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Memorial Camp Boiro — Témoignages
Victimes


Ousmane Ardo Bâ.
Camp Boiro. Sinistre geôle de Sékou Touré

Editions L'Harmattan. Paris. 1986. 276 pages


Deuxième partie :
Mon arrestation

Koundara, vendredi 14 septembre 1973 4 heures 15 mn.

Trois coups secs martelérent la porte d'entrée du salon. Je me levai, me demandant qui pouvait venir me déranger à pareille heure: il était quatre heures un quart sur le cadran de ma montre. Une voix familière se fit entendre. C'était Mamma Niang, un jeune qui venait souvent me rendre visite ou demander certains services.
— Que se passe-t-il ? lui demandai-je.
— Ousmane, ton ami accompagne des étrangers qui sont venus te voir. C'est pourquoi je t'ai réveillé à une heure si tardive.
J'allumai la lampe-torche et me rendis à la porte pour savoir qui venait à cette heure. Des murmures se faisaient entendre dans la rue. J'ouvris et aperçus Mamma Niang. A ses côtés se tenait un homme de taille moyenne, trapu, solidement campé sur ses jambes. Je reconnus un uniforme de gendarme.
— C'est toi, Ibrahima Ba ? demanda le gendarme.
Il n'avait pas même terminé sa phrase que je reconnus cette voix. Pas de doute, c'était le capitaine Charles Keïta, chef de l'Escadron de gendarmerie de la Moyenne-Guinée. Il était ami de mon grand frère Mbaye Bâ et à chaque fois qu'il venait à Koundara 1 il ne manquait pas de passer à la maison pour donner le bonjour à la famille.

— Vous vous trompez, c'est Ousmane Ba, au lieu d'Ibrahima, lui dis-je.
Il s'exclama :
— Comment c'est toi, petit Ba. Je ne connaissais pas ton prénom, de toute facon, c'est sans importance : la Révolution a besoin de toi. Viens avec moi.
— Dans ce cas, attendez, je vais m'habiller, lui dis-je.

Regagnant la chambre à coucher, j'enfilai ma chemise et veste accrochés au porte-manteau. Je cherchai mes cigarettes et le briquet que j'avais posés sur la table de chevet, tout en les maudissant de me déranger à pareille heure. Certainement pour aller comme d'habitude écrire des banderoles ou faire un reportage photographique. Car, en Guinée, on pouvait au nom de la Révolution déranger n'importe qui, à n'importe quelle heure.

Au salon, je balayai la surface du buffet avec le faisceau lumineux de la lampe électrique. La photo géante de Casaltine, ma fiancée, était à sa place, toute resplendissante. Je restai figé devant cette photo, jamais je ne l'avais dévorée du regard comme ce matin-là et pour la première fois brusquement, je sentis une certaine inquiétude, il me vint un malaise, j'étais même bouleversé.

Le capitaine Charles fit entendre sa voix éternellement enrouée
— Petit Bâ dépêche-toi, ordonna-t-il.

Avec peine je réussis à me dégager de l'étrange emprise du regard de la photo. Fermant la porte à double tour, je mis le trousseau de clefs dans ma poche et sortis dans la cour, suivi du capitaine Charles Keïta et de Mamma Niang.
Dans la rue, trois personnes nous attendaient. Parmi elles je reconnus le commandant Diarra, gouverneur [militaire] de la Région Administrative de Koundara et deux autres que je n'avais jamais vues. La grande taille et la maigreur effrayante de l'un des hommes m'impressionnèrent terriblement. Je leur donnai le bonjour, mais aucun d'eux ne répondit à mes salutations.
— C'est lui, le photographe, déclara le commandant Diarra à ses compagnons.
— C'est lui? interrogea l'homme à la maigreur effrayante.
— C'est bien lui, répliqua le commandant Diarra Traoré.
— Il est très jeune, ajouta le troisième homme sur un ton où je sentais un regret ou déception. Ne sachant ce qui se tramait, je me questionnais sur cette étrange conversation. Le commandant Diarra me demanda de les accompagner à la Permanence fédérale.

En silence, nous partîmes. J'étais coincé entre le capitaine Charles et le commandant Diarra. Le reste du groupe nous suivait de près. Mamma Niang s'approcha de moi et me demanda en wolof pourquoi ces gens étaient venus me voir. Je répondis que c'était plutôt à lui de me fournir une réponse, car ils les avait reçus à la Permanence fédérale où il était de garde, avant de les conduitre chez moi, mais ce n'était rien, ils avaient certainement besoin de moi pour un reportage urgent. Et j'allumai une cigarette pour me ragaillardir.

Le commandant Diarra Traor&eacute interrompit le silence en s'adressant à moi :
— Camarade Bâ, est-ce qu'il n'y a pas une fille qui dort chez toi ? J'ai oublié de te poser la question.
— Mon Commandant, je n'ai dans ma maison que la photo de ma fiancée, répondis-je tranquillement.
Il éclata de rire, avant d'ajouter cetter phrase, dont j'allais plus tard comprendre la signification :
— Camarade Bâ, c'est bon d'être sérieux, mais on quand est jeune, il vaut mieux profiter de sa jeunesse, car on ne sait jamais...

A la hauteur de la boulangerie régionale, la seule dans tout Koundara, on entendait le vacarme habituel. Pour avoir du pain, il fallait faire la queue à cette heure. De tous côtés, on entendait des gens qui criaient le nom du boulanger. A la Permanence fédérale, deux jeeps et des militaires nous atttendaient. Je reconnus le lieutenant Condé Sidiki, commandant du camp Mbalia Camara de cette région. Il était en tenue de camouflage, à côté de lui, l'adjudant Barry s'affairait autour des militaires en uniforme. Le lieutenant Condé Sidiki vint à notre rencontre et se mit au garde-à-vous. Le commandant Diarra lui adressa un mot en malinké.
L'étrange homme maigre et taciture m'adressa pour la première fois la parole :
— Camarade Bâ, dit-il, je vous prie de bien vouloir venir avec nous. Nous avons besoin de vous. Montez dans la jeep...

Pendant des secondes, il me fixa, et à mon tour je le regardai d'un air interrogatif. Le commandant Diarra ouvrit la portière arrière et s'engoudra sur la banquette. L'homme squelettique me demanda de prendre place à côté du commandant et ensuite, il monta, s'assit près de moi et ferma la portière. Sidiki, placé devant, ordonna au chauffeur de nous conduire au camp militaire Mbalia Camara.

La seconde jeep nous suivait. Nous avions deux kilomètres à parcourir avant d'atteindre la caserne. La jeep cahotait sur la mauvaise route.. Elle ralentit bientôt devant la guérite. Une sentinelle leva le barrage et nous franchîmes l'entrée de la caserne pour nous immobiliser devant le bureau du Commandant de la garnison. Le lieutenant Condé Sidiki descendit le premier. A son tour la seconde jeep s'arrêta et ses portières claquèrent. Les militaires qui l'occupaient se ruèrent au tour de la notre, arme au poing et je me demandai pourquoi cette mascarade inhabituelle. Le commandant Diarra descendit et me fit signe de le suivre. Les militaires avaient déjà formé une double haie qui ne ressemblait pas à une haie d'honneur: de tous côtés, ils étaient plantés comme des gardes-suisses, en tenue de camouflage, casque en fer, baïonnettes au canon. A leur ceinture pendaient menottes, grenades, poignards et cordages...

L'homme maigre et le capitaine Charles Keita me suivaient. Le lieutenant Condé Sidiki nous précéda dans son bureau. Sur la table au milieu de la pièce, il n'y avait que quelques dossiers et deux livres du parti démocratique de Guinée. Une lampe-tempête dégageant plus de fumée que de lumière, inondait d'une pâle lueur cette pièce. L'homme maigre contourna la table et prit place sur la chaise du milieu. Sidiki s'installa à sa droite tandis que l'adjudant Barry passait à sa gauche. Le commandant Diarra, le capitaine Charles et leurs compagnons s'assirent derrière moi. L'homme maigre avait toujours les yeux braqués sur moi comme s'il voulait m'hypnotiser ou découvrir quelque chose. Je le fixai à mon tour avant de jeter un coup d'_il furtif sur cette pièce étroite et ses occupants.

Un silence de mort planait. Des pas de brodequins cloutés s'approchèrent de la porte et le battant s'ouvrit. Un agent en tenue de milicien apparut. Cet homme, je le connaissais. C'était Boiro Bourème, Inspecteur de la milice. Il prit une chaise et s'installa au bout de la table.
— Tu as mis du temps, articula doucement l'homme maigre à l'intention du nouveau venu.
— Oui, camarade Procureur, j'ai mis du temps parce que je tenais à mettre moi-même le dispositif de sécurité, répondit l'Inspecteur de la milice.
— J'espère que tout est parfait, camarade, car c'est une bonne prise celui-là, articula de nouveau le procureur.
— Tout est parfait, camarade procureur, j'ai fait monter une double garde et donner des instructions formelles.
— Bon, nous pouvons commencer maintenant, murmura le fameux Procureur.

J'essayais de comprendre ou deviner de quoi il s'agissait et surtout à quoi étaient destinés ces dispositifs. Pourquoi m'avait-on fait venir, assister à tous ces palabres et maneuvres ?
La réponse ne tarderait pas, le Procureur ne manquerait pas de me dire pourquoi on m'a fait venir et quels services je devais leur rendre.
Lentement, le Procureur ouvrit sa serviette et en sortit une enveloppe qu'il remit au Commandant Diarra. Celui-ci jeta un coup d'oeil sur le télégramme offiçiel, puis haussa les épaules
L'énervement commençait à me gagner. Le Procureur ordonna au lieutenant Condé Sidiki de trouver papier et stylo. Ce dernier sortit une pile de feuilles blanches et un bic de l'un des tiroirs de la table et tendit le tout au demandeur. Boirème fut désigné pour être le secrétaire de la séance.
Lentement le Procureur alluma une cigarette et leva ses gros yeux vers le ciel, comme pour demander au Seigneur de lui donner la force d'accomplir sa mission.
Dans le bureau, régnait le silence. Je décidai de le rompre et demandai au commandant Diarra de me dire pourquoi on avait besoin de moi.
Le commandant s'adressa alors au procureur en malinké et demanda si on pouvait commencer la besogne. Par un signe de tête, le magistrat Guinéen lui donna son accord.

