webGuinée
Camp Boiro Memorial
« Complot » Peul


Amadou Diallo
La mort de Teli Diallo

Paris. Karthala, 1983. 154 pages


3 — La vie quotidienne à Boiro

Le camp Boiro 1, originellement un camp de la Garde Républicaine, fait face à l'hôpital Donka et est situé dans le quartier de Camayenne, banlieue proche de Conakry.
La Garde Républicaine, la police et la gendarmerie assurent la surveillance du camp. Une centaine de personnes sont affectées au bloc des détenus qui est constitué de six bâtiments dont trois comportent quinze cellules et les trois autres dix cellules chacun. Cela représente soixante-quinze cellules pour l'ensemble du bloc. Les cellules mesurent 2,80 m sur 1,50 m, elles sont sans fenêtres. Le toit des bâtiments est fait de tôles. Pendant la période des interrogatoires et des séances de torture avant l'aveu, chaque détenu est isolé. Ensuite, il peut se retrouver dans une cellule en compagnie de deux, trois ou même sept personnes. Dès son arrivée au camp Boiro, tout prisonnier est jeté dans un des deux bâtiments que les « pensionnaires » ont dénommés « La Morgue Afrique du Sud. » Qui, le premier, a eu l'idée d'appeler ainsi ces bâtiments d'où certains ne sortent jamais puisqu'ils y sont soumis à la diète noire jusqu'à ce que mort s'en suive ? Je ne saurais le dire. Les prisonniers se sont passé le mot de génération en génération. C'est tout. Deux autres bâtiments ont été appelés « Harlem » parce que s'y retrouvent des prisonniers venus de tous horizons sociaux et ethniques, et parce qu'ils présentent la caractéristique de concentrer le plus grand nombre d'hommes par cellule. Ensuite vient « Tokyo », un bâtiment où la discipline est appliquée avec plus de souplesse et où règne une certaine autodiscipline. Ici les portes des cellules restent ouvertes. C'est un progrès considérable par rapport à « Harlem » : en somme, c'est le bâtiment des cadres moyens. Pourquoi « Tokyo » ? Peut-être parce que dans l'esprit des détenus, ou même des Guinéens en général, la vie des Japonais est meilleure que celle des Afro-Américains ou des Africains mais qu'elle est inférieure à celle des Européens du point de vue du confort matériel et des libertés. C'est sans doute pour cette raison que le sixième bâtiment occupé en priorité par les étrangers est appelé « Paris ». Il est vrai aussi qu'y ont passé de nombreux prisonniers d'origine ou de nationalité française. A « Paris », le menu est nettement supérieur à celui des autres bâtiments. De surcroît, les étrangers ont le droit de recevoir du courrier et même des colis.
A « La Morgue-Afrique du Sud » les portes des cellules sont en fer. Dans les autres bâtiments elles sont en bois.
Les femmes, car le camp Boiro comptait lorsque je m'y trouvais une cinquantaine de prisonnières, étaient parquées au poste X, grand bâtiment surveillé par la Garde Républicaine. La discipline y était moins rigoureuse que dans l'ensemble des bâtiments du bloc réservé aux hommes et la nouriture était, toutes proportions gardées, meilleure.

Qui étaient ces femmes ? D'anciennes responsables politiques, des agents de la sécurité, des gendarmes, des policières, des épouses dont le mari avait été arrêté, des femmes... impliquées dans un complot. Leur bâtiment étant séparé du nôtre par les logements de la Garde Républicaine, il nous était quasiment impossible de communiquer avec elles. Pourtant nous savions qu'elles existaient. Car en prison, quelle que soit la rigueur de la discipline, les nouvelles transpirent. Et puis il y avait le cas de Fatou Touré et de Djedoua Diabaté. Fatou Touré, ancienne responsable du Comité National des femmes, avait été arrêtée en 1971. Surprise alors qu'elle correspondait avec son mari et sa famille restés à l'extérieur, Madame Touré avait été amenée au bloc par mesure de rétorsion et mise dans la cellule 66 du deuxième bâtiment « La Morgue-Afrique du Sud ». Elle avait rejoint Djedoua Diabaté, responsable du Comité Régional des femmes de Kankan, que les autorités pénitentiaires avaient enfermée dans la cellule 65, prenant pour prétexte la vindicte dont la poursuivait Tiguidanké Soumah, ancien gourverneur de Fria qu'elle avait dénoncée dans sa déposition. Les portes de la 65 et de la 66 restant ouvertes, j'eus parfois l'occasion d'échanger quelques mots avec ces deux femmes, surtout avec Djedoua Diabate, femme spontanée et communicative.
Cela se passait lorsque j'allais au jardin vider mon pot de cellule.

