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Camp Boiro Memorial / Victimes / Témoignages


Alsény René Gomez
Camp Boiro. Parler ou périr

Paris. L'Harmattan. 2007. 253 pages


      Sommaire      

Deuxiéme Partie.
Des gouttes d'eau pour un chiffon

Chapitre IV
La Cinquième Colonne

En guise de lever de rideau, il fallait un signal fort qui puisse symboliser la détermination du pouvoir et marquer les esprits. Pour un coup d'essai, ce fut un coup de maître. En effet, pour souhaiter un joyeux Noël à Monseigneur Raymond Marie Tchidimbo, archevêque de Conakry, le pouvoir l'avait invité à aller laisser ses petits souliers au poste de police de la prison du Camp Boiro. C'était au soir du 24 décembre 1970. A la place du Père Noël, c'est Fadama Condé, chef de poste au Bloc Boiro, qui s'était présenté. Le ton ainsi donné, devait faire réfléchir tout un chacun sur la partition que le PDG et son guide se préparaient à interpréter. Il ne fallut pas attendre trop longtemps pour être fixé. En effet, le mois de janvier allait débuter avec les arrestations des premiers membres du gouvernement et hauts cadres de l'Etat.
Pour ma part, comme à chaque nouvel an, j'étais sorti très tôt de chez moi ce 1er janvier 1971 pour aller présenter mes voeux à mon oncle Linseni Bangoura. En cours de route, j'avais prévu une halte au domicile de mon ami Barry Baba, que nous avions quitté à 23 heures, mon épouse et moi, après un réveillon intime et très sobre, compte tenu de la conjoncture. Venu pour souhaiter une bonne année, je fus accueilli à la porte du salon par une épouse en larmes, qui m'annonça l'arrestation de son mari quelque temps seulement après notre départ la veille au soir.
Une vraie douche froide pour un Nouvel An.
Les jours suivants, mes camarades et moi avions essayé de ne rien modifier dans nos habitudes. Une fois par semaine, nous avions des entraînements sur le terrain annexe du stade du 28 septembre. La particularité de notre groupe résidait dans le fait que non seulement nous étions tous d'anciens étudiants diplômés d'écoles françaises ou européennes, mais il se trouvait que la grande majorité d'entre nous avaient eu comme épouses des Européennes. Je ne sais si ceci expliquait cela, toujours est-il que depuis le 1er janvier, à chaque entraînement nous enregistrions une absence. Ce furent, successivement celle de :

Comme on peut le deviner, les entraînements se sont interrompus faute de joueurs car finalement nous nous étions tous retrouvés à Boiro avant le nouvel an. Fort malheureusement, nous n'avions pas prévu d'entraînement pour une telle épreuve.

L'année 1971 fut en définitive inoubliable.

Les convois de la honte

Ce fut tout d'abord l'expulsion des familles des Guinéens arrêtés et qui étaient classées dans la catégorie : « mariage mixte ». En ma qualité de directeur général de l'aviation civile, j'avais pour mission de veiller au bon déroulement de l'opération. Ce fut ma première épreuve de torture morale, car c'était comme si je devais participer à l'expulsion de ma propre famille. J'y ai vécu une scène inoubliable lorsque, au bas de la passerelle, une mère avait été dépossédée de son enfant en bas âge juste au moment de monter dans l'avion. « Celui-là est un guinéen, il doit rester ici ! » dit l'agent, avant de tourner le dos à la femme que j'ai juste eu le temps de recueillir dans mes bras. Elle pleurait à chaudes larmes et moi j'essayais vainement de la consoler. J'avais pu identifier dans la longue file d'attente, en plus des Françaises, des ressortissants américains, membres du Corps de la Paix, suivis de ceux de la République Fédérale d'Allemagne. J'apprendrai plus tard que les expulsés avaient tout juste eu 60 minutes pour faire leurs valises. Tristes et pénibles souvenirs.
Cependant, je n'étais toujours pas au bout de mes peines dans l'exercice de mes fonctions, car après cette expulsion, j'allais être le témoin d'un débarquement tout spécial.
En effet, quelques jours seulement après, l'avion d'Air Guinée avait décollé un soir pour un vol spécial sur Banjul en Gambie. J'étais à l'aéroport au retour du vol vers 2 heures du matin. Pour être spécial, c'était réellement une « cargaison spéciale ». Pour faire plaisir à son ami Sékou Touré, le président Daouda Kairaba Diawara avait fait procéder à des rafles dans les quartiers surpeuplés de sa capitale, et fait arrêter des dizaines de jeunes. C'étaient des saisonniers guinéens qui traversaient la frontière pendant la campagne agricole, à la recherche d'un emploi temporaire, et des ressortissants guinéens résidents. Dès que l'avion s'était immobilisé, des camions militaires étaient venus se garer avec les portières arrière ouvertes. Incroyable mais vrai ! Les passagers avaient voyagé avec les pieds attachés et les mains liées dans le dos. Ils ont été déchargés et embarqués dans les camions comme des colis postaux. Aucun doute n'était possible sur leur destination et leur exécution était déjà certainement programmée.