Le capitaine Charles se leva et demanda qu'on veuille bien l'excuser quelques minutes, mais le commandant Diarra opposa un refus catégorique.
— Camarade Bâ, tu as devant toi le camarade Procureur Makaty, Procureur de la République à Labé, il est dépêché par le Comité Révolutionnaire et doit te poser certaines questions, me dit le commandant Diarra Traoré.
— Mon Commandant, je suis prêt à répondre à n'importe quelle question, mais je dois savoir d'abord le mobile de cette enquête.
— Tu le sauras, répondit le Procureur.

Mes yeux rencontrèrent ceux de Makaty; il détourna rapidement son regard et se décida à commencer son travail.
— Camarade Bâ, avez-vous votre carte d'identité avec vous ? demanda-t-il.
— Camarade Procureur, mes papiers sont dans ma chambre, je ne savais pas que vous en auriez besoin, répondis-je calmement.
— Ça ne fait rien, dit le procureur Makaty, donne-moi nom, prénom, date et lieu de naissance et filiation.
— D'accord, lui dis-je, mon nom est Bâ et Ousmane mon prénom. Je suis né en 1948 à Gossas (Sénégal), fils de Madoune Bâ et de Khadiatou Talla et je suis Toucouleur, camarade Procureur.
— Camarade Ousmane Bâ, dis-moi depuis quand tu es venu en Guinée et pourquoi ?
— Camarade Procureur, je suis venu en Guinée et précisément à Koundara, depuis le 18 juillet 1970, dans le but de rendre visite à mon grand frère et connaitre sa famille. Je me suis décidé par la suite à rester parce que j'ai aimé le pays et son peuple.
Bourème couchait sur papier les questions du Procureur et mes réponses. De temps à autre, il m'interrompait pour pouvoir suivre.
Le procureur Makaty reprit ses questions
— Ousmane, où as-tu fait tes études ?
— Camarade Procureur, j'ai promis de répondre à toutes vos questions, mais dites-moi, pourquoi accordez vous tant d'intérêt à ma vie privée ?
— Tu le sauras, Ousmane, pour le moment je te demande de répondre non à MES questions, mais à un QUESTIONNAIRE du Comité Révolutionnaire.
— Bon, je vais répondre, dis-je. J'ai fait mes études primaires à Thiès. Après mon admission à l'examen d'entrée en sixième, je fus envoyé à Saint-Louis pour mes études secondaires.

Le Procureur m'interrompit une fois de plus et me demanda de parler assez lentement pour permettre au secrétaire de prendre le tout...

— Parfait, soupira Makaty. Puis, il s'adressa au commandant Diarra, lui demandant de prendre les réponses et de les envoyer par message radio au Comité Révolutionnaire du Camp Boiro à Conakry, avant dix heures du matin.

Malgré cette déclaration, je ne m'inquiétais pas, car je n'avais rien à me reprocher. Je n'avais rien à voir avec ce Comité Révolutionnaire dont le seul nom collait la plus terrible peur à n'importe qui, en Guinée.

Cette fois, il me posa une question, qui me fit tiquer:
— Camarade Ousmane (il s'arrêta et me fixa avant de continuer), as-tu connu ces temps-ci un certain Mohamed Diarra ?
A mon tour je le fixai du regard, avant de répondre:
— Camarade Procureur, oui, j'ai connu un certain Mohamed Diarra ces temps derniers.
Le Procureur releva la tête, et cette fois, lentement, il commença à articuler sa question:
— Ousmane, comment as-tu connu Mohamed Diarra ?
— Voilà, camarade Procureur: Ce matin-là je m'étais rendu à la gendarmerie pour me faire régler des factures, lorsque le lieutenant Camara Makang eut fini de faire établir mon chèque, je le remerciai et pris congé de lui. Soudain, il minterpella pour me signaler ln présence d'un jeune Sénégalais dans les locaux de la gendarmerie. Je lui ai demandé qui était ce Sénégalais et pourquoi on l'avait mis en détention. D'après le lieutenant, ce n'était pas grave car il s'agissait d'une entrée clandestine. Après vérification, mon compatriote serait expulsé. Le lieutenant Camara Makang fit venir Mohamed Diarra, avec lequel j'ai bavardé en présence du lieutenant et de l'adjudant Traoré.
Le Procureur m'interrompit, il me demanda ce que Mohamed Diarra m'avait raconté de ses aventures.
— Camarade Procureur, Mohamed nous a laissé entendre qu'il voulait se rendre en Sierra Leone. Arrivé à Tambacounda, ses copains lui conseillèrent de couper par la Guinée au lieu de faire le grand tour par le Mali, la Côte d'Ivoire, le Libéria pour enfin atteindre la Sierra Leone. C'est tout ce que Mohamed Diarra m'a raconté, camarade Procureur.

De nouveau le silence plana dans le bureau. Le capitaine Charles se leva et sortit, suivi de l'adjudant Barry, qui s'excusa, devant aller faire sa ronde. Le Procureur tourna son regard vers le lieutenant Condé Sidiki, lança cette phrase laconique qui résonna dans ma tête pendant des minutes:
— Camarade lieutenant Condé Sidiki, à partir de cet instant, le nommé Ousmane Bâ est sous votre garde. Sur ordre du Comité Révolutionnaire il est en état d'arrestation pour haute trahison.
Je réussis à dominer la situation et demandai avec insistance au Procureur de me donner des éclaircissements.
— Camarade Ousmane, je préfère te laisser réfléchir. Je reviendrai à dix-huit heures, nous pourrons alors bavarder. Pour le moment, médite dans ta cellule.
Nonchalamment, il prit sa serviette et sortit.
Le lieutenant Condé Sidiki avait fait venir six militaires pour m'escorter. Chacun d'eux avait une arme.
— Allons au poste de police, ordonna séchement le lieutenant.

Désormais, je devais suivre mon geolier. De tous côtés, des militaires surveillaient mes moindres gestes. Le nouveau prisonnier et ses geôliers traversèrent au petit trot la vaste cour du camp Mbalia. Il faisait presque jour, des soldats étaient déjà rassemblés autour du mât.
Arrivé au poste de police, Sidiki appela le chef de poste, qui dormait sur un vieux lit picot dont le quatrième pied était remplacé par une grosse pierre. Il s'étira et bailla longuement sans se lever. Les vociférations du lieutenant extirpèrent le vieux sergent de son sommeil. Comme un bolide, il sortit alors du bureau et vint se mettre au garde-à-vous devant la tempête qui venait de se déchainer.
— Ouvrez la cellule disciplinaire, hurla-t-il.
Le pauvre sergent regagna l'intérieur du poste de police et ouvrit une petite cellule à la porte quadrillée de barreaux.
— Bien, grommela le lieutenant Condé Sidiki avant de demander à Bourème de me fouiller les poches, dans lesquelles il ne trouva que mon trousseau de clefs, un paquet de cigarettes et un briquet. Le commandant Diarra interpella le lieutenant pour lui demander de lui envoyer les clefs de ma maison. Je me demandais ce qu'il voulait faire chez moi et je ne pus m'empécher de poser la question au lieutenant Sidiki qui fit la sourde oreille.

Devant l'entrée de la petite cellule, Bourème et Sidiki me demandèrent d'ôter mes chaussures et d'y rentrer. Je m'arrétai sur le seuil et refusai d'exécuter l'ordre, tout en plaidant mon innocence . Malgré l'insistance du lieutenant, je refusais toujours d'obéir alors, il appela un malabar qui me prit comme un sac d'arachides et me projeta à l'intérieur de la cellule.

La porte claqua derrière moi. Le lieutenant Sidiki et Bouréme firent glisser les verrous. Le sergent de garde revint du bureau avec deux cadenas qu'il remit à Bourème. Celui-ci me regardait derrière les barreaux avec un sourire narquois, je revois toujours ce sourire. Il s'approcha de la porte et plaça les cadenas, puis il me regarda d'un air satisfait et j'entendis le déclic du gros cadenas. Ce déclic déchira le plus profond de mes entrailles.
Pour la première fois de ma vie, je ressentais la lancinante mesure de la captivité, la terrible privation de liberté. Oui, de cette liberté chère à tous les êtres humains.

Je commençais à accepter cette réalité que j'ai toujours refusée. Dans aucun pays de justice on n'accepte l'incarcération d'une personne si elle n'a pas commis un délit quelconque. Ce matin-là, ce n'était pas mon cas, j'étais innocent et pourtant, je me retrouvais derrière les barreaux. Pourquoi ? Non, personne ne pouvait m'emprisonner, car on ne pouvait me reprocher quoi que ce soit !

Par conséquent, je décidai de me tranquilliser et d'attendre le soir pour recevoir des éclaircissements du procureur Makaty. Quelques minutes plus tard un adjudant vint vérifier si la cellule était bien fermée. Puis il appela un soldat et lui ordonna de monter la garde devant la cellule.

