduire à la cabine technique. A défaut de dire la vérité, je n'en sortirai pas vivant.

Dans la cabine technique, une pièce située en face du bureau de Siaka, on me fait mettre nu, puis on me force à m'asseoir sur un vieux pneu de voiture. Après m'avoir lié les pieds, puis les mains derrière. le dos à l'aide d'un fil électrique, il branche le courant d'abord aux doigts et aux orteils ensuite aux oreilles, à la bouche et au sexe. C'est l'adjudant-chef Bembeya lui-même qui tourne la manivelle. Il est assisté de quelques collaborateurs dont les adjudants-chefs Léno et Mamadou Fofana. Quelques éléments de la Garde Républicaine (le camp Boiro est un camp lui appartenant) constituent la main-d'œuvre.

Au bout d'une dizaine de minutes, ayant sûrement entendu mes cris, Siaka revient accompagné du commandant Toya Condé. Il met fin momentanément aux tortures et déclare que le chef de l'Etat qu'il vient d'avoir au téléphone lui a confié que le complot Telli est le complot le plus important jusqu'à ce jour et que si le travail se déroule correctement des promotions seront accordées à tout le monde. Nous allons dans le bureau de Siaka. Devant moi, il appelle le chef de l'État et lui fait le rapport de la première séance, spécifiant que je n'ai pas encore reconnu mon forfait, ni approuvé la liste de quatre-vingt-dix personnes qui m'a été soumise. J'entends que le Président Sékou Touré demande à me parler. Siaka me tend le combiné et j'ai le Président de la République en personne au bout du fil :
« C'est une mission d'Etat que je te confie et je souhaite que tu l'accomplisses. Je comprends que Telli et toi, Peuls tous deux, vous vous considériez comme des parents, mais aujourd'hui la promotion sociale c'est moi qui l'accorde, le frigidaire, la voiture, c'est moi qui l'attribue, etc. Tu me comprends. J'ai donné des instructions afin que tu ne sois pas trop malmené. Si tu acceptes la mission que je te confie, tu feras cinq ans de prison puis je t'enverrai dans notre ambassade en Angola. » Devant mon silence, car je suis muet de stupéfaction devant ce marché ignoble, Sékou Touré ajoute qu'il est disposé à se joindre à nous pour faire le travail. Il veut aussi me persuader qu'il accorde une importance particulière à mes « aveux ». Du moins c'est ainsi que j'interprète ses paroles.

Après avoir salué le Président et affirmé que dans un proche avenir je comprendrai l'importance de la mission qui m'est confiée, Siaka se retourne vers moi :
— « Diallo, tu peux mourir, si tu veux. Mais Telli et les autres seront arrêtés. Jusqu'ici le Président faisait confiance à Telli, mais, depuis la reprise des relations avec la France nous connaissons parfaitement ses nouvelles activités. Je vais te confier un de nos secrets : auprès de chaque gouverneur, de chaque officier supérieur de l'armée, , de la police, de la gendarmerie, auprès de chaque ambassadeur ou ministre, nous avons placé un homme qui nous fournit périodiquement un rapport sur le comportement de ces personnalités. En ce qui concerne Telli, il est surveillé depuis 1974. Tiens, dit-il en me tendant un document, voici le rapport de Martin (Procureur de la République), tu as tout ton temps pour le lire. »

Ce rapport comprenait une dizaine de pages, je ne pus le parcourir que rapidement. Il contenait des comptes rendus des entretiens que Telli avait dans son ministère, les noms des personnes qu'il rencontrait. Je notai une accumulation de noms peuls.
Siaka déclara :
— « Si tu as fait attention aux rumeurs qui circulent en ville, tu as constaté qu'elles coïncident avec le compte rendu des entrevues de Telli avec certaines personnes. Nous savons qu'il y a beaucoup de mécontents. Mais ils n'osent pas apparaître au grand jour. Depuis l'Indépendance, c'est le même complot qui continue et à sa base on trouve toujours des gens du Fouta Djallon. Lorsque le Parti se battait pour défendre la Guinée, où étiez-vous ? Maintenant que le pays est libre, vous prétendez être les plus grands intellectuels nationaux. Mais cette fois nous en terminerons définitivement avec vous. C'est le Parti qui a conduit le pays à l'Indépendance. Depuis, c'est nous qui gouvernons et continuerons à gouverner. L'ennui pour nous, c'est qu'à chaque fois que nous punissons des traîtres, la presse réactionnaire internationale se met de leur côté pour leur apporter une aide... »
Toya Condé intervint alors :

— « Siaka, ça va comme ça. Nous, on veut l'aider, mais s'il préfère mourir, c'est son affaire. Le pneu où il était assis, d'autres sont passés par là. Même des généraux. Ils ont tous dit la vérité. On blague pas avec la Révolution... »
Le jour s'étant levé entre-temps — il est environ 6 h — Siaka ordonne à Léno de m'emmener dans ma cellule. J'ai la cellule n° 49.