Je le répète ici : ni Diallo Telli, ni le Dr Alpha Oumar Barry, ni Alioune Drame, ses amis arrêtés avec lui, n'avaient le droit de sortir de leur cellule, ne fut-ce que pour aller jeter leurs excréments.
Parfois notre bloc recevait aussi la visite de Mariam Kassé, compagne de l'Allemand Marx, arrêtée en même temps que lui en 1971. Elle venait faire examiner son enfant à l'infirmerie du bloc ou rendre visite aux deux isolées de l'Afrique du Sud. Marie Lorofi, femme de l'écrivain Camara Laye, recevait aussi des soins à l'infirmerie.
Je dois témoigner que, d'une manière générale, ces femmes, comme toutes les détenues du camp Boiro, se sont montrées braves. Quelle qu'ait été la sévérité de leur peine ou ce qu'elles imaginaient que serait leur peine, elles gardaient intact l'espoir de sortir un jour. Elles se disaient que c'était une question de temps. Qu'il fallait endurer et résister à la tentation du désespoir.
Une seule femme a été officiellement condamnée à la peine capitale et exécutée publiquement : Loffo Camara, ministre des Affaires sociales, membre du Bureau Politique National. Loffo Camara a été fusillée en 1971. Les femmes le savaient. Mais le caractère exceptionnel de l'exécution les rassurait en quelque sorte.

Après l'aveu elles bénéficiaient d'une discipline moins draconienne que les hommes, elles n'en étaient pas moins passées par la cabine technique comme les hommes. On les avait rasées, sans doute pour les humilier, puis comme aux hommes on leur avait appliqué l'électricité. Allongées sur une natte, jambes écartées, des électrodes avaient pincé leurs oreilles, leur nez, leur bouche, leurs doigts, avaient été introduits dans leur vagin et le courant les avait traversées. De ces séances, elles étaient sorties en sang.
Toutes considéraient qu'elles se trouvaient injustement en prison. Si au début elles avaient cru qu'on s'était trompé sur leur compte, elles avaient vite compris, surtout les anciennes responsables politiques, qu'après avoir joué un certain rôle, elles avaient été rejetées. L'une d'entre elles m'a dit : « Cocottes au bon plaisir des ministres et surtout du Président, maintenant qu'il n'a plus besoin de nous et qu'il est entouré de nouvelles recrues, il nous a oubliées au fond de Boiro. Il nous faudra faire longtemps ici. »
La plupart de ces femmes ont été libérées au cours des années 77-78, à l'occasion de la visite de Valéry Giscard d'Estaing.
Conscientes de n'avoir pas joué pleinement leur rôle d'épouse, car elles avaient consacré plus de temps au Parti qu'au mari, elles s'inquiétaient de l'éducation de leurs enfants et survivaient tenues par l'espoir de les retrouver, mais n'attendaient plus grand-chose du mari.
Pendant les quatre ans et huit mois que j'ai passés au camp Boiro, j'ai changé de bâtiment d'année en année. J'ai monté en grade. D'abord ce fut « La Morgue Afrique du Sud » en compagnie de Telli, ensuite le deuxième bâtiment du même nom. Puis on m'a envoyé à « Harlem » au courant de l'année 77, dans la cellule 37 que je partageais avec sept codétenus ; là je suis passé dans le deuxième bâtiment de « Harlem » dans la cellule 18. C'est vers la fin de l'année 1979 que j'ai accédé à « Tokyo » dans la cellule 9 où nous n'étions que deux. Toujours à « Tokyo », j'ai déménagé dans la cellule 4. Enfin je suis arrivé à « Paris ». C'était en automne 1980, vers le mois de septembre ou d'octobre. A « Paris » j'étais dans la cellule 26 avec un codétenu du nom de Bah Mamoudou, ingénieur-chimiste 2. Nous avions la porte ouverte 24 heures sur 24. Et ce, jusqu'à ma libération, le 22 novembre 1980.
Au camp Boiro, l'ancien secrétaire général de l'OUA n'a connu que « La Morgue-Afrique du Sud ».
Au moment de son arrestation et de celle de ses compagnons, le Dr Alpha Oumar Barry et Alioune Dramé, la garde du camp Boiro a été renforcée. La police a cédé la place à l'aviation militaire et aux paras. Trois chars d'assaut ont été placés à l'intérieur du camp, les canons pointés en direction du bloc des détenus. Près de chaque poste de garde du bloc, des trous individuels ont été creusés. Plus tard, j'ai interrogé des compagnons de détention, des anciens de Boiro, ils m'ont affirmé que jamais de telles précautions n'avaient été prises, même pendant les années 71-72 où les arrestations avaient été massives et où de nombreuses personnalités de première importance avaient été incarcérées.

