webGuinée
Camp Boiro Memorial
« Complot » Peul


Amadou Diallo
La mort de Teli Diallo

Paris. Karthala, 1983. 154 pages


7
Ma libération

En novembre 1980, au camp Boiro, il ne restait plus grand monde des vagues successives de prisonniers politiques amenés par les complots. La plupart étaient morts. D'autres avaient été libérés. Les Européens, en 1974, assez massivement. A l'occasion des fêtes nationales telles que l'anniversaire du « Non à de Gaulle » le 28 septembre, celui de la création du PDG le 14 mai, ou encore celui de l'échec de l'invasion impérialiste le 22 novembre, Sékou Touré avait ordonné l'élargissement de prisonniers dont il n'avait pas voulu se débarrasser définitivement et dont il souhaitait qu'ils deviennent aux yeux de l'opinion publique les symboles de sa générosité et de son humanisme. D'une pierre, deux coups. En même temps, il accédait aux démarches répétées et pressantes d'organisations humanitaires comme Amnesty International et il redorait son blason quelque peu terni. Ainsi Alassane Diop dont j'ai déjà parlé, ancien haut responsable, avait quitté Boiro en 1979. D'autres encore furent libérés en octobre 1980 à la veille du départ du Responsable Suprême de la Révolution pour La Mecque où il allait accomplir un pèlerinage. Il faut noter que la visite de Valery Giscard d'Estaing, en décembre 1978, avait eu pour conséquence la libération de prisonniers européens et africains, ces derniers en plus petit nombre, et l'amélioration du régime pénitentiaire.
Des hauts dignitaires du régime, il ne restait donc plus à Boiro en novembre 1980, si ma mémoire est bonne, qu'Alpha Abdoulaye Diallo dit Porthos, ancien ministre de la Jeunesse, Ousmane Keita, ex-directeur de Pharmaguinée, Yoro Diara, ancien ambassadeur à Moscou. Ils étaient là parmi nous, attendant vaguement que le Président de la Guinée, leur ancien patron, pense à eux, sans grand espoir cependant.
Je dois dire que tout le temps qu'a duré mon emprisonnement, et malgré ce que m'avaient dit Telli, puis Porthos et Alassane Diop, je ne pouvais croire qu'un jour je serais libre. Des gens se trouvaient là qui n'espéraient plus rien de l'avenir et qui, à mon sens, ne s'en étaient jamais pris au régime, et moi, qui avais tenté quelque chose, même maladroitement, je sortirais ! Cela me paraissait inconcevable.
J'étais à « Paris » depuis un mois lorsqu'une nuit, celle du vendredi au samedi 22 novembre 1980, vers 1 h du matin, on a frappé très fort à la porte de ma cellule et on m'a appelé. Mon compagnon, l'ingénieur Mamoudou Bah, et moi somnolions plutôt que nous ne dormions. La soirée avait été longue. Nous l'avions passée dans la cour en compagnie d'autres prisonniers. Assis sous la véranda nous avions bavardé, parlé de tout et de rien. L'esprit de chacun, sans qu'il se l'avoue, était habité par une seule pensée : ce 22 novembre verrait-il de nouvelles libérations, et qui bénéficierait de la grâce présidentielle ? Les propos que nous échangions avaient pour mission essentielle de nous faire oublier l'espoir qui s'insinuait dans nos cœurs. A 23 heures, Mamoudou et moi avions regagné notre cellule. Et voici qu'on m'appelait. Le chef de poste et le major accompagnés de quelques agents ouvrirent la porte, me dirent de me préparer et de les suivre. Ils avaient le visage souriant. Je me levai, pris machinalement un paquet de cigarettes. Ce fut tout pour les préparatifs, je n'avais pas d'autre tenue que celle que je portais, un short et une chemise de toile grossière. J'embrassai mon compagnon et je sortis. Chez le chef de poste, je fus rejoint par le Dr Ousmane Keita, Porthos et Yoro Diara. Siaka Touré nous fit un laïus : le chef de l'Etat nous grâciait. En ce moment se tenait à Faranah — village dont Sékou Touré est originaire — une conférence sous-régionale. La Guinée avait le privilège d'en assumer I'organisation, le secrétariat et la présidence. La Révolution continuait. Son Responsable Suprême, le chef de l'Etat, dans son humanisme naturel, avait décidé de nous accorder une chance d'intégrer la vie active. On me donna ensuite un vêtement ayant appartenu à un détenu afin que je puisse me présenter à ma famille dans une tenue décente. Puis le lieutenant Oularé nous fit monter dans sa 504 et nous emmena en ville. Je fus déposé le premier. A 2 h du matin j'étais à Hafia devant la porte de mon oncle maternel. Mon arrivée provoqua une grande émotion. Ma famille désespérait de me revoir vivant.