Les pendaisons

Pendant ce temps, les dépositions sous forme d'aveux étaient diffusées sur les antennes de la Radio nationale, la Voix de la Révolution.
Le 23 janvier 1971, sur leur demande expresse, les ministres Tibou Tounkara et Diallo Alpha Taran étaient auditionnés par les députés de l'Assemblée Nationale Populaire. Tous les deux avaient été dénoncés par le ministre Baldé Ousmane dans sa déposition. Ils avaient tenu à s'expliquer. Pourtant les Guinéens, dans leur très grande majorité, étaient unanimes à reconnaître le patriotisme et l'intégrité de ces deux cadres. La pertinence de leur argumentation et la sincérité de leurs déclarations devant l'Assemblée avaient ébranlé tous les participants, du moins en leur âme et conscience.
En conclusion, tous les deux avaient demandé à être confrontés avec leur accusateur, en l'occurrence Baldé Ousmane. Bien entendu, ils ignoraient alors que la confrontation n'était pas révolutionnaire, comme aimait à répéter Ismaël Touré, le président du Comité Révolutionnaire. La réponse est arrivée quarante-huit heures après.

En effet, je dormais lorsque je fus réveillé par un coup de téléphone me demandant d'aller voir des pendus au pont du 8 Novembre. J'avais d'abord cru à un canular. Face à l'insistance de mon interlocuteur, j'avais quand même attendu le lever du jour pour aller vérifier. En cours de route, je dépassai des gens qui accouraient de toutes parts. Je suis arrivé sous le pont avant le raz-de-marée. Une vision d'apocalypse et des scènes inoubliables. J'ai encore en mémoire trois faits qui m'ont marqué. Ce sont :

  1. Les corps sans vie de quatre personnes qui étaient en train de se balancer sous le pont :
    1. Baldé Ousmane, ministre et ancien gouverneur de la Banque centrale
    2. Magassouba Moriba, ministre
    3. Barry Ibrahima, dit Barry III, ministre
    4. Keita Kara, commissaire de police
      Baldé Ousmane avait un pantalon, tandis que les trois autres n'avaient que des culottes. Cela m'intriguait. On entendait dire que c'était à cause du fait qu'il était le premier signataire des premiers billets de banque guinéens. Il aura fallu que je me retrouve à Boiro pour savoir que le pantalon servait en réalité à camoufler les traces trop visibles de tortures.
  2. Les femmes, ces femmes guinéennes, dont certaines n'ont même pas accès au cimetière le jour de l'enterrement, ce sont ces mêmes femmes qui étaient là, en train de chanter et danser, avec dans les mains des bouts de bois qui leurs servaient de piques qu'elles introduisaient dans les culottes des pendus.
  3. Les enfants étaient ceux des écoles, qui avaient été fermées pour les conduire au spectacle. Et dire que parmi ces enfants se trouvaient certains dont le père était là sur la potence, et l'on voudrait nous faire croire que c'était un geste révolutionnaire que de leur faire vivre ce macabre spectacle. Le choc fut tel que certains enfants ne sont revenus sur le pont que le 25 janvier 2005, à l'occasion de la commémoration de l'évènement ar l'association des victimes du Camp Boiro.

Très tôt le lendemain, les cadavres avaient été transportés à Kissosso non loin de l'emplacement de l'actuel domaine occupé par le génie route de l'armée. Une grande fosse y était déjà creusée. Après y avoir jeté les quatre cadavres des pendus du pont du 8 Novembre, on avait fait venir madame Camara Loffo, ancienne ministre. Elle avait été transférée de Kindia le 24 janvier en compagnie des quatre autres victimes. Elle était en attente jusqu'alors au Camp Alpha Yaya non loin de là. Et l'on avait tenu à ce qu'elle puisse voir le contenu de la fosse avant d'être exécutée.
Que retenir de ce spectacle ?
Qu'à partir de ce moment, les Guinéens devaient savoir que le Rubicon avait été franchi, et que plus rien n'allait arrêter le processus.