L'attente allait être très longue. Après mes prières, je commençai à faire les cent pas dans cette étroite cellule de deux mètres de long sur à peine un mètre cinquante de large. Après quelque temps de va-et-vient je m'accrochai aux barreaux de la porte. En face de moi, le soleil levant avait peint le ciel d'une couleur pourpre. Depuis plusieurs années, je n'avais vu une si belle aurore. Belle aurore qui voyait naître les plus sombres jours de mon existence.

Ce matin-là, le ciel était serein. Pas un seul nuage au sein du firmament. Des oiseaux chantaient joyeusement dans les arbres bordant la clôture de la caserne. Ce spectade me fit oublier pendant un moment la réalité. Certes, j'étais en arrestation, mais ce dont j'étais sûr, c'est que je n'en avais pas pour longtemps. Car je n'avais rien à me reprocher. A tout moment, je n'avais ménagé aucun effort dans l'accomplissement des services que me demandaient au nom de la Révolution les autorités locales. Et chaque fois, ils avaient eu entière satisfaction de ma part. D'ailleurs, le gouverneur affecté, Kourouma Alaphaix, et le secrétaire fédéral Diaboula Thierno Moustapha pourraient en témoigner.

Mieux valait rester calme et attendre le soir pour connaitre les raisons de cette comédie. La cellule était toujours plongée dans une obscurité partielle. Je quittai les barreaux où j'étais accroché depuis longtemps, pour refaire les cent pas. Ensuite, fatigué de marcher dans une cellule si étroite, je revins aux barreaux.

La boule de feu solaire commençait à gagner de la hauteur. Des paysans, qui partaient travailler dans cette vaste plaine qui s'étendait jusqu'à l'horizon, passaient sur la route. Des soldats effectuaient d'incessants va-et-vient du bureau du commandant de la garnison au poste de police. Certains parmi eux, uniquement pour satisfaire leur curiosité.
A l'heure de la relève, un autre sergent vint prendre le service. Celui-là je le connaissais très bien. D'ailleurs il m'appelait: « mon ami ». A son entrée, il me fit signe de la main. Il échangea un bref salut avec le sergent descendant qui lui demanda s'il avait reçu les nouvelles consignes du lieutenant.
— Oui, le lieutenant m'a donné lui-même les consignes, répondit le sergent montant.
Le vieux sergent souhaita une bonne garde à son frère d'armes et s'en alla. Dès sa sortie, j'appelai le sergent qui resta indifférent à mon appel pendant quelques minutes. Il me fit de la main signe d'attendre. Décidément, tout se compliquait ce matin, même avec cet ami qui avait toujours montré une grande affection à mon égard.

Un certain engourdissement commençait à se manifester au niveau de mes genoux. Malgré tout je restais toujours devant la petite porte et, de temps à autre, je regardais à travers les barreaux pour voir la cour, la rue, et surtout cette plaine où se profilait l'horizon, la silhouette du mont Badiar. J'aimais tant parcourir cette plaine le soir, à la recherche des perdreaux. Là-bas un tracteur ronflait et lançait dans le ciel un nuage de fumée noire.

La sentinelle qui était de garde devant la porte du poste de police m'observait. A mon tour, je l'observai longuement. Son calot était usé, son uniforme aussi montrait éloquemment l'usure des années, son ceinturon rafistolé avec du fil de fer; je ne pouvais rester sans sourire de pitié devant ses vieux brodequins qui bâillaient largement, décollés de leur semelle. Seule ce Kalachnikov était en bon état, tout le reste n'était que vieillerie délabrée. Les sourcils froncés, le front barré d'un pli profond, il était anxieux. Quand nos regards se croisèrent, il tourna la tête, recula de quelques pas et serra davantage la crosse de son arme. Je souriai tristement et gagnai le fond de la cellule pour m'adosser contre le mur, et je restai longtemps dans cette position.
Lentement, mais inexorablement, le temps s'écoulait. La sentinelle en avait marre et appela le chef de poste pour lui demander d'être relevée car elle avait terminé son temps de faction. Son supérieur lui demanda d'attendre un instant pour qu'il puisse aller consulter l'adjudant de service. Quand il sortit, la sentinelle se mit à grommeler, mais pas pour longtemps, car son chef revint et lui ordonna de disposer. Elle poussa alors un soupir de soulagement et sortit vite du poste de police, comme si elle avait le diable à ses trousses.
Le sergent de garde vint à la hauteur de la cellule et m'adressa pour la première fois la parole
— Mon ami, me dit-il, quand il y a quelqu'un dans les parages il ne faut pas me parler.
Profitant de l'occasion j'essayai d'avoir des éclaircissements sur mon arrestation.
— Mon ami, tu sais que je t'ai toujours estimé, par conséquent, quelle que soit la gravité de la situation dans laquelle tu te trouves, je ne peux rester indifférent. D'après ce que j'ai entendu et les consignes que j'ai reçues, ton problème me parait sérieux. Pour le moment je n'en sais pas plus. De toutes façons du courage ! et Dieu te protégera.
Des pas résonnèrent au-dehors, et mon ami s'écarta de la porte de la cellule pour s'installer sur cette vieille table éclopée qui leur servait de bureau. L'adjudant X fit son apparition et l'interrogea sur le comportement du prisonnier.
— Rien à signaler, répondit-il.

L'adjudant s'approcha alors de la porte de la cellule. J'avais regagné le mur du fond pour m'adosser de nouveau. A quelques pas de la porte, il m'appela. Je restai toujours adossé au mur, d'où je répondis à son appel. Il s'approcha des barreaux comme moi-même je le faisais, à travers les barreaux il me tendit la main et sourit. Ce n'est point ce sourire qui m'avait jadis amusé, car il lui manquait des dents. Ce matin, son sourire n'exprimait pas ses plaisanteries habituelles, il trahissait plutôt une gêne. Malgré tout il essaya de plaisanter:
— Alors Ousmane, comment vas-tu ?
— Mon adjudant, je ne comprends rien de tout ce qui se passe. Pour l'amour de Dieu, expliquez-moi ! le suppliai-je.
Il haussa les épaules, sortit un paquet de cigarettes, en alluma une. Aussitôt l'envie de fumer me vint, je lui demandai de m'en donner une. Il me tendit une cigarette allumée à travers les barreaux. Puis il se tourna vers le sergent demandant d'aller voir si le lieutenant Condé Sidiki était dans un bureau. Aussi le sergent sortit, il me parla à voix basse:
— Ousmane, ton affaire me préoccupe et m'inquiète même. Pour le moment, je ne sais pas exactement de quoi il s'agit. Ce dont je suis sûr, c'est qu'ils tiennent beaucoup à toi.
Pour la première fois le trouble s'empara de moi, mécaniquement, je lui demandai l'heure. Désormais, je n'avais plus qu'une envie: retrouver le procureur Makaty Camara pour savoir pourquoi le Comité révolutionnaire avait un mandat d'arrêt contre moi.
L'adjudant me dit l'heure sans même que je l'entende. Il savait que mon esprit était ailleurs. Il m'appela pour me sortir de mon état d'absence et me rappela l'heure: douze heure cinq minutes. Il fallait encore attendre sept heures, les plus longues heures de ma vie.

De l'autre côté des barreaux, l'adjudant me regarda jusqu'à l'approche des pas du sergent qui avait profité de la mission de son supérieur pour aller régler ses propres problèmes. Le sergent lui faisait savoir que le lieutenant Condé Sidiki était sorti depuis neuf heures; l'adjudant sortit du poste de police.

Quelques moments plus tard, j'appelai mon ami pour lui demander de l'eau à boire. Le pauvre exécutant s'arrêta, me regarda longuement, poussa un soupir avant de me dire les consignes qu'il avait recues et qu'il devait observer striçtement.
— Mon ami, le camarade Procureur nous a dit qu'on ne doit rien te donner. Rien, pas d'eau ni de nourriture; d'après le procureur Makaty, c'est le Comité révolutionnaire qui a donné l'ordre de te mettre à la diète absolue dès ton arrestation. Je suis navré mais je ne peux rien pour toi.
— Dans ce cas, ils veulent me tuer? demandai-je au sergent X.
— Je ne le pense pas, mon ami. Ce qui est sûr, c'est que nul ne peut refuser à une personne, à manger et à boire, de toutes façons, du courage !

Il me quitta pour aller rejoindre son bureau. Mes pieds ne pouvaient plus supporter mon corps chancelant, je quittai les barreaux et m'assis sur le sol au milieu de la cellule. Que faire, sinon attendre le soir comme me l'avait recommandé le procureur Makaty. Depuis quatre heures un quart j'étais sur pieds. Combien de temps encore devrait durer cette comédie ? Que pouvait me reprocher le Comité révolutionnaire pour ordonner tant de mesures draconiennes à mon égard ? Non, je ne pouvais pas croire le sergent. Certes, il a toujours été honnête avec moi, mais je ne pouvais m'empêcher de douter de lui aujourd'hui.

Epuisé, je m'allongeai par terre dans cette cellule étroite, et levai les yeux au ciel. Je regardai ces tôles de deuxième ou troisième main, criblées de trous de clous. Pour oublier tous ces événements, je me mis à compter le nombre des trous des deux tôles couvrant la cellule. Sur la première, il y en avait cinquante-six et, sur la seconde, quarante-quatre, un véritable pissoir sous la pluie. Je reprenais le compte pour m'assurer de l'exactitude de mes résultats. Mémes résultats. Je me levais et venais encore m'accrocher aux barreaux. Le soleil avait parcouru la moitié de sa course et la chaleur s'intensifiait dans la cellule. La captivité commençait à peser sur moi. Maintenant, la chaleur des tôles surchauffées par ce soleil tropical rendait la cellule infernale. J'ôtai ma veste pour m'étendre sur le sol. Je fermai les yeux et me mis à penser à mon grand frére Mbaye Babacar Ba qui devait vivre des heures plus pénibles que les miennes. Car, certainement, il ne savait pas pourquoi j'étais arrêté, et moi je n'avais aucun moyen de lui dire:
« Reste calme, je n'ai rien fait. Donc tout s'arrangera, dans le meilleur délai. »
Le sergent de garde bavardait avec des soldats qui revenaient des plaines agricoles 2.

