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Camp Boiro Memorial
« Complot » Peul


Amadou Diallo
La mort de Teli Diallo

Paris. Karthala, 1983. 154 pages


Préface

Plus qu'un simple récit, le document que vous allez lire est avant tout un témoignage. Le douloureux témoignage écrit avec les larmes et le sang d'un de ces rares rescapés du désormais célèbre Camp Boiro installé aux portes de Conakry. Non pour conter son propre drame ou décrire les tortures, et les souffrances qu'il endura personnellement tout au long de sa détention ; mais pour transmettre le message et perpétuer la mémoire de ses nombreux compagnons d'infortune qui, eux, n'eurent pas la chance d'en sortir. Parmi ces innocentes victimes de l'arbitraire, un cas a plus particulièrement retenu l'attention de l'auteur.
C'est celui du premier secrétaire général de l'OUA, Diallo Telli. Un homme au destin hors série qui, dans l'éclat de sa charge, s'était dédié à la cause de l'Afrique. Pour mourir humilié dans l'indifférence des uns et la lâcheté des autres, au fond d'une sinistre cellule du camp Boiro. Né en 1925 à Porédaka, en plein cœur du Fouta Djallon, Diallo Telli fit de brillantes études que devaient couronner un doctorat en droit de l'Université de Paris et le diplôme de l'ancienne Ecole nationale de la France d'outre-mer. Il avait tout juste vingt-huit ans.
Comme la plupart des étudiants guinéens, une fois ses études terminées, ce fort en thème aurait dû normalement regagner la terre natale. Pour y embrasser une fructueuse carrière dans la magistrature. Mais l'insondable volonté de l'administration coloniale, jointe à une vocation précoce de servir, par-delà sa seule Guinée, l'Afrique dans toute sa diversité, devait le conduire dès l'époque hors de sa patrie. D'abord près du tribunal de Thiès (Sénégal) où il fut nommé substitut du procureur de la République française. Puis il fut affecté au tribunal de Cotonou (Bénin, alors Dahomey). Avant d'achever bien trop tôt une carrière de magistrat au parquet général de la Cour d'appel de Dakar.
Dès 1955, en effet, Diallo Telli prenait congé de son administration d'origine. Pour devenir chef de cabinet du haut commissaire de l'AOF (Afrique occidentale française), en l'occurrence M. Bernard Cornut-Gentil. Celui-là même qui sera plus tard ministre de la France d'outremer du général de Gaulle et député-maire de Cannes. C'est également à cette fonction que Diallo Telli eut, entre autres collègues, un certain Michel Jobert, futur directeur de cabinet du président Georges Pompidou avant de devenir son ministre des Affaires étrangères, puis celui du Commerce extérieur de François Mitterrand.
En avril 1957, l'ancien magistrat est nommé secrétaire général du Grand Conseil de l'AOF, véritable parlement de la fédération. D'où il a vue sur l'ensemble des problèmes politiques, économiques et sociaux qui se posent alors à l'Afrique noire francophone. Du reste, à ses deux derniers postes, Diallo Telli assumait incontestablement les plus hautes responsabilités administratives confiées jusqu'alors à un Africain dans l'ensemble des possessions françaises d'Afrique. Postes fort enviés s'il en fut. Où il aurait pu jouir en toute tranquillité des confortables avantages attachés à ses fonctions. Loin des avatars de la vie politique et sans se soucier des tracas, des peines et des souffrances de son peuple.
Mais non, l'enfant de Porédaka n'était ni un inconscient politique, ni un égoïste disposé à s'enfermer dans sa tour d'ivoire.
C'est pourquoi, sitôt connus les résultats du référendum gaulliste du 28 septembre 1958, et le célèbre « non » guinéen, il renonce instantanément à ses avantages et à son confort matériel. Pour se mettre humblement à la disposition de son pays auquel il entend s'identifier, tout en lui apportant le meilleur de lui-même, tant en savoir qu'en expérience.
Par décret présidentiel en date du 15 octobre 1958, Diallo Telli est nommé ambassadeur, représentant personnel de M. Sékou Touré ; devenant ainsi le premier Guinéen à porter un tel titre. En cette qualité, il accomplit d'importantes missions en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis. Pour défendre la cause de la toute jeune République de Guinée. Et solliciter la compréhension, si possible même l'appui des pays étrangers. Le nouvel État guinéen avait d'autant plus besoin d'ouverture que les conditions particulières de son accession à l'indépendance lui valaient alors l'hostilité de la France et de ses amis africains demeurés dans la Communauté.
C'est également à cette époque que le jeune ambassadeur fit partie de la délégation de son pays à Accra. Où il devait jouer un rôle important dans les négociations et la rédaction de la Charte fondant lUnion Ghana-Guinée signée en novembre 1958 entre les présidents Kwame Nkrumah et Sékou Touré. Peu après, il s'envolait pour New York afin d'assister à la XIIIe session ordinaire de l'Assemblée générale des Nations Unies, où il présenta la candidature de son pays qui fut admis le 12 décembre 1958 comme 82e Etat membre.