La Garde Républicaine, dont la fonction première est de garder les issues et de parer à d'éventuelles rébellions, participe aux interrogatoires. Elle intervient dans l'exécution de la torture. C'est la main-d'œuvre. Ce sont les « lieutenants » de Siaka qui dirigent les opérations. Le nombre d'agents qui participent aux séances varie selon la personnalité de la victime. Cela peut aller de deux à six. Mais il y a un collectif permanent de trois officiers. Ceux que j'ai nommé- plus haut. A eux se joignent parfois deux ou trois officiers de plus, appartenant à la police, à la gendarmerie ou à la milice.
La torture la plus couramment appliquée est l'électricité. Mais il arrive parfois que les techniciens de la cabine technique, ivres ou drogués pour la plupart, giflent les interrogés ou les frappent à coups de crosse de fusil et de revolver, ou à l'aide d'objets qui leur tombent sous la main.
Compte tenu de ses fonctions, Siaka Touré n'intervient pas directement. Cela lui permet de jouer le petit jeu bien connu : si tu es raisonnable, je demanderai aux techniciens de ne plus te faire souffrir. Mais il entre souvent dans la cabine des tortures, soit pour demander de la part du Président Sékou Touré plus de rigueur si la victime ne se montre pas assez complaisante, soit pour arrêter la séance - provisoirement - s'il a l'impression qu'elle n'offre plus de résistance.
La langue véhiculaire, comme sur l'étendue du territoire, est le français. C'est en français que les prisonniers s'adressent aux autorités pénitentiaires. C'est en français qu'on interroge les « intellectuels ». Mais comme les prisonniers viennent d'horizons sociaux différents, on met aussi les langues nationales à contribution. D'où le rôle d'interprète de certains des collaborateurs de Siaka' Touré. Je veux les nommer :

Voici comment se déroule une journée à « La Morgue-Afrique du Sud. »

Rien dans la cellule. Pas de livres. Pas d'objets. Rien.
Selon le rang social du prisonnier on lui attribue un lit « picot » ou bien il dort sur le ciment.
En dehors des corvées qui consistent à nettoyer la cellule, à piler le mil ou le riz, les prisonniers n'on droit à aucune promenade. Ils restent enfermés par 45° à l'ombre en saison sèche.
Leur tenue est composée d'une chemisette à manches courtes et d'une espèce de short taillés dans une grosse toile bleu marine. En général, ils sont nu-pieds, mais s'ils entretiennent avec les gardes des relations privilégiées, ils peuvent obtenir des « repose-pieds » en plastique.

A « La Morgue-Afrique du Sud », surtout au bâtiment 1, proche d'un poste de sentinelles, les prisonniers sont sous une surveillance constante. Les gardes visitent les cellules fréquemment, d'une manière imprévisible, à toute heure du jour et de la nuit. Des fouilles systématiques sont ordonnées parfois plusieurs fois par jour, lorsque le prisonnier est une personnalité de premier plan.
L'irruption des gardes en pleine nuit remplit les prisonniers de terreur, car ils imaginent alors qu'on vient les chercher pour les exécuter. Ce sentiment de terreur est d'autant plus justifié que de nombreux prisonniers ont, une nuit, été emmenés vers une destination inconnue et que nul n'a plus entendu parler d'eux.