J'essayais d'analyser la situation sans y voir plus clair. Au-dehors le sergent X demandait à un soldat d'aller chercher son poste-récepteur. Il vint ensuite voir ce que j'étais en train de faire, car depuis un certain temps il ne m'avait pas vu aux barreaux. Il me trouva allongé, les yeux mi-clos; il m'appela pour me demander si tout allait bien.
— Ça ira bien sergent X, je suis dans cette maudite piaule pour quelque temps seulement. Dès que je suis libre, je quitte immédiatement ce pays.
— Mon ami, tu veux rentrer ? Allons, ce n'est rien ça !
Tout en secouant ma tête je répétais sa phrase « Tu veux rentrer ? Allons, ce n'est rien ça ! »

Pour lui, peut-être ce n'était rien parce qu'il n'était pas en train de vivre ce que je vivais, moi. Le soldat revint avec le poste-récepteur. Aussitôt la puissante voix du président Ahmed Sékou Touré se fit entendre. Comme tous ces jours derniers, il était encore en train de faire ses fameuses « conférences sur les activités des contre-révolutionnaire de l'intérieur du pays et des apatrides basés à l'extérieur ». Les gouvernements sénégalais et ivoirien avaient reçu leur part d'invectives.

Depuis le commencement de cette campagne de « révélations des activités de la contre-révolution », le pays était plongé dans une terreur sans précèdent dans les annales de l'histoire du soi-disant « complot permanent » guinéen. Depuis bientôt deux semaines, tout le peuple y compris chats et chiens était sur le qui-vive. Dans les grands centres du pays on comptait déjà des centaines d'arrestations. Cette manigance de soi-disant « invasion étrangère » imaginaire, c'était pour donner le change au peuple guinéen et lui faire croire que le chaos dans lequel il vivait était dû à un sabotage étranger et non à l'incapacité du régime. Et on hypnotisait le peuple par la voix de son tyran traqué par la conscience de son échec.

De terribles dépositions avec descriptions invraisemblables étaient radiodiffusées toute la journée et toute la nuit. Comme par exemple, des mercenaires portant des initiales sur la plante de leurs pieds ou sur leur fesse gauche, ou encore des hélicoptères munis d'énormes ballons contenant des gaz soporifiques. On se serait cru dans la science fiction de Jules Verne, avec cette seule différence qu'ici, ce n'était pas fait pour divertir un peuple mais pour le tromper. Le cauchemar régnait dans tout le pays. Les responsables politiques des fédérations 3 reprenaient ces campagnes mensongères de « révélations » à travers tous les arrondissements de leur fédération.

Je changeai de position pour me coucher à plat ventre et écoutai toujours l'exposé du Responsable supréme de la Révolution 4 ; cet après-midi, il parlait encore des « apatrides, des mercenaires, des fantoches et des suppôts de l'impérialisme ». D'ailleurs j'avais écouté ce même exposé le jeudi soir, sur les antennes de «la Voix de la Révolueion » 5.

Comme on sait, un discours ou un exposé du despote de Conakry peut même être rediffusée cent fois !
La chaleur était accablante, la sueur me couvrait le visage. Je me levai et m'approchai de la porte afin d'avoir un peu d'air. Il n'y avait personne dans le poste de police. Le sergent et ses hommes avaient fui la chaleur pour se mettre à l'ombre des arbres, en face de ma fournaise. Sur les ondes, le Responsable suprême de la Révolution continuait à couvrir d'injures tous ceux qui étaient contrc cette révolution.
D'après lui, le « complot » était permanent; de l'indépendance à nos jours, ce « complot » visait à enterrer la révolution guinéenne. Depuis l'Indépendance, le parti démocratique de Guinée redoublait de vigilance pour démasquer à tous moments « rénégats », « réactionnaires », et « comploteurs » et leur infliger des châtiments exemplaires. Ainsi, la Révolution avait-elle toujours triomphé de l'impérialisme et de ses laquais, etc.

L'exposé terminé, les techniciens de la Radiodiffusion entrèrent en contact avec le Palais du peuple, où se trouvaient le Responsable suprême de la Révolution, le Bureau politique, et tout Conakry. Oumar Diabaté, le diély, reporter des grands jours du Parti démocratique de Guinée, commentait cette fameuse conférence du Bureau politique avec les militants de deux fédérations de Conakry. L'hymne national, prélude des discours de Sékou Touré retentit.

De l'intérieur, j'entendais le lieutenant Sidiki hurler comme un fou furieux en ordonnant au sergent d'arréter le poste-récepteur. Ce dernier exécuta immédiatement l'ordre du commandant de la garnison et vint jeter un coup d'oeil dans la cellule. Il me regarda, couché à plat ventre. Du coin de l'oeil, je l'observai: il restait devant la cellule comme s'il était retenu par une force mystérieuse. Avant de s'éloigner, il murmura:
— Ah, la Guinée ! Que de mensonges !

Fatigué d'être allongé, je revenais m'accrocher aux barreaux pour apercevoir un peu de l'horizon si étroit depuis la part d'univers que j'occupais. L'ombre commençait à gagner toute la cour de la caserne. La plaine s'étendait à perte de vue et parsemée çà et là d'îlots dorés que constituaient les champs de riz précoce qui commençaient à mûrir. Des palmiers balançaient leurs palmes au gré des courants aériens.

Le temps avait passé. Il allait bientôt être dix-huit heures. De nouveau, je m'allongeai sur ma veste...

Les notes du clairon sonnèrent enfin. Les soldats gagnèrent le lieu de rassemblement pour descendre le drapeau avant de regagner leur poste de garde. On entendait le bruit sourd des moteurs des chars de combat qui regagnaient la caserne. Puis des pas se mirent à résonner dans le poste de police et s'arrêtérent devant la porte de ma cellule. J'entendis le déclic d'une targette et le bruit du cadenas qu'on maniait pour ouvrir. La porte s'ouvrit et l'adjudant Barry me demanda de venir avec lui. Ensemble nous traversâmes la cour. Je pouvais observer des militaires en arme arrêtés à une certaine distance de nous. Le commandant Diarra sortit du bureau du lieutenant Sidiki Condé et nous nous rencontrâmes au bas de l'escalier. Il s'arrêta pour me demander si j'avais bien réfléchi.
— Je n'ai rien à réfléchir, lui répondis-je sur un ton assez dur.
A l'intérieur du bureau nous attendaient le procureur Makaty, le capitaine Charles, le lieutenant Condé Sidiki et Bourème.
Comme ce matin, Makaty était assis de l'autre côté de la table, le lieutenant Sidiki à sa droite et à sa gauche se tenait Bourème qui avait devant lui un papier et un bic. Le capitaine Charles resta au-dehors en compagnie du commandant Diarra. Le procureur Makaty rejoignit le commandant Diarra, le capitaine Charles et le troisième militaire que j'avais perdu de vue depuis ce matin à la permanence fédérale. Je sentais qu'était venu l'instant où le procureur Makaty allait me dire les causes de mon arrestation. Le Procureur ou plutôt l'inquisiteur, et moi restâmes quelques secondes face à face à nous regarder. Ses yeux brillaient d'une lueur étrange, si vive, que j'éprouvai un certain malaise.
Il fallait que j'arrive à dominer coûte que coûte mes nerfs car l'engagement s'annonçait plutôt rude. Il me fallait aussi être très attentif, et bien réfléchir avant de répondre aux questions.
— Ousmane, commença alors le procureur Makaty, dites-moi pourquoi vous avez connu Mohamed Diarra ?
— Camarade, c'est vrai, je connais Mohamed Diarra. Avant tout, je vais vous préciser que je n'ai pas cherché à le connaître. Si vous le voulez bien, je vais vous faire la genèse de ma rencontre avec lui.
Je relevais la tête et fixais du regard mon inquisiteur avant de continuer.
— Comme je vous l'ai dit ce matin, tout à commencé au début du mois d'août 1973. Ce jour-là je m'étais rendu à la gendarmerie pour encaisser des factures dues. Quand j'eus fini de régler ce problème avec le lieutenant Camara Makang et son gestionnaire, l'adjudant Traoré, je les remerciai et sortis du bureau pour aller rejoindre mon appartement. A la hauteur du portail, le lieutenant Camara m'interpella pour me dire que j'avais un compatriote arrêté à la frontière pour entrée clandestine en Guinée. Puis le lieutenant Camara fit venir Mohamed Diarra pour me le présenter. Ainsi j'ai connu Mohamed Diarra.
— Bien, murmura le Procureur, maintenant, tu vas me dire ce que tu as raconté à Mohamed Diarra ?
— Camarade Procureur, qu'est-e que j'ai raconté à Mohamed Diarra ? Certes, je lui ai dit que j'étais de Gosses et que je résidais en Guinée depuis bientôt trois ans et que...
Le procureur Makaty m'interrompit sur un ton sec:
— Ousmane ! tu n'es pas plus malin que moi, ce n'est pas ce que je te demande. Dis-moi ce que tu as raconté à Mohamed Diarra ?
Il me regardait droit dans les yeux pour m'intimider, ou pour m'hypnotiser ? Calmement, je le regardais froncer les sourcils et tirer les traits de son visage osseux.
Je lui dis tranquillement que je n'avais absolument rien dit à Mohamed Diarra. Un court silence s'installa dans le bureau, avant que le commandant Diarra ne demande l'autorisation au procureur pour me parler. Celui-ci acquiesça. Et le gouverneur militaire commença sa litanie en essayant de me prendre par les sentiments.
— Camarade Ousmane, dans ce monde, nous tous sommes appelés à commettre des erreurs, car nul n'est parfait à plus forte raison vous, les jeunes. D'ailleurs, le Président le dit souvent, que les jeunes sont des instruments dont se sert l'impérialisme. De ce fait, il faudra nous dire la vérité...
Je regardai le commandant Diarra avant de lui répondre.
— Camarade Gouverneur, jusqu'à présent vous ne m'avez pas dit pourquoi je suis arrêté. Personnellement, je n'ai rien compris de tout ce que vous venez de dire. Ce qui est sûr, c'est que je ne me reproche rien et que je n'ai rien à reconnaitre.
Le Procureur alluma une cigarette, et me demanda depuis combien de temps je n'avais pas fumé.
— Depuis ce matin, répondis-je.
L'adjudant Barry profita de l'occasion pour dire au procureur que ma montre-bracelet, mon briquet et mes cigarettes étaient dans l'un des tiroirs de la table. Le Procureur ordonna au lieutenant Sidiki de me remettre le tout. Un grand espoir m'envahit, néanmoins j'arrivai à contenir ce sentiment. Ce ne sont pas les cigarettes qui m'intéressaient mais la grande liberté. Mais si le procureur avait ordonné que l'on me restitue mes affaires, ce n'était hélas pas pour me relaxer. Certes personne ne pouvait m'arrêter. Ils avaient voulu procéder à une simple « vérification » car l'expulsion de Mohamed Diarra était intervenue peu de jours avant le début de cette hallucinante campagne de « révélations des activités de la contre-révolution ».
Le Procureur interrompit le silence et au fur et à mesure qu'il parlait, sa voix devenait de plus en plus grave et mon espoir s'estompait. Ses yeux rougeoyaient comme ceux d'un fauve à la nuit sous le faisceau lumineux d'une torche. Seule sa voix grave troublait le silence, et Makaty Camara continnait son réquisitoire.

