webGuinée
Camp Boiro Memorial / Victimes / Témoignages


Alsény René Gomez
Camp Boiro. Parler ou périr

Paris. L'Harmattan. 2007. 253 pages


      Sommaire      

Deuxiéme Partie.
Des gouttes d'eau pour un chiffon

Chapitre III
L'agression

C'était un samedi, 22ème jour du mois de ramadan. Les fidèles musulmans respectueux des prescriptions du saint Coran, prenaient un repos bien mérité avant d'aborder la dernière semaine de carême. Malgré cela, les lieux de loisirs étaient bien fréquentés par la jeunesse de la capitale. En ce qui me concerne, je dormais profondément lorsque je fus réveillé par mon épouse qui avait le sommeil très léger à cause de l'enfant en bas âge. Des bruits sourds et répétés étaient perceptibles au lointain. Une fois réveillé, je regardai l'heure, il était 02h30 du matin. Surpris et inquiet, je pris immédiatement le téléphone pour appeler mon ministre de tutelle, Karim Bangoura. Il mit du temps avant de répondre car il dormait. Puis je le mis au courant de la situation :
— Monsieur le ministre je m'excuse de vous déranger, mais des bruits sourds et répétés sont perçus au lointain, et semblent provenir de la ville.
— Je n'entends rien.
— Il faut alors ouvrir votre fenêtre.
— Oui j'entends à présent, mais j'ignore ce que c'est. Y aurait-il des explosifs dans un bateau en rade ?
— A ma connaissance, non.
J'avais alors demandé d'interrompre la communication pour me permettre de sortir dans la cour.
Notre villa trônant sur une colline, les bruits étaient devenus plus faciles à identifier, et l'on pouvait à présent penser à des armes lourdes.
Je fis le compte rendu à mon Ministre. Cela l'inquiétait et il voulut se rendre en ville, car disait-il, « dans ces conditions, ma place est auprès du Président.»
Je lui avais alors recommandé d'attendre le lever du jour, pour avoir de plus amples informations, et surtout d'éviter d'aller à l'aveuglette, au risque de ne jamais arriver à destination. Quant à moi, je m'étais habillé pour me rendre à mon bureau qui se trouvait à quelques centaines de mètres plus bas.
Une fois sur place, je constatai que tous les hommes étaient à leur poste, et que la situation était normale. Je décidai alors de me rendre au village de Gbessia, situé en bordure de mer, au sud de la piste, pour voir Bangoura Facinet. Etant travailleur à l'aéroport, il était aussi membre de la section du parti, donc la plus haute autorité politique dont le domaine de compétence couvrait le secteur de l'aéroport. J'avais dû traverser seul en voiture la piste d'atterrissage pour me rendre sur place. Comme tout le monde, les populations de cette localité située en haute banlieue étaient au dehors et semblaient très angoissées.
J'embarquai Facinet dans ma voiture et nous sommes revenus au bureau. Une fois sur place, je lui demandai de prendre un camion incendie pour se rendre au Camp militaire Alpha Yaya, qui se trouvait non loin de là, afin de connaître les dispositions envisagées par la hiérarchie militaire pour les installations de l'aéroport.
Au Camp, c'était la frustration voire même un début de débandade. En effet, les officiers étaient là impuissants, car disait-on, « les clefs de l'armurerie étaient détenues par le Président, et tout le monde était dans l'attente. »
En fin de compte, je suis resté consigné à mon bureau pendant quarante-huit heures sans regagner mon domicile. Mes repas étaient servis sur place. Le téléphone sonnait à tout moment et je devais répondre à chaque appel. L'aéroport étant une zone stratégique. Chacun cherchait à connaître ce qui s'y passait. Fort heureusement, aucune perturbation n'était à signaler.
Toutefois, après le lever du jour, les préoccupations de mes interlocuteurs avaient changé. La priorité c'était l'arrivée des troupes de renfort venant du Camp Kémé Bouréma de Kindia, une garnison située à 150 kilomètres de la capitale. Conakry n'avait à l'époque qu'une seule voie d'accès, les convois devaient donc nécessairement passer devant l'aéroport. J'ai encore en mémoire les appels répétés et angoissés de certains de mes interlocuteurs, qui étaient de hauts dignitaires du régime. Au fur et à mesure que le temps passait, l'inquiétude et le désespoir étaient nettement perceptibles dans leur voix. Il m'aura fallu attendre plusieurs mois et des témoignages de détenus pour savoir que :