L'engrenage

Le scénario mis au point par le docteur Kozel et Emile Cissé étant bien assimilé, le travail pouvait commencer. Pour la circonstance, le Comité Révolutionnaire avait été décentralisé avec des commissions à Kankan, Kindia, et pour un certain temps à Gaoual et Koundara.
Le système était simple mais efficace, à savoir :

Chaque soir, les Guinéens attendaient avec inquiétude les informations de 20 heures à la radio nationale. C'était le sursis pour les uns, et Boiro pour les personnes citées. C'est ainsi qu'un soir de juillet 1971, on entendit le commentateur parler du traître Karim Bangoura, et cela à plusieurs reprises.
Après un moment, ce fut un rectificatif disant qu'une erreur s'était glissée au cours du bulletin :
— Il s'agissait bien évidemment du traître Karim Fofana dira-t-il alors, et non du secrétaire d'Etat Karim Bangoura.
Le père de Karim Bangoura, inquiet, fut reçu quelques jours après par le président Sékou Touré en compagnie de son fils. Il les rassura, et précisa même :
— C'est l'un de mes meilleurs cadres. Ce sont les ennemis de la Révolution qui font courir les fausses rumeurs de son arrestation. Il n'est pas question de l'arrêter.

Puis fait exceptionnel, quelques jours après, Karim Bangoura fut chargé de l'inauguration de l'usine de céramique que les Coréens venaient de réaliser à Matoto dans la proche banlieue de Conakry. C'étaient des missions dévolues jusqu'alors aux seuls membres du Bureau Politique du parti. Cependant, quelques jours après, plus précisément le 1er août 1971, le nom de Karim fut de nouveau cité dans une déposition. Aucun rectificatif n'ayant été fait jusqu'à la fin de la déposition, les responsables du comité sont venus le prendre à son domicile.
Ils venaient tout juste de partir lorsque je suis arrivé chez lui. Je suis retourné chez moi complètement assommé. Bien entendu Sékou Touré pourra toujours dire qu'il avait tenu parole. Il n'avait pas arrêté Karim puisque c'est le peuple qui l'avait fait.
Cette arrestation était venue confirmer les doutes que j'avais sur la culpabilité des personnes arrêtées.

C'est pourquoi, après quelques jours, je me suis rendu au bureau de Diao Baldé, un ami d'enfance, qui était ministre de la jeunesse et membre du Bureau politique national du parti. M'adressant non pas au responsable mais à l'ami, je lui fis part de mes doutes et de mes inquiétudes. J'évitai de parler de Karim car mes relations avec lui étaient connues de tous. J'avais préféré parler de l'affaire Tidiane qui avait été remise à jour par le Comité Révolutionnaire pour ratisser large dans les arrestations. L'on se souvient qu'il s'était jeté sur le président Sékou Touré qui était debout dans sa voiture décapotable alors qu'il recevait le président Kenneth Kaunda de Zambie le 24 juin 1969. Il avait réussi à le mettre à terre, avant d'être abattu par Guy Guichard, chef de la police, sur instruction du président Sékou Touré. C'est ce jour que M'Baye Cheik Oumar, qui faisait office d'interprète, avait lui aussi tiré son ticket pour Boiro. En effet, assis à l'avant du véhicule à côté de l'aide de camp, il s'était trouvé malgré lui là où il ne fallait pas, le jour où il ne fallait pas, pour être témoin de ce qu'il ne fallait pas voir.

Dans les dépositions précédentes, on disait que Tidiane avait suivi des entraînements pour apprendre à monter dans une voiture en marche, et à manier le couteau. L'on précisait que ces entraînements avaient eu lieu sur la route de Nongo, précisément à Taadi, un village situé en très haute banlieue. Il se trouve que j'avais un terrain au lieu-dit Taadi. Le problème était que malgré mes fréquents déplacements, je n'avais jamais vu pareil exercice sur l'unique rue poussiéreuse de Taadi. Mieux, personne dans le village ne se souvenait d'une telle équipée.
Après avoir écouté avec attention, mon ami avait souri, puis me regardant dans les yeux, il me demanda :
— Est-ce qu'on t'a demandé quelque chose ?
Je répondis par la négative.
— Alors, retourne chez toi et reste tranquille, me dit-il.
C'est ce que je fis jusqu'à ce mois de septembre 1971.
En effet quelques semaines s'étaient déjà écoulées après cette visite lorsque, me rendant chez mon oncle, un après-midi, j'y trouvai une correspondance qui m'était destinée. Nous étions le 22 septembre 1971. C'était une convocation envoyée par un tribunal parisien, qui m'invitait à me rendre à Paris pour entamer une procédure de réconciliation, prélude à celle du divorce. Bien entendu j'étais loin d'imaginer qu'un autre tribunal allait avoir besoin de moi, plus tôt que prévu, avec comme particularité qu'il était surtout local et moins procédurier.