— Ousmane, depuis ce matin je te demande de me dire la vérité, mais tu continues à refuser d'avouer. Une chose nous est certaine, tu es accusé d'espionnage. Ou de haute trahison. D'après Mohamed Diarra, tu es un élément actif du Front anti-guinéen basé à Koundara. Mohamed Diarra était venu prendre contact avec toi. C'est ainsi que tu lui as transmis le plan opérationnel de Koundara, point d'appui militaire de la zone nord-ouest…

La voix du Procureur se tut et tous échangèrent un regard. Je restai impassible. Puis je tirai l'ultime bouffée de la cigarette que le Procureur m'avait donnée. J'écrasai le reste dans le cendrier avant de répondre calmement:
— Camarade Procureur, je vous remercie d'avoir bien voulu me dire pourquoi j'ai été arrêté. D'après vous, je suis accusé d'espionnage. Mais je vous dirai une chose: depuis que je suis arrivé en terre guinéenne, pas une seule minute je n'ai osé me dérober à une seule des lois de ce pays, à plus forte raison me livrer à des activités d'espionnage. Les autorités de ce pays ne peuvent rien me reprocher, sinon peut-être d'être un étranger en Guinée...
— Camarade Ousmane, en Guinée, il n'y a pas d'étrangers africains. Sur cette terre, tous les Africains sont chez eux. Seuls les colons sont des étrangers en Guinée. Tu n'es pas un colon, car tu as une peau plus noire que la mienne, mais qui sait si ton intérieur n'est pas aussi blanc que la peau d'un colon. Le président Ahmed Sékou Touré nous dit bien que « l'homme est un connu inconnu et un inconnu connu ».
Ainsi parla calmement l'homme que j'avais perdu de vue depuis ce matin à la permanence fédérale. Il releva légèrement la tête et rajusta sa paire de lunettes noires fumées afin de mieux voir sans être vu.
Le procureur Makaty me demanda si je connaissais ce camarade qui venait de s'adresser à moi.
— Je ne le connais pas, dis-je au procureur.
C'est le lieutenant Kissi, commandant-adjoint du Camp Boiro et membre du Comité révolutionnaire, déclara le procureur Makaty.
Je regardai cet hippopotame assis à côté du commandant Diarra Traoré. Un véritable pachyderme court sur pattes. Il avait un ventre volumineux qui se confondait avec sa poitrine, de larges épaules supportant un cou plus adipeux que musclé, surmonté d'une petite tête.
Le procureur continuait son interrogatoire.
— Ousmane, tu nous affirmes que tu ne te reproches rien, je comprends ton geste d'autodéfense. Mais nous avons de solides preuves contre toi. J'ai voulu que tu te comportes en homme, c'est-à-dire que tu reconnaisses ta faute en nous disant la vérité.
— Camarade Procureur, vous n'avez aucune preuve, sauf une simple accusation fantaisiste.
Le Procureur m'interrompit en hurlant:
— C'est une très grave accusation qui pèse sur toi !
Il me fusilla de son étrange regard. A mon tour de l'interrompre, car il ne fallait pas que je me laisse faire. Au fil des minutes je réalisais la gravité de la situation dans laquelle ils voulaient m'embourber.
— Camarade Procureur dans ce cas, je demande à être confronté avec mon accusateur, et je vous jure qu'il n'aura pas le courage de répéter ses diffamations en ma présence.
— Ousmane, comme tu nous le demandes, tu seras conduit à Conakry, auprès du Comité révolutionnaire qui fera le reste du travail.
Elle était toujours là cette accablante accusation. Si seulement Mohamed Diarra était dans cette salle pour la retirer.
— Ousmane, bien avant toi, j'ai connu des hommes qui comme toi me disaient qu'ils étaient accusés par erreur. Mais une fois devant le Comité révolutionnaire, non seulement ils ont reconnu les accusations qui pesaient sur eux mais ont craché d'autres dépositions. Car le Comité révolutionnaire utilise des tortionnaires capables de faire reconnaître à n'importe qui ses accusations et de délier n'importe quelle langue.
Sûr de moi, je souris avant de répondre.
— Camarade Procureur, personne ne peut me forcer à reconnaître des accusations par quelque moyen que ce soit.

Le capitaine Charles et l'adjudant Barry gardaient un silence impressionnant tandis que le lieutenant Kissi fumait tranquillement son tabac local qui polluait l'air du bureau. Le procureur Makaty reprit la parole pour me dire qu'il allait m'envoyer devant ce Comité révolutionnaire qui avait ordonné mon arrestation. Ensuite, il demanda à Bourème s'il avait tout mentionné sur papier. Ce dernier lui fit un signe affirmatif.
— Camarade Procureur, s'il vous plait, je voudrais savoir pourquoi on ne m'a donné ni à manger ni à boire depuis ce matin.
Il regarda pendant quelques instants les autres avant de répondre.
— Ousmane, jusqu'à ce que la confrontation soit faite, tu n'as droit ni à manger ni à boire. Je ne peux pas t'en dire plus...

Drôle de justice que la justice instaurée en Guinée par son parti politique et son leader: mettre les accusés à la diète absolue afin de les affaiblir pour la salle des tortures, afin d'avoir raison de leur volonté de ne pas reconnaitre des « aveux » que leur demande le Comité révolutionnaire...

Le Procureur demanda à l'adjudant Barry de me ramener dans ma cellule et ce dernier se leva et vint s'arrêter à mes côtés. Puis il demanda au lieutenant Sidiki de lui amener un autre prisonnier.

Je me levai de la chaise en vacillant légèrement. Il me faudrait attendre encore plusieurs heures, voire plusieurs jours avant d'être confronté avec mon accusateur et de pouvoir retrouver ma liberté, pensai-je. Je sortis du bureau suivi de l'adjudant Barry tandis que les autres me suivaient du regard. Je n'avais jamais pensé dormir dans cette maudite cellule. J'avais espéré être relaxé dès que le procureur Makaty serait de retour. Et voilà maintenant que je devais aller jusqu'à Conakry pour y être confronté avec ce curieux Mohamed Diarra.

Lentement nous traversâmes la cour de la caserne. Dès qu'il me vit de retour, mon ami le sergent X qui était toujours de garde me demanda si tout était réglé. Je lui fis signe que non.
— C'est pour quand ? me demanda-t-il avec anxiété.
— Mon ami, c'est pour bientôt. Je dois partir avec eux à Conakry afin d'être confronté avec mon accusateur et je reviendrai immédiatement.

Le sergent X me regardait les yeux hagards. Les soldats à côté de lui me regardaient comme s'ils avaient un démon devant eux. J'entrai dans le poste de police suivi de mon geolier. Tranquillement cette fois je franchis la porte de la cellule qui se verrouilla derrière moi. J'étalai ma veste, allumai une cigarette avant de sombrer dans une profonde réflexion sur tous ces événements depuis l'aube. « Inutile de me creuser les méninges, personne ne pourrait me garder plus de quelques jours car je n'ai rien fait », me dis-je. Le soleil avait complètement disparu. Des oiseaux piaillaient dans les feuilles des arbres qui entouraient la caserne et chacun cherchait où se blottir pour échapper aux embûches de la nuit. Un jeune Koniagui, qui revenait de la récolte de vin de palme, égrenait au son de la flûte les notes langoureuses du sampathié 6. Pour lui rien n'existait d'autre que son existence: s'enfoncer dès l'aube dans la nature, et ne regagner son village qu'à la tombée de la nuit. Koniaguis et Bassaris sont les nobles de la Guinée; ils ne connaissent ni le vol ni le mensonge. J'écoutais encore les notes langoureuses de cette flûte s'estompant dans la nuit. Cette nuit qui une fois de plus recouvrait la terre de son voile noir. Ma cellule était désormais plongée dans l'obscurité. De temps à autre, j'allumais mon briguet pour lire l'heure sur ma montre-bracelet.

