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Temoignages de Victimes


Bah Mamadou Lamine
Entre assassins, voleurs et violeurs


Le mardi 28 avril 1981, il est 17 h 30 au Camp Boiro de Conakry. Des gardes viennent m'extraire de la cellule où quelques heures plus tôt on m'avait enfermé, tout nu.

La veille 27 avril, j'avais été arrêté vers 8 h du matin, alors que j'étais en situation de classe avec des élèves de 2è Année BEP secrétariat aux Cours Loko José Dominique de Marcory, Rue de la Paix à Abidjan, Côte d'Ivoire. C'est là que je fus arrêté par des agents de la Direction de la Surveillance du territoire (le contre espionnage) de Côte d'ivoire dirigés par M. Mourad Abdel Kader, un metis ivoiro-libanais, originaire de Gouméré, Bondoukou.
Aux cours Loko, j'étais Directeur Pédagogique, chargé de l'enseignement du français et du secrétariat. Tout en dispensant des cours de français, d'actualité et de connaissance du monde contemporain. Aux côtés de Fodegbé Kaba, Dioumessi Kaba et Diaby Karamoko. Cumulativement, j'étais chef du service correction de nuit à Fraternité Matin. A Abidjan, personne ne m'a dit les raisons de mon arrestation (les flics avaient même refusé que je prenne mes pièces d'identité que j'avais laissées dans ma voiture garée près de l'école). A la maison (Adjamé Nord) je laissais une épouse, un enfant, deux frères et ma mère. Cette dernière, après l'arrestation de mon père le 27 avril 1971, m'avait rejoint en Côte d'Ivoire, après avoir marché plus de 80 km entre Kankan et Odienné. Ma mère était très liée avec Penda Touré, épouse Boolamou Alphonse, ancienne secrétaire de l'avocat Jean Konan Banny, devenu Ministre ivoirien de la défense. C'est par elle que ma famille d'Abidjan a fini par savoir qu'on m'avait rapatrié à Conakry.

Alors que j'étais à la garde à vue à la DST, deux autres compatriotes me rejoignent : Barry Mouctar, chauffeur originaire de Dounet, (Mamou) et Barry Mouctar, chauffeur originaire de Bomboly (Pita).

Le lendemain, nous sommes menottés, embarqués dans une voiture de police banalisée et déposés à l'aéroport d'Abidjan (Port-Bouët). Nous nous engouffrons dans l'avion personnel — un Gruman — du président Félix Houphouët-Boigny, qui nous débarque à Conakry. Au cours de la traversée, une seule question nous est posée par le personnel de l'avion : « Vous ête Peulh ? »
De la part des agents guinéens à bord de l'appareil, rien ! Nous ne serons démenottés qu'au Camp Boiro.

A peine sorti de la cellule, le temps que mes yeux s'habituent à la lumière, mes geoliers et moi étions déjà à l'entrée d'une immense salle. Sur le pas de la porte, le commissaire Souaré m'interroge:
— C'est vous Bah Lamine, qui a travaillé à l'ERC de Dalaba.
— Non! répondis-je. Je ne sais même pas ce que c'est un ERC.
Dans la salle, une immense estrade sur laquelle sont assises de nombreuses personnes. C'est l'équipe de tortionnaires qui allait m'interroger. Parmi eux, je reconnais :

Sékou Chérif me demande (après les questions d'identité) :
— Qui est votre père ?
Bah Amadou Baïlo.
— Où est-il ?
— Camarade ministre, je compte sur vous pour le savoir. Il a été arrêté le lundi 27 avril 1971 à 20 h 30 à Boussoura, Matam. Depuis, on n'a jamais eu de ses nouvelles.
En 1991, par le biais de feu Kaba Moillamine (son ami de la Compagnie Commerciale et Industrielle Guinéenne qui va muer en EGTPM et en SOMIDRAT) j'appris que mon père a été fusillé dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971. Et que son corps repose dans on ne sait quelle fosse commune autour Kindia.

Je suis libéré le 16 de mai 1981. Ce jour-là, au petit matin on me tend un rasoir :
— Allez vous raser, on va vous libérer.
Je m'exécutai en pensant que c'est un canular.
Mais je suis embarqué dans une jeep, direction l'aéroport. Juste avant de sortir du camp, le directeur, M. Kissi Camara :
— Nous savons qu vous êtes journaliste. Ne parlez jamais de cette affaire là-bas. Sinon, vous avez encore de la famille ici.
J'ai bien capté la menace du chef du camp de la mort. Et j'en ai tenu compte. Et dire que ce Monsieur va devenir le ministre de la Sécurité du Général Lansana Conté, le successeur de Sékou Touré.

