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Camp Boiro Memorial / Victimes / Témoignages


Alsény René Gomez
Camp Boiro. Parler ou périr

Paris. L'Harmattan. 2007. 253 pages


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Deuxiéme Partie.
Des gouttes d'eau pour un chiffon

Chapitre I

Voyage vers l'inconnu

« Je me nomme… »
Ainsi débutaient toutes les dépositions au Camp Boiro en 1970, et pour mon cas, j'avais naturellement ajouté : Réné Gomez.
Plus de trente années après, je vous livre ma seconde déposition, faite sans contrainte et sans haine, avec pour seul objectif, de vous faire connaître ma part de vérité.
J'avais à peine quatorze ans lorsque venant de Tougué, je fus embarqué à Conakry sur le paquebot Foucault un jour de septembre 1950. Je me rendais en France pour y poursuivre mes études aux frais de mes parents. C'était à l'époque un très long voyage pour un enfant de mon âge. Après une dizaine de jours de traversée, avec deux escales à Dakar et aux Iles Canaries, nous avons débarqué à Bordeaux. Ce fut une brève escale avant l'arrivée le lendemain matin à Paris par train. Une grande déception. Telle fut ma première impression de cette capitale aux murs très gris qui contrastaient avec les peintures vives des maisons sous les tropiques. Immédiatement pris en charge par mon oncle, feu Linseni Bangoura, je fus tout de suite adopté par ses camarades, tous des vétérans dans la métropole. Ils avaient pour noms :

A la rentrée des classes j'avais rejoint le collège Jules Ferry de Coulommiers en Seine-et-Marne. Il était dirigé par une Directrice dont la renommée avait fait le tour des colonies françaises. Ainsi son établissement était très vite devenu l'une des destinations privilégiées des jeunes élèves africains. J'y ai trouvé des aînés dont certains allaient devenir quelques années plus tard des célébrités africaines et mondiales, ou de hauts cadres nationaux tels que :

Après trois années scolaires, je quittais la Seine-et-Marne pour le pays de Rabelais sur les rives de l'Indre-et-Loire à Chinon.
Je me préparais à rentrer à l'université lorsque je suis revenu en Guinée en août 1958 lors des vacances scolaires. C'est ainsi que j'avais pu suivre les discours historiques de Sékou Touré et du Général de Gaulle, debout devant la mairie de Conakry en compagnie de mon grand-père. C'était le 25 août 1958.
Le 28 septembre 1958, j'étais déjà de retour à Paris, attendant avec impatience les résultats du référendum. C'est le lieu de rappeler que la Fédération des Étudiants d'Afrique noire en France (FEANF) était la toute première organisation africaine à revendiquer l'indépendance pour les colonies, avant même la loi-cadre, par conséquent avant le choix des leaders politiques guinéens.

Après une demi-douzaine d'années d'internat en province, je me suis retrouvé dans la grande ville, Paris, avec une chambre pour moi tout seul, à la maison des étudiants de l'AOF (Afrique Occidentale Française), 69 boulevard Poniatowski dans le 12ème arrondissement.
Puis pour couronner le tout, sociétaire à part entière de la prestigieuse équipe de football du SCUA (Sporting Club Universitaire Africain). C'était la première équipe de football composée uniquement d'Africains et évoluant en métropole. C'est à cette époque que je fis la connaissance de ceux qui allaient devenir mes amis inséparables pendant tout le temps de mon séjour parisien. Je veux nommer :

Je me retrouvais complètement maître de mon temps et de mon programme. C'était trop beau.
Et ce qui devait arriver arriva finalement. En effet, après plusieurs mois de dilettante au Quartier latin, entre l'Ecole spéciale des TP, Boulevard Saint-Germain, et la Faculté des Sciences, rue Jussieu, le tout agrémenté par des monômes et des manifestations de rue contre la guerre d'Algérie, le temps s'était écoulé sans que je m'en rende compte.
Une fois de plus, mon oncle intervint à temps pour mettre fin à la récréation, et me réorienter vers l'aviation civile qu'il considérait comme une carrière d'avenir. C'est comme cela que j'intégrai l'Ecole Nationale de l'Aviation Civile (ENAC) sise à l'époque à Paris Orly.
Diplômé ingénieur en 1964, j'avais mis à profit mes vacances pour faire un stage à l'aéroport du Bourget. C'est à cette époque que je fis la connaissance de Elhadj Dianè N'Famoussa en stage, lui aussi, pour le compte de la compagnie nationale Air Guinée. Ce fut finalement un séjour de courte durée car le gouvernement m'invitait à rentrer au pays.

Le Retour

Bien entendu, j'avais un programme de formation sur le plan professionnel et des projets personnels et privés qui me tenaient à coeur. En l'absence de mon oncle, retourné au pays après ses études, mes proches et amis étaient tous très inquiets. Ils me rappelaient qu'en 1960, des intellectuels avaient déjà fait l'objet d'arrestations et de condamnations. Pour étayer leurs arguments, ils citaient les noms de certains anciens camarades de mon oncle, tels que :

Ensuite en 1961 à l'occasion d'une seconde vague d'arrestations, des étudiants avaient été rapatriés des pays de l'Europe de l'Est pour se retrouver en cellule au camp Alpha Yaya de Conakry.
On peut aisément comprendre leurs inquiétudes et leurs conseils qui se résumaient en un seul mot : il faut rester.
Ce rappel c'est tout juste pour montrer, comment un jeune Guinéen de 14 ans qui, ayant quitté son pays alors sous domination coloniale, s'était retrouvé sans transition sur un autre continent et avait réussi à s'intégrer dans une nouvelle société. Puis, il y a eu le référendum du 28 septembre 1958, au cours duquel la Guinée avait massivement voté NON. Par ce vote historique elle refusait ainsi la transition par la communauté, permettant de ce fait à tous les Guinéens de passer du statut de sujet à celui de citoyen.
Ce changement de statut n'avait cependant occasionné aucune perturbation dans la poursuite de mes études. Il n'y eut que peu d'hésitation au moment de prendre ma décision malgré le très court délai qui m'avait été accordé. Il faut reconnaître que je n'étais pas préparé pour ce retour précipité, à cause des souvenirs de 14 années de ma vie d'adolescent. Ma décision fut finalement prise après consultation téléphonique avec mon oncle.
Je m' embarquai à l'aéroport du Bourget pour être à Conakry le 4 novembre 1964, quatre jours avant une importante date du calendrier révolutionnaire guinéen, celle du 8 novembre (la loi cadre).
Ce faisant, je pensais avoir agi par amour pour mon pays, confiance aux dirigeants, et adhésion à leur programme. Etant le premier ingénieur guinéen dans ce domaine, je fus nommé par le chef de l'Etat directeur de la navigation et des transports aériens quelques semaines seulement après mon arrivée, puis directeur général de l'aviation civile quelques mois après (mars 1965).
Cependant, au fil du temps, j'allais découvrir que les réalités étaient autres que ce que j'avais connu plus d'une décennie auparavant.


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