Des pas résonnèrent, relevant la tête, j'aperçus une pâle lueur sur la table. Le sergent était parti chercher une loupiotte pour éclairer son bureau. Après avoir posé sa lampe il vint se mettre devant la porte pour me voir, là où j'étais allongé. Il m'appela sur un ton trahissant son inquiétude. Des secondes passèrent avant que je ne réponde.
Il poussa un soupir de soulagement avant de me dire:
— Mon ami, tu m'as fait peur, je croyais que tu avais fui.
— Fuir ? Pourquoi fuir ? répondis-je.
Mon ami rit naïvement et me demanda d'approcher. Je me relevai et vins m'accrocher aux barreaux. Dans la pénombre, je le vis sortir de sa poche des oeufs qu'il me tendit. Il y en avait cinq, des oeufs durs décortiqués.
— Mange ça en attendant, me dit-il. Je vais chercher de l'eau.
Le brave sergent revint peu après avec un bidon rempli d'eau qu'il cacha sous le lit picot. J'essayai de manger ces oeufs dont je raffolais tant et qui ce soir ne me disaient rien, mais il me demanda de les garder afin de les consommer plus tard. Ensuite, il m'apporta le bidon d'eau en me demandant de boire rapidement pour qu'il puisse le remporter car « on ne sait jamais quand ils vont venir ».
Avant de poser l'orifice du bidon sur mes lèvres, je regardai un instant ce sergent qui m'avait toujours appelé: mon ami. En effet, c'était un ami. Malgré les rigoureuses consignes du Comité révolutionnaire, du procureur Makaty et du commandant-adjoint du Camp Boiro, il avait osé me donner à manger et à boire. J'avalai cette eau et sentis sa fraîcheur jusque dans mon estomac. Quand je fus désaltéré, à travers les barreaux, je lui tendis le bidon.
— Mon ami, je ne pourrai jamais te payer lui dis-je en serrant fortement sa main. Et de nouveau, je le regardai pour lui exprimer toute ma gratitude avec ce regard.
— De rien mon ami, répondit-il en souriant. Je n'ai fait que te rendre une infime partie du bien que tu m'as fait quand tu étais libre. Je te demande une seule chose: quelle que soit la situation dans laquelle tu te trouveras aie toujours foi en Dieu. Du courage, et bonsoir !
Lentement, il alla s'arréter devant son bureau et je l'entends encore prononcer cette phrase que je n'oublierai jamais:
— Ah ! la Révolution ! Que de mensonges !

La lune entourée de quelques étoiles montait gracieusement sur un firmament lézardé de longs nuages blancs et répandait sa pâle lueur. Ce soir il n'y avait pas beaucoup d'étoiles.
Un calme impressionnant régnait dans la caserne. Seul un aboiement prolongé se faisait entendre. Pourtant des soldats et leurs familles logeaient dans ce camp militaire. Le sergent assis sur une chaise fumait tranquillement sa pipe La fatigue commençait à avoir raison de moi. Mieux valait me reposer en essayant de trouver le sommeil.

C'était ma première nuit de captivité. Une nuit atroce, une nuit pas comme les autres. La veille, j'étais un homme libre. Ce soir j'étais un homme qui commençait sans le savoir un long temps de réclusion, de tortures et d'humiliations. Ce soir, je n'avais que ma veste étalée sur le sol en guise de matelas. Plus aucun droit, même le manger et l'eau m'étaient refusés sur ordre du Comité révolutionnaire.

J'allumai une cigarette, tout en pensant à mon grand frère Mbaye Bâ qui vivait avec toute ma famille de Koundara des heures aussi cruelles que les miennes. Certainement ils ignoraient pourquoi j'étais arrété et quand on me relacherait. Un hibou perché au sommet d'un arbre hululait mélancolique pour appeler sa femelle introuvable. A la lumière dansante du briquet je lisais l'heure: vingt-deux heures sept minutes. Un léger étourdissement m'envahit et je sends mes nerfs se détendre peu à peu. Ensuite j'eus l'impression de descendre avec lenteur dans un abîme sans fond. Et comme dans un rêve me parvenaiont les hululements lugubres du hibou et les ricanements d'une hyène qui devait rôder dans la plaine.

Koundara, samedi 15 septembre 1973.

A mon réveil, le soleil était haut dans le ciel. Couché sur le dos j'exécutai quelques mouvements pour dégourdir mes jambes avant de faire mes prières. Et comme la veille, je vins m'accrocher aux barreaux pour demander au sergent de garde de me permettre d'aller aux toilettes. Il n'y dans le poste de police qu'un vieux soldat qui somnolait. A cet instant, un autre sergent fit son entrée. Devant le bureau, il s'arrêta pour me regarder avant d'aller s'installer sur une chaise derrière la table. Le sergent me regardait toujours. Il prit sa Kalachnikov pour la poser sur ses genoux et demanda au vieux qui somnolait de prendre son arme.
— Sergent, s'il vous plait, je voudrais aller aux toilettes, lui dis-je.
Il continuait de me regarder sans répondre. Le vieux soldat mitraillette en main, vint s'asseoir à côté de son chef de poste.
— Sergent je m'adresse à vous, criai-je presque. Il se leva avec son arme et vint s'arrêter devant la cellule pour me répondre.
— J'ai reçu des consignes strictes: le lieutenant Sidiki et le Procureur nous ont demandé de ne même pas te répondre; à plus forte raison de faire quoi que ce soit.
— Sergent, je ne vous ai pas demandé d'aller me promener mais tout simplement de m'accompagner aux toilettes, répliquai-je avec énervement.
— Jamais, tu ne sortiras pas ! Si tu veux pisser ou autre chose, je vais t'apporter où faire ça, répondit sèchement le sergent avant de sortir pour revenir un moment plus tard avec une vieille boîte de munitions. Il demanda au soldat de me tenir en respect avec son arme pour lui permettre de rentrer la boite vide dans la cellule.
— Où veux-tu mettre cette bo1te, lui demandai-je ?
— Dans la cellule, pour te permettre de te soulager, après je la sortirai...
Mes yeux flamboyaient de colére.
— Ce n'est pas la peine, hurlai-je méprisant.
Entre-temps, l'adjudant Barry pénétrait dans le poste et calma ma stupide colère. Je ne savais pas que des actes bien plus humiliants m'attendaient, et cette fois sans que j'ose dire un seul mot...
— Allons Ousmane, ne t'impatiente pas. D'ailleurs nous sommes prêts pour le voyage. Les lieutenants Kissi et Sidiki vont te conduire à Conakry.
Il ouvrit la cellule et me demanda de sortir et de le suivre. Dehors, les rayons du soleil m'aveuglèrent pendant un instant.
— Va aux toilettes, me dit l'adjudant Barry.
De l'autre côté, le lieutenant Kissi me suivait du regard. A mon retour, ce dernier me demanda de rester à ses côtés sur un banc en attendant l'arrivée du véhicule et des soldats du Haut Commandement.
Une jeep blanche fit son apparition. Elle franchit le portail de la caserne et alla s'immobiliser devant le bureau du commandant de la garnison. Le commandant Diarra et le procureur Makaty en descendirent et ce dernier m'appela. Kissi et moi, nous nous approchâmes.
— Ousmane, les lieutenants Condé Sidiki et Kissi vont te conduire à Conakry auprès du Comité révolutionnaire, me dit le procureur Makaty.
Le caporal Sékou, le chauffeur de la jepp au bord de laquelle nous devions voyager avait déjà lancé le moteur du véhicule. Le lieutenant Sidiki avait embarqué et Kissi était devant la portière, m'attendant. Le commandant Diarra, le procureur Makaty et l'adjudant Barry s'approchèrent et j'embarquai.

La jeep était complètement bachée. Toutes les places étaient occupées; sur l'une des deux banquettes arrière, quatre militaires armés en tenue léopard, sur l'autre, un jeune adolescent âgé de dix-sept ans environ et deux jeunes filles qui rentraient à Conakry après leurs vacances. L'un des militaires me céda la place sur ordre de Sidiki et alla s'asseoir à côté des filles. Les deux lieutenants à leur place fermèrent les portières et aussitôt le chauffeur démarra. Le véhicule franchit le portail de la caserne et roulait maintenant implacablement vers Conakry...

Sous mes yeux tristes le paysage défilait. Le voyage serait exténuant: 700 kilomètres de pistes. Peu importe. Une seule chose comptait désormais pour moi: étre confronté avec mon accusateur, retrouver ma liberté et quitter ce pays. Personne ne disait mot. La fille en face de moi ne cessait de m'observer du coin de l'oeil. La jeep roulait. Deux cent soixante-cinq kilomètres de pistes à peine carrossables à grignoter avant d'atteindre Labé, la capitale du Fouta Djallon. Des palmiers et des rôniers se dressaient çà et là le long de la route.
Le paysage de la savane, dans le lointain ressemblait à une chevelure ébouriffée, surplombé par les derniers contreforts des montagnes de Senkety. La jeep roulait. De temps à autre, elle se cabrait, bondissait, ralentissait mais continuait de grignoter le trajet kilomètre par kilomètre.
La route devenait de plus en plus mauvaise. Des petits cailloux volaient, frappant les ailes de la jeep. Des pintades traversaient la route à la file indienne. Le lieutenant Sidiki ordonna au chauffeur de ralentir. L'officier se pencha sur la portière, sortit le canon du fusil-de chasse, visa et tira. La fumée dissipée, il se rendit compte qu'il avait manqué sa cible. Il se tourna alors pour me regarder.
— Que se passe-t-il ? demanda du coup le lieutenant Kissi.
— Rien, je voulais voir la réaction de Ousmane, car c'est un tireur d'élite, répondit le lieutenant Sidiki sur un ton malicieux.
— C'est un tireur d'élite ? s'exclama l'autre officier, surpris.
— Oui, je l'ai vu plusieurs fois accomplir des exploits, surtout avec la carabine 22 long rifle.
Je restais silencieux. Le paysage familier défilait sous mes yeux. Maintenant, nous étions sous le parasol des bambous de Gogodji. Il fallait s'arrêter de temps à autre pour dégager des bambous abattus par les gros chimpanzés qui peuplaient ces lieux...