Malgré toutes les mesures pour tenir Telli dans le plus grand isolement, tous les détenus de « La Morgue-Afrique du Sud » surent qu'il occupait la cellule 54. Ils firent en sorte, profitant des multiples corvées ou grâce à la complicité des hommes de garde, de manifester leur solidarité morale et matérielle au nouveau détenu du camp Boiro. C'est ainsi que Telli put échanger quelques mots avec des anciens collègues, des parents ou de simples connaissances, au hasard des circonstances. C'est ainsi qu'il reçut ce qu'il appela son plus beau cadeau : un chapelet fait de boules de pain séchées et passées sur un fil.
L'absence de toute hygiène élémentaire se fit sentir dès octobre 1976. Un jour j'entre-aperçois l'ancien secrétaire général de l'OUA tout nu dans sa cellule. Croyant qu'il subit une dépression, je l'interpelle. En fait il est couvert de poux. Son corps, ses cheveux, son linge en sont couverts. Pour lutter contre leur prolifération, il s'est devêtu. J'alerte alors le second chef de poste qui donne l'autorisation de lui raser la tête. Ce dont s'acquitte Ibrahima Diawara, ancien directeur de la briqueterie de Cobaya, arrêté en 1971, devenu chef général des corvées.

Telli fait alors remarquer que la dernière fois qu'on lui a rasé les cheveux remonte en 1945. J'obtiens aussi qu'on lui retire son linge pour le faire bouillir. En attendant, je lui remets un drap pour qu'il s'y enroule dedans. Profitant de la marge de manoeuvre qui m'a été laissée depuis ma tentative de suicide, je fais accepter à nos gardes-chiourmes qu'ils me laissent m'occuper de la toilette personnelle de Telli. Je me charge de vider son pot de cellule, de le nettoyer à l'aide d'un désinfectant que le chef de poste m'a permis d'utiliser pour ma propre cellule. Ces tâches, petits gestes de dévouement à l'endroit de Telli, je les accomplis avec humilité et il les accueille avec force remerciements accompagnés d'une bénédiction. L'épreuve des dix-neuf jours de diète noire a sérieusement attaqué sa santé.

Inquiet de voir que les stigmates laissés par les passages dans la cabine technique ne s'effacent pas, qu'il n'absorbe presque plus rien et s'affaiblit de jour en jour, le chef du poste central de Boiro, Fadama Condé, prend l'initiative de lui faire administrer une série de massages. Pour ce faire, il désigne mon camarade de cellule Aboubacar Fofana, un prisonnier de droit commun accusé de vol de matériel à l'aviation civile où il était employé. Cet homme de trente-six ans, déjà père de famille, pour obtenir quelques avantages, notamment l'autorisation officieuse de correspondre avec sa femme, rapporte avec zèle tout ce qu'il voit et entend. Nous le savons. Les autres prisonniers lui en veulent et le tiennent à l'écart. Moi, j'ai opté pour un moyen terme : sans lui faire vraiment confiance, j'entretiens avec lui des relations correctes, voire cordiales. Il nous arrive souvent d'échanger des idées. Ainsi je comprends qu'il n'éprouve l'ombre d'aucune pitié à l'égard des anciens responsables politiques incarcérés à Boiro, qu'il considère comme des vendus qui n'ont pris conscience des difficultés des humbles que lorsqu'ils ont été arrêtés.
A l'égard de Telli il se montre plutôt clément. Il m'affirme qu'il le respecte et l'appele « le vieux ». Un jour il me dit :
— C'est vraiment malheureux que des hommes comme lui se retrouvent ici pour des complots qui ne reposent sur rien.
Telli, aucun des détenus du bâtiment « La Morgue-Afrique du Sud » ne l'ignorait, était croyant. Malgré la diète qui lui avait été imposée et qui l'avait affaibli, il avait observé le jeûne durant le mois du Ramadam. Quant aux cinq prières du jour, il n'a jamais manqué de les faire. Privé du Saint Livre, il écrivit de nombreux versets, wirdus ou autres formules qu'il lisait ensuite et méditait.
A ceux qui, avides d'un réconfort moral, le sollicitaient, il n'a jamais manqué de faire parvenir un texte écrit de sa main.

La nourriture dispensée aux prisonniers était, je l'ai déjà dit, des plus indigestes. Telli souffrait de l'estomac et était incapable d'avaler et de digérer le brouet qu'on lui servait. Il fit appel à moi et me demanda de l'aider à trouver une solution pour améliorer son alimentation, par exemple de proposer aux gardes de troquer sa ration de riz contre un petit poisson grillé. Au bout de quelques jours j'ai obtenu, grâce à la complaisance des gardes, une ration de poisson grillé et quelques feuilles de salade. Par ailleurs, la faveur que Telli avait exigée pour moi lors de notre passage devant la Commission du Complot, à savoir des cigarettes et un peu de lait, m'avait été accordée et je recevais périodiquement par l'entremise du chef de poste deux paquets de cigarettes et deux boîtes de lait russe qui me valaient d'ailleurs d'être mis en quarantaine par nos compagnons d'infortune. Je pus ainsi faire remettre à Telli le lait qui m'était destiné. Quant au soupçon dont on m'accabla, le temps étant l'un des meilleurs juges, la grande majorité de mes compagnons eut tout le loisir de revenir sur ce premier jugement et de tisser une grande amitié avec moi.

