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Camp Boiro Memorial / Victimes / Témoignages


Alsény René Gomez
Camp Boiro. Parler ou périr

Paris. L'Harmattan. 2007. 253 pages


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Chapitre V
L'enfer de Boiro

Il devait être 1h05 lorsque je fus déposé dans la cellule 5. C'était ma première cellule. Personne ne dormait car à Boiro tous les évènements importants se passaient la nuit. Il avait fallu plusieurs minutes pour que mes yeux s'adaptent à la pénombre, avant de pouvoir m'orienter et dénombrer les silhouettes. Conformément à la tradition je déclinai mon identité et mes fonctions, après quoi ce fut le tour de chacun de mes nouveaux compagnons. Le protocole d'arrivée ainsi terminé, la question qui suivait était toujours la même :
— Pourquoi as-tu été arrêté ? C'était toujours aussi la même réponse :
— Je ne sais pas.
En effet, on se retrouvait toujours à Boiro sur dénonciation, par convocation ou par kidnapping, à des heures indues et en des lieux inappropriés. Après cette formalité, je fis connaissance avec mes compagnons de cellule :

Mes yeux s'étant habitués à l'environnement, je fis du regard le tour du propriétaire. C'était une pièce d'environ 3m sur 3,50 avec des murs de 3 mètres de haut, sans plafond. Au fond dans le coin droit, recouvert par un bout de carton, un pot de chambre qui devait être blanc à l'origine. Il portait sur le bas, à plusieurs endroits, de grosses enflures. J'allais savoir plus tard que c'étaient des trous bouchés avec du chiffon et du savon. Les détenus étaient couchés par terre. Seuls quelques privilégiés avaient un bout de carton qui arrivait tout juste à la hauteur du buste. Camara Daouda était l'un de ces heureux pensionnaires. Il m'invita à prendre place à côté de lui, tout près de la porte. Il y avait pour compléter ce tableau quatre gobelets de un litre, dont la couleur blanche semblait un peu insolite entre les tenues sombres dans un décor de murs crasseux. La consigne était formelle : éviter au maximum l'utilisation du pot, hormis les cas d'urgence, car en cas de mauvaise manipulation, les bouchons pouvaient céder et le contenu se déverser dans la cellule, alors que la vidange avait lieu une seule fois en 24 heures. Le lendemain matin, j'avais négligé ma ration, le pain était insignifiant, puis de toute façon je n'avais pas faim. Mes compagnons me regardaient avec compassion, avec l'air de dire :
— Cela te passera, nous avons tous connu cela.
Comment d'ailleurs avoir faim après une nuit d'insomnie, entièrement consacrée à penser à ma famille ? Pendant ce temps, d'après mon épouse, à la maison après mon départ, le reste de la nuit comme il fallait s'y attendre s'était passé en pleurs. Très tôt le matin, les miliciens étaient venus vider la maison de tout ce qui était transportable : nourriture, boissons, livres, disques et appareils, habits y compris ceux de nos enfants.
Il avait certainement fallu à mon oncle Linseni Bangoura beaucoup de tact et de ruse, pour les convaincre d'accepter de remettre à la famille le seau de riz qu'il avait tenu à déposer lui-même très tôt le matin. Il avait pris soin de glisser des billets de banque au fond. Pendant les trois premiers jours qui ont suivi mon arrestation, ma famille était entièrement consignée à la maison. Aucune visite n'était autorisée. Le téléphone qui devait être coupé était finalement resté en marche, grâce à la complicité de l'oncle qui était directeur des télécommunications. Ainsi grâce à lui, la famille avait pu contourner le « blocus » pour rester en contact avec l'extérieur, et bénéficier d'un précieux soutien moral. Auparavant Madany Kouyaté, un ami de la famille, avait été dépêché à Dalaba, ville située à plus de trois cents kilomètres. Il avait une difficile mission, celle d'aller voir ma belle-mère et lui annoncer la mauvaise nouvelle, dans l'espoir de prévenir toute réaction imprévue. Ce fut une très bonne initiative. Après quelques jours de réclusion à la maison, une fois le siège levé, la famille avait fait le tour des permanences du parti en quête d'informations. Finalement c'est par des sources non officielles qu'elle apprendra mon incarcération au Camp Boiro.