Mon arrestation

22 septembre 1936 et 22 septembre 1971. Deux dates, à jamais gravées dans ma mémoire. La première comme date de ma naissance, et la seconde comme date de mon arrestation. Date anniversaire, ce 22 septembre 1971 avait donc débuté par une première surprise plutôt inattendue, dans l'après-midi lors de ma visite chez mon oncle. Heureusement une autre plus agréable m'attendait à la maison. En effet, comme chaque année depuis notre mariage, mon épouse, Nènè Fouta, m'avait préparé un cadeau d'anniversaire. Nous avions deux enfants, Joseph qui avait trois ans et Esther quatorze mois. En somme un anniversaire très intime, dans un foyer sans histoire.
Très tard dans la nuit, je fus réveillé par des bruits sourds et répétés provenant de la porte du salon. Je me suis immédiatement levé pour aller ouvrir. Sous la véranda se tenait le commissaire Sékou Konaté, accompagné de deux hommes armés et casqués. Un troisième se trouvait près de la voiture, une Volkswagen blanche sans numéro.
— On a besoin de vous, me dit-il.
Je demandai alors si je pouvais m'habiller. M'ayant répondu par l'affirmative, je me suis dirigé vers la chambre à coucher. Ils m'avaient suivi tous les trois. Mon épouse et mes deux enfants dormaient. Dans la deuxième chambre se trouvaient mes deux belles-soeurs, Binta Bah et Hafsatou Bah. Avec beaucoup de précautions j'ouvris l'armoire pour prendre mes habits. Je n'eus pas à chercher bien longtemps car ils venaient d'y être déposés dans la soirée.
C'était mon cadeau d'anniversaire. Un ensemble marron brodé. Fort heureusement, mes enfants n'avaient pas été réveillés. Par contre, le bruit des pas et des portes avait fini par réveiller mon épouse et ses soeurs. Au moment où nous nous acheminions vers la sortie pour monter dans la voiture, je me suis retourné ; mon épouse était déjà sur la véranda, secouée par des sanglots et soutenue par ses deux soeurs.
— C'est pour une vérification, dit le commissaire.
Et je répliquai en clamant haut et fort :
— Je suis innocent, je reviendrai.
C'est sur ces mots et sur cette dernière vision que j'ai quitté ma famille.
La voiture avait déjà dévalé la pente et nous nous dirigions vers la ville, laissant l'aviation derrière nous.
Arrivés à la hauteur de l'hôpital Donka, sur l'autoroute, nous avons viré à droite. Aucun doute n'était plus possible : c'était la direction du Camp Boiro. Je compris alors que mon tour était arrivé.
On n'arrivera certainement jamais à identifier tous ceux qui ont eu à longer les murs de l'hôpital Donka, pour se retrouver au Camp Boiro. Arrivés à destination, je fus directement conduit au bloc. Après la fouille et le déshabillage d'accueil, il me restait encore ma montre au poignet. On m'invita à la déposer.
A partir de ce moment, le temps s'est arrêté pour moi, du moins dans ce qui avait été jusqu'alors ma vie d'homme libre. Il était 1h du matin. J'allais rester finalement sept ans, sept mois, dix-neuf jours, dix neuf heures et trente minutes au Bloc Boiro. Une bien longue et pénible rupture dans la vie d'un homme de trente-cinq ans.
J'ai vécu ces années et ces heures comme un spectateur dans la salle de projection d'un film en relief, où l'on a l'impression d'être la cible de tous les dangers. Impossible de tout raconter, car chaque minute de vie était un combat qui n'était pas gagné d'avance. Néanmoins, je vous invite à revivre avec moi, quelques étapes et certaines séquences spécifiques de ce qu'a été l'enfer de Boiro, de septembre 1971 à mai 1979, période de ma détention.


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