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Camp Boiro Memorial / Victimes / Témoignages


Alsény René Gomez
Camp Boiro. Parler ou périr

Paris. L'Harmattan. 2007. 253 pages


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Deuxiéme Partie.
Des gouttes d'eau pour un chiffon

Chapitre II

Nouvelles réalités, nouvelles épreuves

Ma première mission fut aussi ma prenùère sortie depuis mon retour. J'avais alors dirigé la délégation guinéenne à une assemblée générale de l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI) à Montréal au Canada. Mon père, Joseph Gomez, est décédé à cette période. C'était en juin 1965. Une vraie catastrophe pour moi. En effet, parti à l'âge de 14 ans, je revenais après 14 années d'absence, fermement décidé à prendre le relais et soulager notre papa qui avait consacré sa vie à assurer à ses six enfants, une, bonne éducation et une formation de haut niveau.
Après tant de sacrifices consentis, il nous avait prématurément quittés au moment même où il allait commencer à profiter des fruits de son travail. Etant l'aîné de la famille, je mesurais tout le poids de l'héritage alors que mes frères et soeurs étaient encore sur les bancs des collèges et universités.
Malgré la douleur, il fallait penser à l'avenir avec la priorité de fonder un foyer.

Un mariage non désiré

Avec le temps, j'avais fini par me réintégrer dans la société après une si longue absence. Il fallait donc penser à concrétiser une promesse faite lors de mon départ précipité de France. Je voulais retourner à Paris pour célébrer mon mariage avec ma compagne qui m'y attendait toujours. Il se trouve que je fais très rarement des promesses. C'est, sans nul doute, pourquoi je tiens toujours à honorer celles qui sont faites. Il me fallait une autorisation.
Je décidai donc d'aller voir le chef de l'Etat car lui seul pouvait en décider. Ce que je fis.
Le président Sékou Touré m'écouta avec patience. A la fin de mon exposé, il me répondit avec tant d'amabilité et de conviction que je crus un moment me trouver en face d'un père, au point d'oublier qu'il était avant tout un homme politique et de surcroît chef d'Etat. Erreur grave qui a failli me coûter la vie quelques années plus tard. En effet, il se trouve qu'il était hostile au mariage mixte, mais je ne le savais pas.
Après la communication de ma demande de permission, le Président Sékou Touré commença son argumentaire par me parler de son séjour parisien au Palais Bourbon au moment de son mandat de député. Il avait continué en me parlant de ses relations avec sa secrétaire d'alors.
— Tout le monde pensait, me dit-il, que notre cohabitation allait se terminer devant le maire, mais il n'en fut rien. C'est finalement l'un de mes collègues africains qui avait accepté de se mettre la corde au cou.
Ce rappel, c'était juste pour me mettre en garde car dans son entendement, l'on ne pourrait jamais avoir la totale confiance des camarades si l'on était marié à une blanche. Voulant mieux me convaincre, il cita le nom d'un membre de son gouvernement, qui était marié à une française.
— Tu me vois, dit-il, quand nous nous retrouvons en Conseil des Ministres, nous parlons avec appréhension, car nous ne pouvons pas lui faire totalement confiance.
Il s'agissait de Balla Camara, Ministre du commerce, qui sera d'ailleurs arrêté quelques mois après. Evidemment le message était clair, mais je ne l'avais pas compris. Aussi, ma réponse fut-elle simple, courte mais courtoise.
— Monsieur le Président, j'ai promis, et avec votre permission, je souhaiterais honorer mon engagement.
Je ressortis satisfait, après son accord.