L'interrogatoire 1

Pendant ce temps, en prison, les journées et les nuits se succédaient dans l'attente, l'inquiétude et l'angoisse. La trêve sera finalement de courte durée.
En effet une semaine après mon arrestation, on est venu me chercher pour me conduire à la commission. C'était la nuit comme toujours, et nous étions le 29 septembre 197 1. Je fus menotté dès ma sortie de la cellule avant même d'arriver au poste de police du bloc où m'attendait le lieutenant Oularé. On m'embarqua dans une jeep, assis entre deux agents en armes.
C'est ainsi que je me suis retrouvé quelques minutes plus tard devant Diakité Moussa, ministre et membre du bureau politique du PDG, président d'une des commissions du Comité Révolutionnaire en charge des interrogatoires. Le commissaire Konaté Sékou était à ses côtés, en qualité d'assesseur. Sa présence me rassurait un peu, car il avait été sans brutalité le jour de mon arrestation. J'avais même cru un instant voir une lueur de compassion dans son regard. Puis l'acte d'accusation est tombé tel un couperet sur ma cuirasse d'innocence :
— Vous savez que l'on ne peut pas arrêter un haut cadre sans preuves. Vêtes du réseau allemand. Avouez.
J'étais débout les mains menottées, encadré par deux hommes armés. Mon accusateur était assis de biais, comme pour éviter mon regard. A croire qu'il n'est pas toujours facile d'accuser impunément sans preuve, un innocent qui vous fixe droit dans les yeux. Malgré tous les conseils préalablement reçus dans la cellule, j'étais surpris et devenu brusquement muet. C'était au-delà de tout ce que je pouvais imaginer. Plus par mon attitude que par les mots, on devina ma réponse.
— Amenez-le à la cabine, dit le ministre Diakité Moussa.
Le geste des sbires avait précédé l'ordre de leur maître. En effet, sans même que mes pieds touchent terre, j'étais déjà en route pour la torture. Je devais être le premier ce soir là car nous avions trouvé les tortionnaires de la cabine en train de jouer au damier. En somme, une façon toute pacifique de se faire la main. L'un d'eux s'était alors brusquement levé avec une mine de lauréat un jour de distribution de prix.
— Enfin un client, dit-il en se frottant les mains.
Après cette première séance, je fus ramené au Bloc. Arrivé devant ma cellule, je reçus l'ordre de prendre mes effets et de sortir. En réalité il s'agissait d'un gobelet et d'une couverture que j'étais incapable de prendre tout seul, à cause des blessures aux bras et aux coudes. Mes camarades qui connaissaient le scénario se sont empressés de me porter secours en posant le tout sur mes bras. Je fus donc déplacé pour me retrouver seul dans la cellule n° 71 (bâtiment 6 aux portes métalliques).
L'isolement complet pendant toute la période d'interrogatoire, c'était la règle à Boiro. Une fiche fut déposée le lendemain avec un canevas sous forme de questionnaire. Naturellement, ce document avait pour objectif d'orienter ma déposition car la présomption d'innocence était une notion inconnue dans le vocabulaire de la révolution. La suite de l'interrogatoire dépendait de l'option choisie pour la réponse. Après une rapide lecture du document, j'étais surpris par la gravité des accusations, et aussi amusé par l'invraisemblance de certaines questions. Alors je pensais tout naturellement pouvoir rapidement apporter les démentis nécessaires. Avec douleur et beaucoup de peine, mes doigts se saisirent du stylo bic. Finalement deux feuillets seulement avaient été remplis car la vérité de l'innocent n'avait pas besoin de beaucoup de commentaires. Après la collecte des feuilles et leur dépôt au Comité Révolutionnaire, la suite de la déposition avait eu lieu à la cabine technique.
Ce fut une semaine infernale. Mon corps n'avait plus de frontière pour les pincettes de la gégène. La nuit c'était la danse macabre avec les convulsions et les hurlements provoqués par les brûlures électriques, ensuite dans la journée, la faim, la soif et l'insomnie. Alors je me suis souvenu des conseils prodigués par les anciens de la cellule n°5. L'instinct de conservation et la fatigue aidant, je décidai finalement de céder. Il m'avait fallu plusieurs jours avant d'accepter « La vérité du ministre ». Je tenais à éviter toute dénonciation de personnes encore en liberté et se trouvant en Guinée.
C'est Lounsény Koné, un fonctionnaire de la présidence, qui fut chargé de l'enregistrement de ma déposition. Il eut le réflexe de bloquer l'appareil pendant près de cinq minutes, tout juste le temps pour moi d'extérioriser mon désespoir, et pour lui de faire un enregistrement audible. J'avais pleuré à chaudes larmes. Je pensais à ma famille et à tous mes amis lorsqu'ils entendraient ma voix.
De retour au Bloc, on mit fin à mon isolement comme j'avais rempli mon contrat en me gratifiant d'un compagnon. On l'appelait le « ministre » car il avait pour nom Ismaël Touré. Le même que celui du président du Comité Révolutionnaire. C'était un jeune délinquant d'une vingtaine d'années. Ce fut une cohabitation sans histoire car j'étais dans ma tour d'ivoire. Je savais, d'après les anciens, que ce genre de compagnon transféré immédiatement après la déposition était habituellement une taupe, avec pour mission de vous faire parler.