En même temps que le changement de régime alimentaire, j'avais pris le risque d'entreprendre Fadama Condé sur le problème de l'ouverture de la porte de la cellule de Diallo Telli. Pour obtenir gain de cause, il fallait tenir compte de la psychologie du chef de poste central qui ne manquait jamais de se vanter d'avoir à Boiro des pouvoirs très étendus ; il finit par donner son accord : désormais la porte de la cellule 54 resterait ouverte. En lui annonçant la nouvelle, il dit à Telli qu'il accédait à cette demande à cause du respect que Siaka éprouvait à l'égard de l'ancien secrétaire général de lOUA et de l'estime en laquelle il me tenait. Evoquant ensuite notre retour dans la même voiture après notre confrontation devant la commission présidée par Moussa Diakite, Fadama nous demanda de lui dire la vérité, à savoir si Telli et moi avions entretenu des relations avant de nous retrouver en prison.
Ainsi l'humanisme affiché de Fadama dissimulait ses longues griffes de policier zélé et de tortionnaire. Pour nous, ce ne fut pas une découverte mais une confirmation.

C'est à cette époque que Telli m'a demandé d'essayer de me renseigner afin de lui donner, de manière aussi précise que possible, le nombre et les noms des personnalités encore vivantes arrêtées dans les précédents complots. Il voulait parler des personnalités ayant occupé les plus hautes fonctions au sein du régime : responsables politiques, ministres, ambassadeurs, hauts fonctionnaires. Il me fit jurer de ne rien lui cacher si j'obtenais le renseignement, car connaître la vérité était pour lui de la plus haute importance.

Pendant les trois mois qui avaient séparé mon arrestation de celle de Telli, j'avais participé à diverses corvées dont le pilage du riz à la suite d'une rupture de stock du riz importé et j'avais eu ainsi l'occasion de rencontrer d'autres détenus politiques avec lesquels j'avais sympathisé. De nouvelles corvées me permirent de les retrouver et d'échanger quelques mots avec eux. Je ne citerai pas leur nom ; en aucun cas je ne voudrais leur attirer les représailles du régime. Je me limiterai aux noms du commandant Ibrahima Sylla, ancien chef d'État-Major de l'Armée de l'Air arrêté en 1973 et qui, condamné à la diète noire, périt assassiné en mars 1977, et d'Alassane Diop, ancien ministre des Postes et Télécommunication, aujourd'hui installé au Sénégal. J'appris ainsi que le Camp Boiro était devenu le seul camp contenant les prisonniers politiques de haute volée, pour des raisons d'organisation liées au ravitaillement. La nourriture, les cigarettes centralisées à Conakry puis réparties par Siaka Touré dans les prisons régionales se « perdant » en cours de route, on décida à partir de 1976 de regrouper les prisonniers.
Ainsi Monseigneur Tchidimbo, archevêque de Conakry, qui était au camp des trente-deux marches (Camp Alpha Yaya Diallo), avait été transféré au camp Boiro. Il ne restait plus grand monde au Camp Keme Bourema de Kindia : quelques « amazones », jeunes miliciennes de l'ancien gouverneur Emile Cissé 3 , et quelques cadres moyens, en tout une quinzaine de personnes qui seront transférées au Camp Boiro au début de 1978. De même pour les autres camps disséminés sur l'étendue du territoire. Mesures d'économie! D'après mes interlocuteurs les victimes de quelque importance des purges récentes se trouvaient toutes à Boiro. Il n'y avait donc qu'à faire le compte. Ce qu'ils firent. Depuis 1969, seize ministres avaient été arrêtés par le régime et accusés de complot. En 1976, il ne restait plus qu'Alassane Diop, El Hadj Fofana, ancien vice-gouverneur de la banque, Abdoulaye Thiam, ministre délégué à Labé, Saliou Coumbassa, ancien ministre de l'Education nationale, Alpha Abdoulaye Diallo dit Porthos, ancien ministre de la Jeunesse. Des ambassadeurs de la République en si grand nombre incarcérés, il ne restait plus que Sékou Camara, frère de feu Loffo Camara, ancien ambassadeur en Chine, Yoro Diara, ancien ambassadeur à Moscou, Cheikh Keita, ancien ambassadeur en République Fédérale d'Allemagne. Des officiers supérieurs de l'Armée Nationale guinéenne il ne restait que deux. Quelle hécatombe lors qu'on sait qu'à partir de 1969 tout l'Etat-Major et la Garde présidentielle avaient été moissonnés par la grande faux révolutionnaire. Les autres, nul ne savait ou ne voulait savoir ce qu'ils étaient devenus. Keita Fodéba, ancien ministre de l'Economie rurale, le Colonel Kaman Diaby, le général Noumandian, chef d'Etat-Major, les ministres Diawadou Barry, Barry Sory, Camara Balla, Karim Kofana, pour ne citer que ceux-là. Et les autres ? Tous disparus. Morts, je crois pouvoir l'affirmer, dans les affres de la diète noire. Mais lorsque je posai la question, la réponse ne vint pas. Le regard se fit fuyant. Par peur ? Par superstition ? Les deux sans doute.