  1. Le groupe des assaillants qui devait attaquer l'aéroport et détruire les avions au sol, avait refusé d'exécuter les consignes. Le responsable de l'opération Jean Januaro Lopez avait justifié son refus en précisant qu'au moment où il recevait les instructions au port d'embarquement, leur destination n'avait pas été révélée. C'est une fois le débarquement effectué, qu'il se serait rendu compte qu'il s'agissait de la Guinée. Il était donc resté en embuscade avec ses hommes dans les hautes herbes le long de la piste.
    Au lever du jour, il avait effectivement envoyé un émissaire au village pour signaler leur présence, et transmettre la décision de leur reddition.
    Si la mission de Lopez avait été exécutée jusqu'au bout, peut-être que le cours des évènements aurait changé, et que, moi-même, je n'aurais pas eu l'occasion de relater ces faits. Ce geste, avec tout ce qu'il comporte comme signification, n'avait pas épargné Januaro Lopez et ses hommes. Ils subirent le même sort que tous les autres assaillants faits prisonniers.
  2. Les appels angoissés que je recevais provenaient, pour certains, de dignitaires cachés dans des chambres de l'hôtel Camayenne, alors que d'autres étaient terrés dans des maisons de quartier, au point que l'on disait qu'ils étaient sous les lits.

De son côté, dès l'aube le ministre Karim Bangoura s'était rendu à la Présidence. Plus de doute possible sur les origines des coups de feu nocturnes car les dégâts humains et matériels étaient visibles à certains points stratégiques de la capitale, tels que la route passant devant la centrale électrique en ville, et l'entrée du Camp Boiro en banlieue. Stationnant dans nos eaux territoriales, les navires ennemis étaient encore là, à portée de canon, comme pour nous narguer face à l'impuissance de notre marine et notre aviation.
Mais comment en était-on arrivé là ?

Les faits

Au plus fort de la guerre de libération de la Guinée Bissau, les combattants du Parti pour l'Indépendance de la Guinée et du Cap Vert (PAIGC), avaient fait prisonnier le pilote d'un avion portugais. Il se trouve que c'était le fils d'une personnalité très en vue à Lisbonne. Des contacts avaient donc été pris avec Amilcar Cabral, le premier responsable du PAIGC, pour négocier sa libération. De source digne de foi, il semble que Amilcar Cabral aurait accepté le principe.
Par contre, Sékou Touré, informé, aurait émis un avis contraire. Qu'à cela ne tienne. Une partie de la somme proposée au PAIGC aurait alors été utilisée pour monter une expédition sur Conakry. Informé, Cabral communiqua la nouvelle à Sékou Touré en lui disant que la Guinée allait être attaquée. Sans faire référence à sa source, Sékou Touré en fit le thème principal de toutes ses conférences d'information tout au long de l'année 1970. A cet effet, des dispositions étaient prises au niveau des garnisons de Conakry pour faire échec à un tel projet. Les différentes missions étaient bien définies, avec les officiers responsables, et les hommes nécessaires pour leur accomplissement. La consigne était claire et simple : En cas d'alerte, tout le monde devait se retrouver au Camp Samory pour le regroupement et la distribution des armes. Cependant, ce programme présentait des risques, et pas des moindres. C'est le Capitaine Kaba 41 Camara qui eut l'outrecuidance d'en parler, à savoir l'imprudence, voire même le danger d'une telle disposition. Remarque fort pertinente mais peu appréciée par la hiérarchie, qui le lui fera savoir quelques mois plus tard avec un ticket pour le Camp Boiro.
Le jour de l'agression, ce que l'officier Kaba 41 craignait s'était malheureusement produit. Ce fut un vrai massacre aux abords du Camp pour notre innocente et insouciante jeunesse qui, sortie précipitamment des bars et dancings, essayait de regagner les domiciles en empruntant la route qui passe devant le Camp Samory. Pour comble, ces innocentes victimes seront accusées plus tard de complicité avec les assaillants qu'elles seraient venues accueillir au Camp. Ce fut le cas de Bob Sow , un journaliste de la radio 1, et de tous ceux qui étaient avec lui. Que dire de ces dizaines de soldats et officiers qui, pour obéir à la consigne, s'étaient précipités à l'entrée du Camp Samory pour le rassemblement. Le capitaine Diallo Thiana, dont le rôle avait été remarquable dans la défense de la capitale, nous en donne un aperçu dans une interview parue dans un journal local en date du 20 février 2006.

« Parmi les gens qui sont morts en défendant leur patrie : Lieutenant Alfred Thomas, Capitaine Moriba Kourouma de la Marine Ceux-là sont morts à la porte du Camp Samory. Il y a un jeune soldat qui a été tué devant moi au lieu même du rassemblement. En plus, il y a mon neveu Mané Moussa, et son chauffeur Sow qui sont morts à la porte même de l'Etat-Major. A cette liste, il faudra ajouter le nom du Lieutenant Camara Massadian, officier adjoint du Camp Boiro, abattu lui aussi à l'entrée du Camp Samory.»