Une mission impossible

Quelques jours après, l'adjudant chef Soumah Soriba est venu ouvrir la cellule. Nous étions en novembre 1971, un dimanche.
— Tu es catholique ? » demanda t-il. Après ma réponse par l'affirmative, il m'invita à le suivre.
— Je te confie une mission très importante, il faudra la mener à bien. Il s'agissait de tenir compagnie à un détenu qui était seul en cellule afin de l'empêcher de faire dêtises, sans autre précision.
En quelques enjambées nous étions devant une cellule ouverte. Elle avait les mêmes dimensions que la précédente à savoir 1,50-3 m. Pas de plafond, avec des murs de séparation montant jusqu'au ras des tôles. Mon attention fut attirée par deux choses. Tout d'abord, à droite dans un coin près de l'entrée, se trouvait posée une assiette de riz gras, le repas du dimanche, bien apprécié des pensionnaires car le moins indigeste : le plat était intact. Puis en relevant la tête je vis un objet blanc attaché à l'une des poutres en fer. C'était un drap de lit. Je me suis alors souvenu que dans les hôpitaux les accidentés avaient souvent les pieds tenus en l'air par un dispositif similaire. Y aurait-il un blessé dans la cellule ? L'hypothèse fut vite abandonnée car il n'y avait pas de lit. Alors je me suis assis dans un coin pour attendre. Je somnolais déjà lorsqu'un visiteur inconnu franchit la porte. Il était suivi par un agent portant un lit picot. Une fois le lit installé, il s'est assis sans rien dire. La porte était déjà refermée, et les pas se dirigeaient vers le poste de police. Je compris alors que ce n'était pas un arrivant mais le permanent des lieux. Il était grand avec des cheveux blonds et un regard totalement absent. Je fus tout de suite intrigué par un anneau rouge qu'il avait autour du cou. C'était du mercurochrome. Il portait une chemise bleue qui lui arrivait tout juste à hauteur du nombril. Si nous étions à la maison, j'aurais dit qu'il avait porté l'une des tenues de son jeune frère. L'uniforme bleu qu'il portait se mariait très peu avec cette peau d'un blanc très pâle. J'étais impatient et inquiet. Je voulus engager la conversation, mais mon compagnon n'avait pas encore totalement retrouvé ses esprits. L'arrivée du major Sakho quelques minutes après fut pour moi très salutaire. Il avait vu la porte fermée et était venu la rouvrir à cause du rescapé. Une heure après, nous avions pu finalement amorcer un début de conversation. C'est ainsi que je commençai à découvrir mon compagnon. Il s'appelait Jean-Claude Verstrepen, de nationalité belge et professeur de français de son état. Il disait avoir servi à Labé puis à Conakry. On l'avait arrêté à l'aéroport à son retour de vacances. Je me suis dit que cette fois elles étaient effectivement terminées. Il m'expliqua qu'avec l'aide de son drap de lit, attaché à la poutre métallique, il avait tenté de se suicider en montant sur le dossier de son lit de fer. Le coup de pied sur le dossier au moment du saut final, et le bruit du lit, avaient fini par alerter Barry Amadou Gando de la cellule voisine. Ce dernier frappa avec force sur la porte de sa propre cellule. Le poste de police se trouvant à moins de dix mètres, le message fut immédiatement reçu. Ce fut son salut. Un agent est venu et la porte de la cellule voisine s'est ouverte. L'infirmier-major alerté est venu constater la situation. Il fallut plus d'une heure de temps pour le ramener à la vie.
Alors il me dit :
— En ouvrant les yeux, j'avais l'impression de sortir d'un rêve. Tout tournait autour de moi. J'étais au bord de la mer et j'assistais comme à un ballet de palmiers qui ne cessaient de bouger. Alors je me suis souvenu que j'étais en Afrique.
C'est ainsi que Jean-Claude me raconta son retour à la vie. Nous étions à la cellule n° 55 en novembre 1971. C'était un garçon très calme, intelligent, très sensible et certainement plus à l'aise avec une craie devant un tableau noir. Toutefois, ici il ressemblait à un élève trop sévèrement puni pour une faute qu'il semblait même ignorer. Ma mission semblait à première vue sans grand risque. Cependant, en 1971 personne ne pouvait imaginer combien de temps allait durer le calvaire et quel en serait le dénouement. En attendant il fallait donc occuper le temps et si possible utilement. C'est ce que je fis. J'avais besoin de comprendre le geste de mon compagnon, car son comportement était quelque chose de nouveau pour moi. Il avait sa logique à lui.
— J'ai toujours voulu donner un sens à ma vie, me disait-il, et pour y parvenir je m'étais imposé une certaine éthique. Avec cette arrestation et tout ce qu'on m'a fait dire et écrire, tout cela est à présent perdu. Je conçois que l'on m'arrête, que l'on m'accuse, par contre je ne peux pas supporter qu'on m'oblige à dénoncer une personne que je ne connais pas. D'ailleurs je n'ai plus personne qui me retienne dans ce monde. Mon père est décédé il y a fort longtemps. En quittant la Belgique, j'avais laissé ma mère malade. Personne ne sait si elle a survécu à l'annonce de mon arrestation.
En effet Louis Béhanzin, un Béninois, à l'époque inspecteur général de l'enseignement, était considéré comme l'idéologue du parti et homme de confiance de Sékou Touré. Le président du Comité Révolutionnaire Ismaël Touré tenait à tout prix à avoir sa tête. Pour parvenir à ses fins, il avait exigé sa dénonciation par Jean-Claude, un enseignant. Pour briser sa résistance, il n'hésita pas à lui remettre un engagement écrit et signé lui promettant la libération après sa déposition. Le papier était soigneusement plié et conservé dans un coin.