Homme d'affaires relativement aisé, mon père n'a jamais fréquenté l'école. Il avait été arrêté déjà en décembre 1970 après l'arrestation de Barry Ibrahima dit Barry III, avec qui il tissait une solide amitié. Cette amitié était née en France où Barry III était étudiant et mon père jeune commerçant, importateur de véhicules d'occasion en Guinée. Nous étions tout juste au lendemain de la 2è guerre mondiale.
De cette première arrestation, il est libéré le 25 janvier 1971, jour des pendaisons de Barry III, Kéita Kara Soufiane, Baldé Ousmane et Magassouba Moriba. S'estimant blanchi par cette libération, il n'avait plus crainte du côté politique et s'occupait de ses affaires personnelles.

Le 27 avril 1971, il est 20 h 30. Mon père, comme tous les lundis à pareille heure c'était à la réunion hebdomadaire du comité de Boussoura-centre. Lorsque quelqu'un est venu l'appeler d'urgence de rentrer à la maison. Il était loin de se douter qu'il avait rendez-vous avec le destin. Dès qu'il a mis le pied dans sa demeure, il est arrêté par des agents dirigés par Siaka Touré.
La veille de l'arrestation de mon père, Siaka Touré était à Touquiwondy, chez El Hadj Ibrahima Maci. Il tournait autour d'une fille des parages. Tout le monde ly avait vu, traînant sa face d'ange et se faisant appeler tendrement N'Fa Siaka (père Siaka, en langue maninka).
Le jour de son arrestation, mon père avait fait stocker des sacs pleins de francs guinéens, plusieurs dizaines de millions. Après l'arrestation, Siaka et les siens verrouillent la chambre de mon père. Ils y reviendront prendre l'argent, en cassant le coffre-fort pour piller tout son contenu. Les armoires sont défoncés et systématiquement pillés, y compris les habits personnels et les chaussures. Tous les titres fonciers et les chéquiers se trouvant dans le coffre-fort sont emportés par Siaka et ses hommes. Le lendemain lui-même revient sur les lieux et prend la voiture de mon père, une Chevrolet de type Chevelle Malibu automatique. Comme il ne savait pas la démarrer, il a fait appel à un de mes jeunes frères, Bah Abdoul Karim, vivant aujourd'hui à Nancy.
Comble du cynisme et de la cruauté, pendant de nombreuses années après, les mêmes hommes de Siaka reviendront régulièrement voir ma famille (expulsée de chez nous) et leur diront à peu près ceci :
— Votre mari/père se porte bien. Il demande de lui envoyer telle somme ou telle chose.
Les pauvres gens vont se saigner et donner à ces Monstres ce qu'il demandent, espérant que ce qu'ils disent est vrai. Cela va durer jusqu'au 3 avril 1984. A l'ouverture des prisons, on s'est rendu compte de l'incroyable monstruosité. Siaka (fusillé le 19 juillet 1985 par le régime militaire de Lansana Conté) et les siens n'hésitaient pas à investir les familles des victimes pour violer les veuves et/ou les orphelines sur la promesse de libérer leur détenu.

Les hommes de main de Sékou Touré obéissaient aux mêmes caractéristiques : des êtres frustes, violents et d'une cruauté sans limite, à la hauteur de leur sexualité débordante et bestiale. Envieux, ils ont un comportement de délinquant primaire, pire que les gangsters de type Mathias (jugé, condamné à mort et fusillé en 2002). Assurés de l'impunité, ils se sont livrés à tous les excès sur les détenus, leurs biens et les leurs. Et sur les populations. Ainsi, avec les « filles de protocole » (à peine nubiles qu'on offrait aux satires de le révolution) chargées de réchauffer les lits des lupanars que le PDG avait fait construire dans toutes les régions [ préfectures ] Et qu'on appelait pompeusement « villas syli » . Qui servaient d'hôtels aux hérauts que Sékou Touré chargeait de semer et d'ancrer la terreur dans les entrailles du Guinéen.

Le Lynx. No. 837. 28 avril 2008. p. 9


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