Nommé premier représentant permanent de la Guinée auprès des Nations Unies, Diallo Telli était cumulativement accrédité en qualité d'ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire auprès du gouvernement des Etats-Unis d'Amérique à Washington. Lors de la XVIII, session (septembre 962), le représentant de la Guinée était élu vice-président de l'Assemblée générale de l'ONU. Et, le 2 avril 1963, président du Comité spécial chargé de suivre la politique d'apartheid du gouvernement raciste d'Afrique du Sud.
Ces nombreuses charges n'empêchèrent pas l'éminent diplomate de beaucoup voyager. Surtout à travers les Etats africains nouvellement indépendants où, à titre de représentant du président Sékou Touré, il était chargé de préparer la conférence des chefs d'Etat africains d'Addis-Abéba. Sommet qui devait aboutir, en mai 1963, à la création de l'Organisation de l'Unité africaine. Faut-il rappeler que, lors de la session ministérielle qui précéda ce sommet, Diallo Telli joua un rôle de tout premier plan en tant que président de l'une des deux commissions de la conférence ?
Juste récompense de son dynamisme et de son talent Diallo Telli devait être élu l'année d'après secrétaire général de l'OUA. C'était le 21 juillet 1964, lors de la première session ordinaire de la conférence des chefs d'Etat tenue au Caire sous la présidence de Gamal Abdel Nasser. C'est précisément de cet événement que date, semble-t-il, la première faille notable entre le brillant diplomate guinéen et son patron. Sékou Touré ne voulait pas de Diallo Telli à un poste aussi en vue. Il fit tout pour l'empêcher. Et faire nommer son jeune frère Ismaël Touré, actuel ministre des Mines et de la Géologie. Mais ce fut le représentant guinéen à l'ONU qui l'emporta, sérieusement épaulé, notamment, par les présidents Nasser (Egypte) et Ahmed Ben Bella (Algérie).
De ce poste extrêmement délicat où il faut concilier les inconciliables, naviguer au plus près sans heurter de front ambassadeurs, ministres et chefs d'Etat, Diallo Telli donnera toute la mesure de ses talents de juge et de diplomate. Déployant une activité débordante, sillonnant sans arrêt l'Afrique et le monde, il portera haut l'emblème, la voix et le renom de l'OUA. Donnant ainsi à l'organisation panafricaine et à son secrétariat un poids, une consistance et un éclat qu'ils ne devaient plus retrouver après lui. Tout en portant d'ailleurs, malgré lui, ombrage à certains chefs d'État qui ne manquèrent pas de rappeler que le secrétaire général de l'OUA a un rôle plus administratif que politique.
Le dynamisme de Diallo Telli était tel que certains États membres lui reprochèrent d'outrepasser ses fonctions. Et d'agir comme un véritable super-chef d'Etat. D'autres, en particulier les modérés, l'accusèrent d'impartialité. « Vous agissez plus en porte-voix de Sékou Touré qu'en tant que secrétaire général de l'OUA », lui dit brutalement un ministre des Affaires étrangères. Cette identification à la politique de M. Sékou Touré lui suscita de nombreux ennemis parmi les États membres. Au point qu'il faillit même être battu lors du renouvellement de son mandat en juin 1969 à Alger ; il fut reconduit de justesse grâce à l'appui de l'Algérie.
Ce qui est vrai, c'est qu'avec Diallo Telli le souffle du militant engagé prenait souvent le pas sur l'action du haut fonctionnaire que les dirigeants africains auraient voulu enclin à plus de prudence, pour ne pas dire de réserve. Ainsi, devant le septième sommet de l'OUA ouvert le ler septembre 1970 à Addis Abéba, le secrétaire général n'hésita pas à fustiger nommément les grands pays occidentaux et le Japon, accusés de complicité avec l'Afrique du Sud et le Portugal dans la poursuite de leurs politiques inhumaines. En conclusion, il préconisait « l'adoption d'un plan d'action concerté, dirigé à la fois contre les régimes racistes et les pays ou intérêts étrangers incriminés ».
S'adressant aux combattants de la liberté à l'occasion du sixième anniversaire de la création de l'OUA, fêté le 25 mai 1969 dans la capitale éthiopienne, le secrétaire général s'écriait : « Privés de droits politiques, économiques et sociaux, les Africains du Sud ont compris que, pour eux, la dignité dans la liberté passait par la lutte armée et par l'élimination de la clique coloniale et raciste de Vorster et de ses laquais. »
Le patron de l'Organisation panafricaine ne bornait pas son action à la sphère politique. Il se permettait également de donner des leçons d'économie aux dirigeants africains. Par exemple, devant la table ronde organisée en novembre 1969 à Addis Abéba entre le « business international » et les gouvernements africains, il déclarait :