La route courait toujours sous cette coupole formée par les bambous et les lianes entrelacées. Elle serpente et côtoie des précipices à partir du village de Kefaya. Palmiers et rôniers cèdent alors la place à de véritables arbres aux troncs rigoureux et écailleux, cerclés de lianes avec une impressionnante couronne verte soutenue par de puissantes branches. Des arbres solidement implantés dans un sol rocailleux, des arbres qui s'élancent follement vers un ciel brumeux.

Aprés le pont métallique de Bensani que la jeep avait traversé dans un grand vacarme, s'ouvre à gauche la vaste clairière des Diablotins.

Ensuite, le véhicule s'attaque aux côtes de Kounsitel, rude épreuve pour n'importe quelle automobile. A partir de ce village, la route commence à passer sur les hauteurs des montagnes et côtoie les profondeurs des ravins et des précipices. La montée est extrémement difficile et il faut à tous moments changer de vitesse. Une fois au sommet de la montagne, la seconde épreuve se présente plus dangereuse encore. La descente fait déraper les véhicule dont la vitesse est inquiétante, sur une route tortueuse et étroite. De loin, un flamboyant se dresse majestueux, sombre feuillage parsemé de fleurs écarlates. Ce bouquet planté sur l'abîme atténuait en moi la peur et l'inquiétude...

La jeep s'immobilisa devant le barrage de contrôle de la milice 7 du village de Boumméhoun. Les miliciens vinrent se mettre au garde-à-vous à la hauteur des deux officiers.
— Rien à signaler, vous pouvez lever le barrage, surtout soyez vigilants et prêts pour la Révolution, leur lança l'officier membre du Comité révolutionnaire.
Lentement, le milicien souleva ce long et fragile bambou qui stoppait pourtant tous les véhicules empruntant les routes de la Guinée. Que d'actes vexatoires, que d'homiliations, commis au nom de la Révolution, dans ces barrages où d'arrogants miliciens fouillaient tout le monde, comme de vulgaires fraudeurs.

Maintenant que nous avions fini d'escalader les côtés de Kounsitel, ce petit village où la route se divise en deux branches, l'une allant vers Labé, l'autre vers Gaoual, il ne nous restait qu'une dizaine de kilomètres pour boucler la centaine. De ce village au carrefour de Thianguel Bori, la route passe sur les hauteurs des massifs du Fouta Djallon; elle surplombe des gouffres avec d'innombrables lacets dont le tristement célèbre « tournant Bah Lamine ». De temps à autre la jeep patinait et au prix d'un gigantesque effort, elle s'extirpait de la boue et continuait sa course.

Du sommet des montagnes, des eaux se déversent rageusement pour aller mourir au fond des vallées ou se jeter dans des ruisseaux. Nous arrivâmes à la rivière Bantala, la nuit s'acheminait. Le soleil s'était réfugié derrière les montagnes. La jeep s'arrêta sur ordre du lieutenant Kissi devant un grand hangar entouré d'une claie en guise de mur et au toit couvert de chaume à travers lequel sortaient des flocons de fumée. Une gargotière en sortit en vantant sa cuisine. Les deux officiers descendirent et demandèrent aux jeunes filles et au caporal Sékou notre chauffeur de venir avec eux pour manger.
— Camarade militant en uniforme, vous allez rester avec deux dangereux éléments en attendant notre retour. Surtout soyez vigilant, l'un de vous n'a qu'à descendre avec son arme et au moindre mouvement douteux, ouvrez le feu, ordonna le lieutenant Kissi.
Le jeune garçon qui était en face de moi regarda longuement l'officier puis éclata en sanglots. Je regardai avec pitié cet adolescent que la Révolution avait confronté à un incommensurable problème de « collaboration avec les Portugais de la Guinée-Bissau» 8. Le coeur meurtri, je lui parlai:
— Allons, que se passe-t-il ?
— Ils vont me tuer. Ah ! mon Dieu, ils vont me tuer ! A Koundara, les gendarmes m'ont mis le courant, ils m'ont torturé et je leur ai raconté des mensonges. Ils m'ont fait reconnaître que je travaillais pour le compte des Portugais de Bissau en posant des mines anti-personnelles en territoire guinéen...
Je regardais avec pitié ce garçon désemparé, désespéré, qui se sentait perdu à jamais.
—Calme-toi , petit, lui dis-je. Une fois à Conahy, tu leur expliqueras ce qui s'est passé à Koundara, et je suis persuadé qu'ils comprendront. Personne n'osera te tuer !
Pour mieux l'encourager, je lui allumai une cigarette. L'un des soldats n'hésita pas à me demander une cigarette, que je lui remis et aussitôt, son copain lui demanda de lui passer le mégot...
La misère n'est pas seulement du côté des prisonniers, pensai-]e.

Quand les deux officiers et leurs compagnes regagnèrent le véhicule, le caporal Sékou demanda aux autres soldats d'aller à leur tour se restaurer. Les officiers ne s'étaient même pas donné la peine de nous regarder. Après le retour des soldats, le chauffeur tira sur le démarreur et la jeep reprit sa course. L'adolescent et moi échangeâmes un regard significatif: chacun de nous avait compris l'autre. Le coeur plein d'amertume, je restais insensible à tout ce qui se passait autour de moi.

La nuit était tombée depuis quelque temps. La jeep continuait son trajet. De temps à autre, des oiseaux nocturnes traversaient le faisceau lumineux des phares. Soudain, la pluie se mit à tomber. Elle crépitait sur la bâche. Nous avions traversé le fleuve avec le vieux bac, sans grandes difficultés. Il nous restait maintenant le deuxième bac situé sur le fleuve de la Comba, sur les hauteurs du Fouta Djallon. Il est préférable de voyager la nuit. Les phares n'éclairent que la piste qui zigzague sur les flancs des montagnes et l'obscurité enveloppe précipices et ravins...

La pluie devenait de plus en plus drue, des éclairs zébraient le ciel, ce qui rendait le parcours plus difficile après avoir traversé le deuxième fleuve très gonflé par les eaux de l'hivernage.

Sous une pluie battante, nous arrivames au camp militaire El Hadji Oumar situé à sept kilométres de la ville de Labé. Devant l'entrée de la caserne, la jeep s'immobilisa. La sentinelle revêtue d'un imperméable noir à capuchon, pistolet-mitrailleur au poing, s'avança vers nous en demandant le mot de passe. Dans son uniforme, la sentinelle res semblait étrangement à un soldat nazi. Il ne lui manquait que le brassard à croix gammée.
— Lieutenant Kissi, commandant-adjoint du Camp Boiro, hurla l'inquisiteur de la Révolution. En Guinée, c'était le meilleur mot de passe.
Sous cette pluie diluvienne, la sentinelle fit claquer les talons de ses brodequins avant de décrocher la longue chaîne qui barrait l'entrée du camp militaire. La jeep roula quelques mètres avant de s'arrêter devant l'entrée d'un bâtiment. Le lieutenant Kissi descendit et y pénétra rapidement.

Lentement, je sortis de la jeep et suivis les soldats à l'intérieur du bâtiment. Le lieutenant Sidiki était à mes trousses et proférait menaces et jurons. Comme un homme peut changer selon les circonstances ! Depuis mon arrestation, le lieutenant Sidiki était devenu autre à mon égard et cependant nous avions eu d'excellents rapports. Combien de fois ne m'avait-il pas apporté des munitions pour ma carabine 22 long rifle!...
Dans la bâtisse, tous les militaires m'entourèrent en écarquillant de gros yeux. Le soldat assis derrière le bureau du poste me demanda mes nom, prénom, filiation et adresse.
Ensuite, il se leva et se dirigea dans un couloir tout en demandant aux militaires de venir avec moi. Nous nous engageâmes dans cet étroit couloir. A intervalles réguliers de petites portes se faisaient face. Le soldat ouvrit l'avant-dernière et me demanda d'entrer dans une minuscule cellule, plus étroite encore que la cellule du Camp Militaire de Koundara. Une odeur âpre et désagréable m'accueillit; l'endroit était inondé d'eau et de toutes sortes de saletés.

La porte se referma. Elle était métallique, sans barreaux, mais pourvue d'un petit judas. Une obscurité d'outre-tombe y régnait. Avec la flamme du briquet j'essayai de trouver un endroit sec où me réfugier, impossible d'y trouver même un centimètre carré sec ! Partout des urines décomposées et tout un tas de saletés !