La fuite
Le lendemain ou le surlendemain de ma libération, je suis allé chez Siaka Touré pour retirer mon permis de libération. Seuls les « intellectuels » ont droit à ce permis qui les met à l'abri du zèle d'un militant inconditionnel ou d'un délateur professionnel. Sékou Touré ayant dans un discours célèbre donné le signal de la chasse aux « traîtres », ce bout de papier permet de justifier votre présence en ville ou au village au cas où vous êtes pris pour un évadé par un de ces hommes dont l'aveuglement pourrait vous envoyer de vie à trépas. Il y a une autre démarche que doit accomplir tout Guinéen qui a séjourné au camp Boiro, elle consiste à solliciter une entrevue auprès du chef de l'Etat afin de pouvoir le remercier et lui rendre hommage de vive voix. C'est une nécessité si on ne veut pas être pris pour un rancunier.
Au bout de plusieurs mois, je ne l'avais pas encore fait malgré les prières de ma famille et les injonctions de mes amis. Aux uns je disais que c'était déjà fait, aux autres que j'allais le faire incessamment. Je ne parvenais pas à surmonter mon aversion pour une telle entrevue. A la fin, pressé de toutes parts, j'ai fini par écrire une lettre au chef de l'État dans laquelle je signalais qu'après « avoir fait » Boiro, la Révolution par l'intermédiaire de son Chef Suprême avait consenti à me gracier et j'annonçais ma visite. Je remis un exemplaire de cette lettre à Siaka Touré, j'en portai un autre au secrétariat général de la présidence, là on me promit qu'on le ferait parvenir à son destinataire.