« Une assistance qui reviendrait simplement à déverser sur l'Afrique des surplus financiers qui risquent d'asphyxier l'économie européenne ou américaine ou des déchets que, sous forme d'équipements ou de main d'œuvre, le rythme actuel du progrès technologique des pays riches crée de jour en jour, ne saurait être d'un grand profit ni pour l'économie, ni pour la stabilité politique africaine. Une assistance qui consisterait, pour des sociétés internationales, à faire fructifier de tels capitaux en Afrique, souvent à des coûts exorbitants pour le niveau de notre développement, et à fournir des débouchés à des équipements désuets et des emplois à un surplus de main-d'œuvre en provenance des pays riches, est certainement nuisible à la conception saine du développement économique qu'ensemble les gouvernements africains s'efforcent de définir entre eux et avec leurs amis du monde. »

Et Diallo Telli de conclure :

« Il faut que l'investissement étranger serve aussi - et je dirais surtout - à la construction d'économies modernes africaines à travers des réalisations durables, grâce à une conception honnête du réinvestissement des bénéfices et par une amélioration constante des ressources humaines de notre continent, condition de base de l'affirmation et du respçct de la dignité du peuple africain. »

Tel est l'homme qui, à l'instar de beaucoup d'autres de ses compatriotes de toutes conditions, de tous âges et de tous sexes, devait disparaître le 1er mars 1977 dans une cellule du camp Boiro. Accusé de complot, on le laissa mourir d'inanition après lui avoir infligé d'affreuses tortures ponctuées d'injures. et d'humiliations de toutes sortes. Or Diallo Telli était totalement innocent des accusations portées contre lui. Je suis particulièrement bien placé pour l'attester. Car, ironie du sort, chaque fois que le secrétaire général de l'OUA, qui fut naguère mon correspondant au lycée Van Vollenhoven de Dakar, me rencontrait dans tel ou tel forum africain, le même refrain tombait invariablement de ses lèvres :
— « Crois-moi, je suis ton aîné. Le président Sékou Touré n'est pas ce que tu crois. On t'a induit en erreur à son sujet. il faut reconsidérer ta position. Je suis tout disposé à favoriser un contact entre lui et toi... »

Diallo Telli croyait profondément en Sékou Touré à qui, pensait-il, le liait une longue et indéfectible amitié. Il appartenait à cette race d'hommes qui ont foi dans les valeurs fondées sur l'amitié, l'honneur et le respect de la parole donnée. Brillant intellectuel confronté dans l'arène politique à des hommes venus d'autres horizons et à qui le seul cynisme tient lieu de méthode de gouvernement, Diallo Telli n'avait pas réussi à opérer sa reconversion. Pour s'adapter à la nouvelle donne en vigueur sur la scène africaine. C'est ce qui l'avait amené à croire à la parole et aux garanties des chefs d'Etat qui l'encouragèrent à regagner Conakry, en 1972, au terme de deux mandats pleinement remplis à la tête de l'OUA. Autrement dit, comme chacun le savait en Guinée, à signer son arrêt de mort.
Même en politique, la naïveté n'est tout au plus qu'une faute, mais pas un vice. Celle dont se rendit coupable Diallo Telli mérite pardon. L'histoire retiendra qu'il fut un des grands bâtisseurs de l'Afrique moderne. Déjà, la médaille de héros de l'Afrique qui lui fut décernée en 1973, en même temps qu'à Kwame Nkrumah, Nasser (tous deux à titre posthume) et autres grandes figures africaines, à l'occasion du dixième anniversaire de l'OUA (et que Sékou Touré l'empêcha d'aller recevoir à Addis Abeba), l'atteste amplement. En tout cas, étant donnée sa précieuse et courageuse contribution à la cause de la libération de l'Afrique, de la justice et du progrès pour tous les peuples victimes de la domination et de l'exploitation, l'ancien et premier secrétaire général de l'OUA mérite d'être réhabilité au plus vite. Aussi, le témoignage que vous allez lire sur sa triste disparition loin des siens, sans soins ni sépulture, est-il bien venu. Au bon moment.

Siradiou Diallo
Directeur-adjoint de Jeune Afrique


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