Le vent glacial du Fouta Djallon soufflait avec furie et bombardait la cellule de ses rafales qui passaient par les deux orifices situés à trois mètres de haut, dans le mur du fond. Tout en grelottant de froid, je me mis à taper la porte comme un forcené.
— Que se passe-t-il ? demanda un soldat.
— S'il vous plait, appelez-moi le Chef de Poste ! criai-je.
Des brodequins cloutés se mirent à gémir et s'approchèrent de cette cellule intenable. Ils s'arrêtèrent devant la porte et une puissante voix demanda ce qui se passait.
— Personne ne peut rester dans cette cellule ! Elle est inondée d'eau et pleine de saletés ! lui dis-je.
Le geôlier éclata de rire, avant de répondre avec une rare arrogance:
— Imbécile ! La Révolution te loge dans une de ses meilleures chambres, et tu te permets de te plaindre ? Si jamais tu touches encore à la porte, je te ferai menotter, bâtard ! Tu te crois au paradis ?
— C'est inhumain ! Personne ne peut rester dans cette cellule. Appelle-moi le Chef de Police répliquai-je.
J'entendais les pas du soldat retournant vers son bureau et un nouveau vacarme se fit dans le poste. Puis une targette se mit à grincer avant de céder. Les charnières gémirent sous l'effort d'une porte qu'on ouvrait, et j'entendis ordonner à un autre malheureux de rentrer dans la cellule que les soldats refermèrent violemment. Le pauvre prisonnier de la cellule d'en face gémissait toujours et les minutes passèrent sans que le chef de poste ne vienne. Je me mis donc à taper de nouveau la porte. Des pas se firent aussitôt entendre dans le couloir.
— Qui tape ? demanda le militaire.
— C'est moi, je veux voir le chef de poste
Il vint s'arrêter devant mon judas et me regarda dans l'obscurité. Il reprit son arrogance :
— Je suis le chef de post ! Déjà, je t'ai demandé de rester tranquille. Si jamais tu touches encore la porte, non seulement je te ferai menotter, mais ligoter en plus. Etatnt donné que ne veux pas comprendre, je te ferai comprendre la rélité, salaud ! hurla-t-il.

De nouveau les pas du soldat s'éloignènt dans le couloir. La rage me montait au coeur. Je restai devant la porte, essayant de voir ce qui se passait dans le couloir devant la porte entrebaillée en compagnie d'un adjudant. Il m'observa un instant avant de dire à l'adjudant que le lieutenant Sidiki avait promis de venir me chercher vers dix heures. Puis il referma la porte et continua sa passation de service. Quand ils ouvrirent la cellule d'en face, d'où le prisonnier avait appelé presque toute la nuit le major, je m'approchai du judas. Le malheureux était couché, recroquevillé, devant la porte. Le soldat lui demanda de se lever, mais aucune réaction, ni réponse. Il se mit alors à vociférer des menaces tout en réitérant son ordre mais rien ne répondait. L'adjudant s'approcha. Il prit la main du malheureux prisonnier et aussitôt je l'entendis dire:
— Il est mort depuis longtemps.
En titubant je regagnai le fond de la cellule pour m'adosser contre ce mur si sale. Le mort avait demandé le major toute la nuit. Que pouvait-on lui reprocher pour lui avoir réservé une pareille fin ?
La curiosité me poussa à revenir au judas. L'adjudant et le soldat étaient rentrés pour pousser le cadavre recroquevillé au fond de la cellule. Ecoeuré, je quittai mon observatoire et m'assis sur le sol en pensant au mort. Les soldats l'avaient entendu se plaindre, mais aucun d'eux n'était venu voir de quoi il souffrait. A partir de ce moment, je compris qu'anéantir l'être humain était la mission principale des geoliers guinéens...
Après le départ de l'équipe descendante, l'adjudant vint ouvrir ma cellule pour demander si j'étais ce Malang Mané, venant de Koundara.
— Je viens de Koundara, mais je ne m'appelle pas Malang Mané répondis-je.
Il referma la cellule pour continuer à chercher ce Malang Mané qu'il finit par trouver dans la cellule du fond. C'était le jeune prisonnier qui était la veille avec moi dans la jeep. L'adjudant lui demanda les raisons de son arrestation et en pleurant l'adolescent expliquait son arrestation arbitraire.
Aprés les explications du gosse, l'adjudant lui fit savoir qu'il était lui-même Mané, originaire du village de Paounké, un hameau Badiaranké situé à quelques kilomètres de Saré Bhoïdo. Ensuite, il demanda au garçon de sortir pour aller aux toilettes. A leur retour, je lui demandai de me permettre à mon tour d'y aller. Il hésita un moment avant d'ouvrir la porte et demanda à un soldat de m'accompagner. Ce dernier brandit une arme et me suivit pas à pas en m'indiquant la direction. A peine avais-je pénétré dans les toilettes que le militaire commençait à grogner et me demandait d'en sortir.
Au galop, nous regagnâmes le poste de police, et il me demanda de continuer jusque dans la cellule et d'attendre là. Tout en avançant lentement, je regardais ces paires d'yeux rivés aux judas ! Avec stupeur, j'aperçus le visage de mon grand frère Mbaye Bâ derrière l'un des judas ! Je m'arrêtai et restai à le regarder sans pouvoir articuler un seul mot. Mbaye, lui-même me ramena à la réalité:
— Ousmane, j'ai été arrêté peu avant toi. Ils sont venus me chercher à trois heures du matin pour me conduire au camp militaire de Koundara...
Je n'en revenais pas. Pas un seul instant, je n'avais pensé à l'éventualité d'une arrestation pour mon grand frère.
— Pourquoi t'ont-ils arrêté ? demandais-je.
— D'après eux, c'est un nommé Mohamed Diarra qui m'accuse d'appartenir au Front de Libération de Guinée ! Tout ça n'est que mensonges. Il n'y a rien de sérieux là-dedans. De toute façon, courage !
— Ce qui est sûr, c'est que nous ne resterons pas longtemps en détention. Dès que nous serons confrontés avec ce Mohamed Diarra, ils nous libèreront, lui dis-je.
Ousmane, je ne comprends rien à cette affaire, j'ai beau y réfléchir, aucun raisonnement ne me semble logique...
La sentinelle vint me trouver en train de parler avec mon grand frère. E!lle se mit à crier et me demanda de lui rapporter ce que je disais à ce prisonnier.
— Je demandais un mégot de cigarette, simplement, parce que depuis longtempe je n'ai pas fumé...
— Va rejoindre ta cellule, et surtout, ne refais plus ça ici ! Aucun prisonnier ne doit parler à un autre.
Nonchalamment, je regagnai l'intérieur de ma cellule et le garde-chiourme referma violemment la porte sur moi.

Seul, je commençais à réaliser l'importance de l'affaire dans laquelle ce Mohamed Diarra nous avait entraînés. En fin de compte pour me calmer, je revins encore à mon ancien espoir: dès que confrontation serait faite, nous serions relaxés, mon frère et moi. Mais en attendant de voir le Comité Révolutionnaire et Mohamed Diarra, il me fallait essayer de faire certains rapprochements. Ce qui était sûr, c'est que mon « accusateur » a été expulsé par la Gendarmerie. Si toutefois Mohamed Diarra a été arrété de nouveau, où l'ont-ils retrouvé ?
Ma réflexion fut brève, car la porte de la cellule s'ouvrit et deux militaires me demandérent d'en sortir et de les suivre. Dans le bureau, les lieutenants Kissi et Sidiki attendaient. Puis ils demandèrent aux soldats de me faire embarquer dans la jeep qui attendait devant le bureau. Malang Mané devait venir à son tour. Ensuite ce fut le tour de mon propre frère Mbaye Bâ de monter dans la jeep, encadré par Sidiki et Kissi. L'officier du Comité Révolutionnaire demanda au jeune Malang de rejoindre sur la banquette Mbaye mon frère. Ensuite sur un ton autoritaire, il ajouta:
— Pas de paroles ! Vous ne devez pas vous parler, sous aucun prétexte ! Et j'espère que je me suis fait comprendre.
Le cynique énergumène nous regardait avec hargne. Il s'assit à côté de son frère d'armes et claqua violemment la portièra C'était le départ pour Conakry. Encore quatre cents kilomètres devant nous. Les militaires de Labé souhaitèrent bon voyage aux deux officiers...
L'amertume me rongeait le coeur. Mbaye comprit que j'étais sur le point d'éclater. Il me fit signe de me calmer.
J'allumai la dernière cigarette qui me restait. L'un des soldats me demanda à fumer.
— Je n'en ai pas ! Depuis vendredi, on me traine travers les prisons de la Guinée !
J'avais répondu à ce pauvre diable d'un ton si sec que les occupants de la jeep tournèrent leur regard vers moi. Mon frère me demanda de me calmer. La jeep continuait sa course maudite vers Conakry. Une à une, se succédaient les villes que traversait ce cordon ombilical reliant la capitale du Fouta Djallon, pays des Foulahs, à Conakry la capitale...

Plongé dans mes soucis, la jeep avait dévoré la distance, sans que je m'en rende compte. Et maintenant nous voilà dans la banlieue de Conakry ! Partout étaient affichés des tracts exigeant l'épuration et la liquidation physique de « tous les traitres » ! Tout au long de l'autoroute Fidel Castro baptisée la « route infinie de l'histoire » sur le pont de laquelle ont été pendus Barry Ibrahima dit Barry III, Baldé Ousmane, Magassouba Moriba et Keïta Kara, nous rencontrâmes des camions remplis de miliciens qui régnaient sur le pays. Conakry était devenue une véritable marmite en ébullition depuis deux semaines...

Le lieutenant Sidiki demanda au chauffeur de nous conduire au Camp Boiro. Dans les yeux des deux officiers brillait une lueur terrible.

Notes
1. Ville du nord-ouest de la Guinée.
2. En Guinée, pour se nourrir, l'armée doit cultiver.
3. Du Parti démocratique de la Guinée, parti unique.
4. Sékou Touré
5. Radio officielle de Sékou Touré.
6. Musique du peuple Koniagui.
7. Le régime de Sékou Touré s'est appuyé avant tout sur la milice populaire armée, rivale de l'armée guinéenne.
8. Jusqu'en 1974, la Guinée-Bissau est sous dommation coloniale portugaise.


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