La désillusion

Après quelques jours seulement de cohabitation, un agent était venu me prendre un matin pour me conduire dans la cour devant le bâtiment n° 2. Je remarquai tout de suite un petit tabouret posé près du poste de la sentinelle, avec à terre une ardoise. Je fus surpris par la présence au bloc d'un civil avec un appareil en bandoulière. C'était un photographe. En regardant de plus près, je découvris mon nom écrit sur l'ardoise. Ce fut d'abord un choc, puis la désillusion, et en fin de compte le désespoir. Alors instantanément, tout mon espoir s'était envolé avec cette lecture, car nous imaginions tous, à l'époque, qu'une déposition non publiée pouvait favoriser une libération à court ou moyen terme. Puis on me fit asseoir avec l'ardoise plaquée sur ma poitrine. En une fraction de seconde, j'imaginai cette photo en première page du journal national Horoya. La stupéfaction de ma famille, la rage des mes proches, et l'étonnement de mes agents. De retour en cellule, je me suis mis dans un coin. Puis, sans un mot, la tête entre les mains je me suis mis à pleurer. Après l'accalmie, j'ai pris ma première décision de Boiro : à savoir, tout faire pour sortir vivant afin de pouvoir témoigner. J'apprendrai plus tard que ma déposition avait effectivement été publiée le 12 novembre 1971.
Le temps avait passé et aucun signal ne venait de la commission. En m'exhibant son bout de papier, Jean-Claude me disait avec naïveté et étonnement :
— Je ne comprends pas comment un ministre, de surcroît membre du Bureau Politique pouvait mentir.
En effet, il devait repasser devant la commission le 15 novembre 1971, mais personne n'était venu, ni les jours suivants. Nous devions apprendre plus tard que Sékou Touré avait mis un terme au mandat du Comité Révolutionnaire présidé par son jeune frère Ismaël Touré.
Ainsi Béhanzin avait échappé à l'arrestation et bien d'autres innocents. A moins que ce ne fût lui l'intouchable. Tous les espoirs s'étaient envolés pour mon compagnon. Le bout de papier avait donc été jeté sous le lit. Les jours se suivaient et se ressemblaient avec en plus la grande chaleur de la saison sèche, et la déprime de plus en plus accentuée de mon compagnon. Puis à notre grande surprise, un matin du mois de février 1972, on ouvrit la porte de notre cellule. Le patron du Camp Boiro, Siaka Touré, se tenait devant notre porte, sourire aux lèvres. S'adressant à mon compagnon, il lui tendit une feuille de papier et un stylo.
— Je dois me rendre en Belgique la semaine prochaine, si tu veux envoyer un mot à ta maman il faut le faire. Tu remettras le tout au chef de poste.
Jean-Claude était bouleversé. Siaka avait à peine franchi le portail que les larmes inondaient déjà son visage. Il était incapable de tenir le bic. Pensant que c'était pour lui une occasion inespérée, je décidai d'écrire la lettre sous sa dictée. En fin de compte, il n'y eut même pas de message dicté car les sanglots empêchaient les mots de sortir de sa bouche.