A Siaka Touré, je dis que j'allais me rendre au village afin de saluer ma famille, mais que dès mon retour je me présenterais à son bureau afin qu'il me ménage une entrevue avec son oncle. Tout ceci était destiné à endormir la vigilance des « gardiens de la Révolution ». En fait, depuis plusieurs semaines j'avais commencé à préparer ma sortie définitive de Guinée. Grâce à quelques amis j'avais pu réunir des fonds en sylis et en devises. Sans argent, il est inutile de songer à partir. En Guinée tout s'achète. Même la liberté. Je préparai un sac contenant un ou deux objets et les textes écrits en prison que j'avais récupérés une semaine après ma libération. Radio-trottoir avait fonctionné. Ceux à qui je les avais confiés me les avaient discrètement fait porter. J'ai annoncé à mon oncle et à sa famille que je partais au village voir mes parents. J'avais été assez discret pour qu'ils ne se doutent de rien. Mon oncle me confia même des messages pour notre famille. Je décidai de partir la nuit ; « le voyage est long et il fait plus frais », affirmai-je.
A deux heures du matin, je partis à la recherche d'un taxi à la gare des voitures en partance pour Kindia à Madina. J'attendis jusqu'à quatre heures. Je trouvai enfin une place libre. Au moment où j'allais monter, le chauffeur me dit en me regardant fixement : « N'étais-tu pas là-dedans, toi ? » il m'avait reconnu. Il faut dire que la plupart des chauffeurs sont des indicateurs, des flics du régime. J'acquiesce et lui, annonce ma destination, Labé dont le village de ma famille, Diountou, est distant d'une quarantaine de kilomètres. Il me fait alors remarquer que sa destination est Dalaba. Craignant de m'attirer des ennuis je lui dis que je ferai route en sa compagnie jusqu'à Mamou, étape intermédiaire, où je prendrai une autre voiture pour Labé et je lui règle mon voyage jusqu'à Labé. Ceci pour bien le convaincre que le but de mon voyage est bien Labé-Diountou. A Mamou où nous arrivons au petit matin, des amis m'attendent. Je me repose toute la journée. Le soir en leur compagnie je pars à la recherche d'une voiture, destination de Kissidougou. Je n'en trouve qu'une qui va dans cette direction, je la prends jusqu'à Faranah, son terminus. A Faranah j'en cherche une autre et ainsi de suite, de Faranah à Kissidougou et de Kissidougou à Kankan.
Dans cette ville de Haute-Guinée je suis attendu. Kankan est une étape décisive : il faut, moyennant finances, trouver un passeur qui accepte de me faire franchir la frontière sans attirer l'attention de la police. Nous décidons de voyager de nuit. Nous mettons deux jours pour parcourir les quelque cent kilomètres qui nous séparent de la Côte-d'Ivoire. Ces derniers cent kilomètres ont été les plus durs. Les routes sont en mauvais état et les parcourir de nuit relève de l'inconscience. Mais comment faire autrement ? Dès la sortie de Kankan, j'ai failli brûler ma dernière cartouche. Cela, de la manière la plus banale. Nous étions convenus, mes compagnons de route et moi-même, qu'avant chaque poste de contrôle je descendrais du véhicule, je contournerais l'obstacle par la brousse et me ferais récupérer un ou deux kilomètres plus loin. Alors que nous roulions en direction de Mandiana je vois se profiler un poste de contrôle où sont concentrés les représentants des quatre forces : police, gendarmerie, armée et milice. Lorsque je réalise, il est trop tard. Notre voiture est déjà entourée par des hommes en uniforme. Que s'est-il passé ? Mes compagnons se sont endormis et ne m'ont pas averti à temps. Le chauffeur, quant à lui, n'est pas dans le coup. Munies de lampes torches, armées jusqu'aux dents, les forces de l'ordre font la collecte des papiers d'identité. Autrement dit, il s'agit d'une vérification de routine.
Je suis placé devant une alternative : ou je déclare que je n'ai pas « de papiers d'identité » et je suis arrêté séance tenante, ou je donne mes papiers en espérant que je ne figure pas sur la liste noire du chef de poste. C'est évidemment la seconde solution que je retiens. Quelques instants d'attente dans la moiteur de la nuit et ils reviennent, ils rendent toutes les pièces d'identité sauf la mienne. Un policier, un milicien, un militaire s'approchent de la voiture et m'ordonnent de les suivre au poste. Peu après, me voici devant le commissaire qui m'annonce qu'il va câbler à Conakry pour signaler ma présence à quelques kilomètres de la frontière et qu'il va me faire accompagner jusqu'à la capitale. Il me dit qu'il est inutile de s'éterniser en commentaires puisque lui et moi savons très bien de quoi il parle. Entre-temps ses hommes sont allés chercher mon bagage. Il ordonne une fouille systématique. Mais des gris-gris que m'avait remis avant mon départ un marabout de mes connaissances et que j'avais glissé dans mon sac arrêtent leur élan. Ce que voyant le commissaire me demande d'effectuer la fouille moi-même. Au moment où je m'exécute, d'un geste il stoppe tout : « Inutile de poursuivre puisque je vais te renvoyer à Conakry. » Il fait venir le propriétaire, mon passeur, du véhicule et l'interroge sur moi, sur mon lieu de destination. Ce dernier, par bonheur, fait a peu près les mêmes déclarations que moi : « Il va à Mandiana récupérer des bagages. » Le commissaire me fait alors remarquer que tous deux, lui et moi, sommes jeunes et qu'il serait dommage qu'il m'oblige à revivre les souffrances endurées pendant des années. Que s'il m'envoie au Camp Boiro je risque bien cette fois-ci d'y laisser ma peau. Puis il prend à part le propriétaire et je comprends que des transactions sont en cours. En fin de compte je laisse 20.000 sylis au commissaire et m'acquitte d'un PV de 300 sylis pour défaut de papiers. Il remet ma carte au propriétaire du véhicule qui s'engage à ne me la rendre que hors du territoire guinéen.
Passée cette chaude alerte, nous avons repris la route et fait preuve d'une extrême vigilance. Nous sommes arrivés de nuit au dernier village avant la frontière de Côte-d'Ivoire. Le lendemain je devais prendre un taxi ivoirien. Mais le lieu de départ étant situé devant le poste de police du village, il fallut trouver un subterfuge pour détourner l'attention des gendarmes. Mes compagnons de route allument un petit incendie. Quelques allumettes frottées dans la chaume d'une paillote troublent assez le train-train habituel de la matinée pour que je puisse échapper à l'attention générale. Pendant que les villageois s'occupent à éteindre le feu, que les gendarmes appelés sur les lieux donnent des instructions, je disparais dans la brousse et marche en direction de la frontière en suivant l'axe de la route. Mes compagnons me rejoignent. Lorsque le village est hors de vue, nous émergeons et nous plantons sur la route, attendant le chauffeur de taxi ivoirien que mon premier transporteur a dû avertir. Peu après nous le voyons arriver. Nous montons à bord de son véhicule dans lequel je retrouve mon sac et mes papiers d'identité. Au premier village ivoirien, je me sépare de mes compagnons qui retournent en Guinée et je fais route pour Abidjan où j'arrive le lendemain matin.