Difficile intégration

Je me suis rendu en France quelques semaines après cette audience pour célébrer mon mariage. Revenu seul, mon épouse, Nicole Conte, m'a rejoint un peu plus tard. Cette fois, c'est elle qui s'était retrouvée sur un autre continent et dans un univers totalement nouveau.
Il faut reconnaître qu'il n'était pas facile de s'intégrer dans notre société, surtout lorsque le conjoint demeurait le seul compagnon, donc votre seul interlocuteur. Avec les obligations professionnelles qui me retenaient très souvent loin de la maison, les journées étaient interminables et finalement insupportables.
Après quelques mois, la crise de nerfs semblait inévitable. Elle finit par demander que nous retournions en France. Naturellement, c'était une option difficile voire impossible à envisager, du moins en ce qui me concernait. En fin de compte une solution de compromis fut trouvée. Elle reçut un billet aller et retour d'une validité de 12 mois. Le temps nécessaire pour la réflexion. Ce fut un voyage sans retour.

Un nouveau départ

Plusieurs mois après, c'était toujours le silence complet. Je décidai donc de penser à l'avenir et de refaire ma vie. C'est ce que je fis en épousant à Dalaba en novembre 1966, mademoiselle Nène Fouta Bah, qui allait être ma nouvelle compagne pour le meilleur et pour le pire. Comme tous les nouveaux mariés, au sortir de la lune de miel l'avenir était en rose, et l'on ne pensait qu'au meilleur. Pourtant, le pire allait nous rattraper beaucoup plus vite que prévu.

Les premières arrestations

Mon épouse avait une cousine du nom de Arabiou Diallo, qui était mariée à Diop Tidiane, un jeune cadre de Dinguiraye, administrateur dans la Société qui gérait ce qui était à l'époque la première usine d'alumine en Afrique : la société Fria. Lorsqu'en 1969 fut annoncée par le pouvoir la découverte de ce qu'on appela le complot Kaman-Fodéba, le Guinéen et l'intellectuel que j'étais, pensait alors que c'était une affaire purement « kaki ». En effet, Kaman était colonel et Fodéba, ancien ministre de la défense et de la sécurité. En réalité je n'avais encore rien compris.
En effet, à mon grand étonnement, les arrestations avaient continué au niveau du gouvernement d'abord, avec celles de Karim Fofana et Barry Diawadou. Puis ce fut au tour des industriels et hommes d'affaires très connus tels que Baidi Gueye. Tous ceux-là évoluant hors de mon milieu, j'avoue que je n'avais pas eu à l'époque suffisamment d'éléments d'appréciation. Cependant, lorsque ce fut le tour du docteur Maréga Bocar et Diop Tidiane, je commençai à avoir des doutes. Bien entendu, je n'étais pas sorti dans la rue pour le clamer, mais j'avais tenu à le manifester par mon comportement. En effet, Diop et son épouse étaient les premiers amis de notre couple. Je refusai de croire à sa culpabilité et continuai à rendre tous les jours visite à son épouse et à leur enfant. Pour moi, c'était un geste normal d'amitié et de soutien.
Puis un dimanche, je me suis rendu à Dubréka, une ville située à 50 kilomètres de Conakry, en compagnie d'un très proche parent de Diop, qui était notre ami commun, Madany Kouyaté. Nous avions décidé de rendre visite au Gouverneur de la [ville] région, qui était aussi l'oncle paternel de mon épouse.
Ancien chef de canton (province) du temps de la colonisation, et devenu gestionnaire depuis que Sékou Touré avait fait abolir la chefferie traditionnelle, il était bien placé pour connaître et l'homme et son système. Il était aussi très lié au père de Arabiou. Dans la tradition africaine, c'est mon beau-père, et c'est à ce titre qu'il avait tenu à nous prodiguer de sages conseils en parlant de l'actualité

Nous avions donc fini l'année 1969 avec une pensée pour notre ami que nous espérions encore revoir un de ces jours car, nous pensions naivement que les innocents sortaient toujours de prison. Finalement, Diop Tidiane n'était jamais revenu, et moi je n'avais jamais cessé de fréquenter sa veuve. Cependant, quelque chose avait changé car à partir de ce jour, le doute s'était installé dans mon esprit.
Quant à ma petite famille, l'année 1970 s'annonçait en rose car mon épouse attendait notre deuxième enfant. Elle était finalement arrivée en juillet, c'était une fille.
Nous vivions donc tranquilles et heureux, jusqu'à cette inoubliable nuit du 22 novembre 1970.


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