Finalement je me suis résigné à écrire la lettre en essayant de trouver les mots qu'il fallait pour apaiser une mère qui a son fils à Boiro, si toutefois il n'était pas trop tard. Dans tous les cas, elle allait se rendre compte que l'écriture n'était pas celle de son fils. Plus tard dans la soirée je me suis demandé si cela avait été une bonne initiative. De toute façon il était trop tard car la lettre était déjà partie.
Je suis resté six mois à la cellule n° 55 en compagnie de Jean-Claude. Je le sentais faiblir chaque jour davantage. Pour le raccrocher à la vie, j'essayais de l'intéresser à plusieurs sujets. J'abordai en premier lieu des sujets ayant trait à la religion, car dans un endroit pareil, c'était généralement le dernier refuge. Je compris très tôt qu'il n'était pas un croyant convaincu. Cependant il accepta le chapelet que j'avais confectionné avec de la mie de pain. Cela avait marché quelques temps, puis un matin le chapelet fut lui aussi abandonné sous le lit. Après quelques jours il avait disparu, ce que je constatai sans étonnement, car à Boiro les détenus n'étaient pas les seuls affamés en cellule. Une souris était passée par là.
Je changeai donc de sujet pour aborder son domaine de prédilection, la littérature. Ce fut une idée géniale. Toute l'œuvre de Albert Camus y passa, avec d'autres auteurs et les récits de films d'actualité. C'est grâce à ce répertoire que je réussis trois ans plus tard, en 1974, à animer des soirées cinématographiques à la cellule n°14. C'est à cette époque qu'un jour, au moment de la vidange, il me montra l'unique ampoule qui éclairait le local. Joignant le geste à la parole, il me dit :
— Tu vois, si je veux mettre fin à ma vie, tu ne pourras pas m'en empêcher. Il me suffira d'enlever l'ampoule pour accéder au courant.
Après des semaines de littérature, nous revenions une fois encore sur le sujet qui était devenu chez lui une obsession : la mort. Jean-Claude en parlait avec une telle assurance que j'avais parfois l'impression qu'il avait passé son temps à apprendre comment se donner la mort. Il avait commencé par me citer toute une gamme de comprimés, en précisant pour chaque produit la quantité indispensable pour provoquer la mort, la durée de l'agonie et même les effets secondaires qui l'accompagnaient.
La mort par pendaison, par le courant électrique, par le poison, tout fut passé en revue. J'ai ainsi connu plusieurs nuits blanches. En effet, j'avais en mémoire les consignes de l'adjudant-chef Soumah, je me disais qu'en cas de deuxième tentative de mon compagnon, mon compte était bon. Cependant, à la longue j'avais fini par relâcher ma vigilance, car j'étais peu à peu gagné par le découragement, pour la simple raison que, lorsque je me réveillais le matin, je le trouvais assis en train de pleurer. Il fallait savoir que pendant plusieurs mois j'avais fini par mettre de côté mon propre sort pour me consacrer exclusivement à celui de mon compagnon. Finalement j'étais à court d'arguments et à bout de force.