Abidjan
Arrivé à Abidjan au mois de février 1981, j'y suis resté jusqu'en janvier 1982. Des amis m'ont offert l'hospitalité en attendant que je régularise ma situation, et que je trouve un travail. Jusqu'à ce que j'apprenne, quelques mois après mon arrivée, que des Guinéens avaient été livrés au bourreau de Conakry par les autorités ivoiriennes, j'avais l'intention de m'installer en Côte-d'Ivoire. La nouvelle m'inquiéta d'autant plus que les fonctionnaires du consulat de Guinée à Abidjan, encadrés par une escouade de flics, se montraient très actifs. Ils étaient dynamisés par la présence d'un de nos anciens tortionnaires, le commissaire Mamadou Traoré. Je décidai donc de quitter la Côte-d'Ivoire pour la France. L'entreprise n'était pas des plus simples. Il me fallait obtenir du consulat un titre de voyage. J'ai entrepris des démarches, commencé à remplir des formulaires. Le jour où je devais les rapporter une personne m'a fait savoir que j'étais repéré et qu'il fallait absolument que j'évite de me rendre à l'ambassade si je ne voulais pas courir le risque d'être enlevé. J'interrompis les démarches séance tenante.
Hébergé, nourri par des amis, je profitais de mon inactivité forcée - j'étais sans travail - pour entreprendre, à partir des notes prises à Boiro, la reconstitution de la Déclaration Authentique de Telli. J'étais surveillé, on me l'avait dit. J'en ai eu la preuve un jour où je me rendais d'Adjamé (quartier d'Abidjan) à la cité administrative où je devais rencontrer un ami. Un jeune Peul rencontré au hasard d'une promenade s'était pris d'amitié pour moi et m'accompagnait souvent dans mes visites ou mes démarches. C'était un « bana-bana ». Ce jour-là il m'accompagnait. Il m'avait déconseillé de prendre un taxi et nous cheminions à pied. Mon compagnon en éclaireur m'indiquant les raccourcis à prendre. Je portais en bandoulière un sac qui contenait tous mes documents, mes papiers personnels et les notes sur lesquelles je travaillais. Je ne me séparais jamais de ce sac. Mon guide marchait vite. Nous étions parvenus dans un faubourg d'Adjamé assez désert. Il était environ 19 h, il commençait à faire sombre. A la suite du jeune garçon je passais devant un garage abandonné blotti contre un petit bois le long de la route. Soudainement un homme grand surgit, d'une main il me saisit par un bras, de l'autre, il pointe un couteau sur ma poitrine. Dans un français très approximatif il me dit : « L'argent ou la mort ! » et me demande de poser mon sac à mes pieds. Je m'exécute aussitôt. Je l'entends me dire « qu'il ne me tuera pas mais qu'il doit pourtant faire quelque chose ». Je n'ai pas le temps de réaliser que je sens une douleur au bas ventre. Je viens de recevoir un coup de couteau. L'homme se saisit de mon sac et s'enfuit. Me voici blessé, seul. Mon Peul a disparu à l'horizon. Je me traîne péniblement jusqu'à ce que je rencontre des passants qui, me voyant dans la peine, me viennent en aide et m'accompagnent au dispensaire le plus proche. J'appris par la suite que mon guide était rentré en Guinée. Ainsi j'eus la confirmation de ce que j'avais compris : il était soudoyé pour m'entraîner dans un traquenard. Si mon agresseur n'avait éprouvé quelques scrupules, je ne serais pas ici à l'heure qu'il est.
Dans cette affaire ma grande chance fut d'avoir déjà transcrit les notes de Boiro et d'avoir laissé le manuscrit à mes amis.
C'est en lisant un numéro de Jeune Afrique que j'ai pris connaissance de l'adresse du bureau d'Amnesty International à Paris. J'ai fait appel à cette organisation qui, au bout de quelques mois, a pu m'aider à quitter la Côte-d'Ivoire.
J'ai débarqué à Roissy le 17 janvier 1982 muni de mon seul manuscrit. J'étais sans papiers. A l'aéroport je me suis confié à la police et j'ai demandé l'asile aux autorités françaises.


Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.