A partir de ce jour-là jusqu'au mois de juillet 1976, les séances dans La cabine technique et la diète noire (privation totale de nourriture et de liquide) se sont alternées quand elles ne coïncidaient pas. Quant aux « séances de travail » dans le bureau de Siaka, elles suivaient sans coup férir la mise en condition. C'est qu'il fallait que je dise tout sur le RDR, sur nos projets de renversement du régime, sur les implications intérieures et internationales. Dès le premier interrogatoire, j'avais compris que les activités du RDR, nos relations avec l'opposition extérieure, l'aide financière qu'elle devait nous apporter, la rencontre qui devait avoir lieu entre un de ses représentants et moi-même, le projet de faire venir ce représentant en Guinée même pour juger de la situation, tout cela était connu de mes juges. Ce qui me fit comprendre que Lamine Kouyaté avait été arrêté et était passé aux aveux. Mais ce n'était pas cela qui intéressait le plus le grand inquisiteur de Boiro. Ce que Siaka voulait obtenir de moi en priorité, c'était que je reconnaisse la complicité de Diallo Telli d'abord et, ensuite, des autres personnes qui figuraient sur la liste. Pour Siaka, cela ne devait présenter aucune difficulté :
— « Il n'y a pas si longtemps que cela que tu es revenu en Guinée après un long séjour en France. Récemment tu as fait un voyage à Dakar, nous le savons, nous allons perquisitionner chez toi et nous retrouverons la correspondance que tu entretenais avec des gens de l'extérieur, notamment avec Siradiou Diallo. Il t'était donc facile de mettre Telli en contact avec celui-ci. Beaucoup de mécontents voient en Telli une possibilité de changement, tu dois nous aider à l'impliquer. »
Je dois préciser que je connaissais pas plus Siradiou Diallo, dont je n'ai fait la connaissance qu'en 1981 Abidjan, que la plupart des gens qui figuraient sur la liste. Quant à Telli, bien que des liens familiaux nous lient, je n'avais pas le privilège de compter parmi ses intimes, ni même ses relations.
Début juillet, après neuf jours consécutifs de diète noire et de tortures, ma résistance est devenue inexistante. C'est alors que je souscris au crime contre l'ancien secrétaire général de l'OUA. Mes souffrances m'excusent-elles ? S'il ressort de tout ce que j'ai dit jusqu'ici que la volonté de Sékou Touré d'éliminer Diallo Telli et ses amis était plus qu'évidente, elle ne me décharge pas de la responsabilité que je dois assumer devant l'Histoire. Je vis avec le regret éternel d'avoir été l'instrument désigné de Telli.
Je sais qu'en homme généreux et lucide il ne m'en a pas tenu rigueur puisque c'est entre mes mains qu'il a laissé son testament, mais devant sa famille affligée je me sens inconsolable. Je réclame sa compréhension. Qu'elle sache qu'après avoir été acculé à « avouer », physiquement et moralement épuisé, je décidai de me supprimer dans ma cellule. Je mis un dispositif en place : j'avais décousu et noué entre elles les bandes tissées à la main d'un pagne laissé par un détenu, j'avais fixé cette corde improvisée à la charpente métallique du toit et m'apprêtais à me la passer autour du cou, quand le chef de poste, un dénommé Fadama Condé, fit irruption dans ma cellule :
— « Crois-tu être le seul ? Tu veux nous créer des problèmes, mettre notre vigilance en cause? Ton interrogatoire n'est même pas terminé. Tu ne veux donc pas aider la Révolution à éviter la guerre dans ton pays ? Si elle a lieu, les hommes que tu refuses de dénoncer dans ce vaste complot peuvent tomber sous les balles. Une balle tirée ne fait pas de différence entre un ami et un ennemi. En tout cas, ce n'est pas toi qui vas m'apprendre ce que j'ai à faire. Je ne suis pas un porte-galons, ce n'est pas ici que j'ai commencé à commander des détenus. Dans l'armée française, j'ai eu à garder des prisonniers politiques en Algérie. Je suis à Boiro depuis 1971 et j'en ai vu passer. Siaka m'avait demandé de te surveiller et je t'avais à l'œil. A partir d'aujourd'hui, je vais te mettre dans la cellule 51, tout près de moi, en compagnie de quelqu'un de confiance. »
L'adjudant-chef Fadama Condé m'a alors mis dans la cellule 51 avec un certain Fofana Aboubacar. Ce dernier, je dois le reconnaître, m'a soutenu moralement et matériellement. L'inconvénient, c'est que, comme de nombreux autres détenus, il rapportait aux autorités pénitentiaires tout ce qu'il voyait et entendait. A la suite de la tentative de suicide et de ce transfert, j'ai bénéficié de la porte ouverte.

Note
1. 15 millions de sylis : valent 150 millions de francs CFA au cours officiel. Mais au cours du marché noir, le syli vaut cinq fois moins.


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