Tant d'autres qui auraient peut-être survécu si la consigne avait été plus responsable. Triste et macabre spectacle que de voir ces corps jonchant aussi bien l'intérieur que les trottoirs et les abords du Camp. Il avait simplement fallu aux assaillants venus en pleine nuit et connaissant le terrain, d'attendre, camouflés dans les arbres qui bordaient l'entrée du camp.

Pendant ce temps, la hiérarchie militaire conduite par le Général Keita Noumandian, chef d'Etat major des armées, s'était précipitée au palais présidentiel. «
A leur vue, le Président Sékou Touré croyant à un coup d'Etat perdit son sang-froid et levant les bras en l'air, leur dit en tremblant :
— Tuez-moi, mais ne me livrez pas au peuple. Ne me faites pas honte ». (En langue maninka : alu kana na maloya).
Les officiers répondirent :
— Non Président, nous venons chercher les clefs des magasins de munitions.
Plus tard, le Général Noumandian racontera la scène à son vieil ami, le sage Elhadj Sinkoun Kaba, qui lui dira :
— Vous auriez dû improviser un coup d'Etat et l'arrêter. Vous avez eu tort, bien tort ».
Et avec une certaine tristesse dans les yeux, une certaine émotion dans la voix, il ajouta: « Maintenant, il vous tuera tous n'épargnera aucun de vous 2.
Triste présage qui s'est avéré juste.

Au même moment, à l'autre bout de la ville, en banlieue, et plus précisément au Camp Boiro, les assaillants avaient pris le contrôle des lieux après une courageuse résistance des hommes de garde. Dans les cellules, c'était d'abord l'angoisse rapidement transformée en peur panique. Puis, l'agent porte-clefs, tenu en joue, avait ouvert les portes les unes après les autres. Il était suivi par un groupe d'hommes en uniforme, armés et portant plusieurs ceintures de munitions. Pendant ce temps, d'autres communiquaient par radio avec des correspondants éloignés mais dans une langue qui ressemblait au portugais. Une fois regroupés au dehors, les soixante-seize détenus surpris ne savaient que dire à ces libérateurs peu ordinaires. Abordant celui qui semblait être le meneur, docteur Bocar Maréga demanda :
— Chef, si vous savez que le Président Sékou Touré est en place, pardon n'aggravez pas notre sort, laissez-nous ici !
Le capitaine Pierre Koivogui répliqua immédiatement :
— Mes frères, si nous devons mourir, ne mourons pas dans ce trou. Sortons d'ici 3.
Il n'eut pas besoin de le répéter car c'est au pas de course que les détenus se sont retrouvés au portail du bloc, du moins pour ceux qui étaient capables de se déplacer seuls. Ce fut une macabre course d'obstacles car ils avaient dû enjamber le cadavre du chef de poste Sambou Condé. Ce dernier avait pris service tout juste la veille avec son nouveau grade d'adjudant-chef. Il était mort pour avoir jusqu'au bout tenu à appliquer les consignes à la lettre, à savoir ne jamais ouvrir le portail à toute personne qui ne soit mandatée par le comité révolutionnaire. Malheureusement pour lui, le visiteur du jour avait lui, mandat de tirer au moindre obstacle. C'était un officier portugais blanc, qu'il abattit sur-le-champ avant d'être déchiqueté à son tour par une rafale d'arme automatique tirée par les compagnons de l'officier. Ce fut pour les pensionnaires leur dernière vision du bloc.
Triste et inoubliable nuit pour des centaines d'habitants de Conakry, civils et militaires surpris dans leur sommeil pour les uns, alors que d'autres devaient se battre sans munitions et parfois même sans armes. Une nuit peu glorieuse pour le Responsable Suprême de la Révolution, qui avait trouvé refuge dans un premier temps dans la famille Guichard en ville, puis en banlieue à Dixinn chez Hadja Nènè Gallé Barry, l'une des épouses du gouverneur Bah Thierno Ibrahima.
Cependant, Sékou Touré ne tarda pas à se ressaisir pour récupérer la situation, et donner une nouvelle « impulsion » aux évènements.