Ces choses, je les rapporte fidèlement à Diallo Telli. Chaque jour une bribe, lorsque je ramasse les cigarettes auxquelles il a droit et qu'il me cède. A chaque fois je lui glisse un ou deux mots.
Géographiquement ma cellule, la 51, se situait entre celle de Telli, la 54, et celle du Dr Alpha Oumar Barry, la 49. Depuis que ce compagnon de Telli avait essayé de mettre fin à ses jours en se sectionnant une artère au début des interrogatoires, ordre avait été donné de laisser la porte de sa cellule ouverte afin d'exercer une surveillance constante sur ses faits et gestes. Malgré cette surveillance, peut-être même à cause d'elle puisque certains gardes se montraient accommodants, je pouvais entrer en contact avec lui. Je me tenais debout ou assis sur le seuil de ma cellule, puis imperceptiblement j'avançais dans le couloir et je pouvais apercevoir en face, en diagonale, le Dr Alpha Oumar. A voix basse nous nous entretenions. Je servais de relais aux deux compagnons. Malheureusement Alioune Dramé, autre compagnon, enfermé dans la cellule 58, était inaccessible.

En fait, deux patrouilles de gardes se partageaient les vingt-quatre heures. La première, commandée par Fofana Condé lui-même, restait intransigeante. Avec la seconde nous avions pu établir des relations empreintes d'humanité. Certains hommes nous avaient connus lorsque nous étions libres et répugnaient à se montrer trop brutaux à notre égard, certains autres étaient jeunes et inexpérimentés, leur chef enfin faisait preuve d'un certain sens moral. Tout cela réuni faisait qu'ils se montraient compréhensifs jusqu'à accepter que nous échangions propos et menus objets tels que cigarettes et feuilles de papier où étaient écrits des versets du Coran. Cette disposition d'esprit facilita grandement les échanges que j'eus avec Telli et dont je dois maintenant parler. Je dois ajouter que nos voisins des autres cellules entendaient nos chuchotements mais qu'ils furent tacitement nos complices.

Notes
1. Le Camp Boiro porte le nom du commissaire Mamadou Boiro qui a trouvé la mort pendant l'arrestation d'officiers soupçonnés d'avoir participé au « complot » Keita Fodéba-Kaman Diaby en 1969.
2. Amnesty International fait campagne pour la libération de Bah Mamoudou, emprisonné en 1979 pour tentative de renversement du régime avec des mercenaires. Ses neuf compagnons ont été exécutés avant le départ de Sékou Touré pour la conférence des non-alignés qui s'est tenue à La Havane en 1979.
3. Artiste, écrivain devenu gouverneur. Brosse à reluire du régime, tombé en disgrâce. Emile Cissé fut incarcéré à Boiro et mourut de diète noire. Voir le livre d'Alata, Prison d'Afrique, Le Seuil, 1976. Le livre d'Alata fut interdit par les autorités françaises d'alors et saisi dès avant sa mise en vente. L'arrêté de saisie de 1976 a été annulé en juillet 1982 et les éditions du Seuil ont réédité le livre en mai 1983.


Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.