La manipulation

En effet, sur le plan extérieur, il fallait impérativement convaincre la communauté internationale, car son soutien était indispensable. C'est la mission qui fut confiée à Karim Bangoura, car le Président Sékou Touré savait qu'il avait été consacré meilleur ambassadeur à Washington au moment où il y représentait la Guinée. Malgré son retour au pays, il restait très apprécié à la Maison Blanche et à l'ONU.
A la demande du Président, il s'était donc rendu au domicile du représentant du Secrétaire Général de l'ONU, qui habitait à l'époque sur la corniche nord dans le quartier Coronthie, et qui s'appelait Polgar. Sa mission fut effectivement couronnée de succès car, le message rédigé en sa présence, précisait entre autres :
« De la fenêtre de ma résidence, je peux encore voir les bateaux des agresseurs stationnés au large des côtes guinéennes ».
Un peu plus tard, les bateaux allaient lever l'ancre, après récupération des survivants de leur groupe, et avec tous les prisonniers portugais qui se trouvaient dans les prisons du PAIGC, notamment le pilote dont la libération avait fait l'objet de marchandage.

L'amalgame

Il fallait maintenant trouver des coupables et des complices. Une fois la menace écartée, les arrestations avaient immédiatement débuté. Comme il fallait s'y attendre, les évènements avaient donné raison au docteur Maréga plus tôt que prévu. En effet, les anciens pensionnaires de Boiro furent les premiers invités par communiqué radio à se présenter dans les permanences du parti dès le lendemain. Une fois récupérés, ils furent accusés de complicité avec les agresseurs et transférés à la prison de Kindia, une ville située à 135 kilomètres de la capitale. Au cours de ce transfert, alors qu'ils étaient tous ligotés aux coudes et aux pieds, arrivés au niveau du barrage de contrôle de Foulayah, sans raison apparente, un gendarme sorti du groupe se saisit d'un fusil mitrailleur pour tirer à bout portant deux rafales sur le véhicule. On entendit alors le Capitaine Pierre Koivogui s'écrier :
— Oh ! maman.
Mortellement atteint au bas ventre, il s'effondra sur la poitrine de Touré Kindo 4. Ce dernier, malgré son handicap, parvint cependant à lui fermer les yeux, mais ne put retenir ses larmes. Le véhicule, qui était à l'arrêt, avait le plancher ruisselant de sang car deux autres personnes grièvement blessées avaient également rendu l'âme. Il s'agissait d'un deuxième détenu, et d'un adjudant-chef assurant l'escorte du convoi. Quant aux survivants, à quelques exceptions près, ils seront fusillés avant la fin de l'année 1971.
Le signal étant ainsi donné, plus rien n'allait arrêter la machine infernale. « A quelque chose malheur est bon. » Ainsi aimait s'exclamer le Responsable Suprême de la Révolution. Peu de Guinéens comprenaient la réelle signification de cet adage. Malheureusement, ils n'eurent pas besoin d'attendre longtemps pour en faire les frais. En effet, mettant à profit les prises de position sans équivoque de l'ONU, et des organisations continentales africaines, Sékou Touré laissa les instances continuer à dénoncer l'agression et condamner l'agresseur portugais. Pendant ce temps, il s'était arrangé pour en faire une affaire intérieure sous forme de chasse aux complices.
Ce fut le point de départ d'une purge programmée de longue date, dont l'agression aura été le prétexte. Ainsi est née la Cinquième Colonne, fruit de l'imagination d'un citoyen tchèque, le docteur Kozel, en service à Kankan, en Haute-Guinée, et d'un Guinéen manipulateur hors classe : Emile Cissé.

Notes
1. Mamadou Bobo Sow dit Bob Sow était un cinéaste, directeur adjoint de Syli-Cinéma. Il avait pris sa caméra et s'était rendu au Camp Almamy Samori le 24 novembre pour filmer les dégâts causés par l'attaque. Interpellé, dit-on, par une sentinelle, il aurait tenté de s'enfuir. Il fut mitraillé sur le champ et à bout portant par une rafale de balle explosives. La version officielle est d'autant plus douteuse que la dépouille mortelle ne portait pas de traces de balles dans le dos. Il avait été abattu de front et tenait ses entrailles dans ses mains. A son enterrement à Camayenne, le jour même de la tragédie, en présence de son frère cadet, Oury Sow 'Jules', nous pûmes tous constater la réalité de ce meurtre. Dans un ultime geste d'adieu, Sow Jules détacha un morceau du linceul. Il se courba et trempa le bout de tissu dans un orifice sanglant du corps criblé son aîné, et mit la relique en poche. (T.S. Bah)
2. Alpha Abdoulaye Diallo. Dix, ans dans les géoles de Sékou Touré ou la vérité du Ministre.
3. Kindo Touré. Unique Survivant du « Complot Kaman-Fodéba »
4. Touré Kindo. Le transfert des prisonniers à Kindia.


Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.