Gando à la voix d'or

Entre-temps, j'avais eu l'occasion de faire plus ample connaissance avec le voisin de la cellule n°54, Barry Gando. C'était un jeune chauffeur originaire de Boké (Sonsoliya). Il venait de passer trois ans en Gambie comme chauffeur de taxi. Sa famille s'y trouvait encore. Tout juste un saut en Guinée pour saluer les parents et se retourner. Il n'avait même pas eu le temps d'ouvrir ses valises car il futêté le soir même chez lui.
— Mercenaire, avait-on dit.
Il me parlait souvent de sa femme car il était nouvellement marié. A mon tour, je lui parlais de la mienne et de mes deux enfants, puisque j'avais la conviction que ses chances de libération étaient bien supérieures aux miennes. De ce fait, il était devenu mon principal interlocuteur. Point de littérature ou de scénario de suicide, Gando était un bon vivant qui avait encore le moral. Il aimait raconter de bonnes anecdotes comme seuls les chauffeurs de taxi en détiennent les secrets. J'avais alors constaté que le mot Gorgui revenait très souvent dans ses narrations, une façon détournée de m'interpeller sans alerter la sentinelle, pour savoir si j'étais toujours à l'écoute de l'autre côté du mur. En fin de compte, je suis devenu tout simplement Gorgui.
Plus de trente ans après, où que je me trouve, dès que l'on m'interpelle en disant Gorgui, je sais immédiatement qui est là, car ils étaient deux à m'appeler ainsi, feu Barry Boubakar et lui.
Gando avait une voix très mélodieuse, mais le contexte était tel qu'il était obligé de chanter en sourdine. Il se trouve qu'il avait aussi très bon appétit, et à l'inverse, je mangeais très peu car je n'arrivais même pas à finir ma ration. Que faire pour lui passer le restant de mon plat, enfermés que nous étions dans deux cellules contiguës, avec interdiction absolue de communiquer ? Une seule solution possible, il fallait passer par les agents. Le poste de garde étant proche de nos cellules, nous avons décidé de tenter notre chance. En effet, ce qui était interdit c'était la communication entre détenus, nous avons donc estimé que le chant pouvait être autorisé. Pour le savoir, il fallait essayer, et c'est ce que nous avons fait. Le poste de garde étant tout proche, nous avons choisi le tour de l'équipe du chef de poste Fadama Condé, car son adjoint l'adjudant-chef Diallo était d'une douceur et d'une bonté rares pour un lieu comme Boiro. C'était énorme dans ce temple de la cruauté et du secret. Ainsi donc le soir, au moment où les agents recevaient leurs repas copieux, nous étions informés grâce aux trous d'impact de balles qui se trouvaient sur les portes métalliques ; le signal étant donné, Gando se mettait immédiatement à chanter. Impossible de rester insensible à l'écoute d'une voix si mélodieuse, fût-elle celle d'un « mercenaire ». Pour l'encourager, l'adjudant-chef Diallo venait ouvrir sa cellule pour lui donner le restant de son repas. Dans la précipitation, avant même de dire merci il s'empressait de signaler :
— Il y a un plat dans la cellule à côté, aidez-moi à l'avoir ».
L'agent enchaînait immédiatement :
— Comment sais-tu qu'il y a un plat chez ton voisin ?
Il ne fallait surtout pas tomber dans le piège ! Alors il répondait :
— Quand l'assiette ressort, je vois qu'elle est presque pleine.
Ma porte était alors ouverte et le plat de riz disparaissait, occasion rare d'un bol d'air toujours apprécié.
Les jours passaient, les plats se succédaient, et la voix du chanteur montait toujours plus haut avec un répertoire toujours plus varié. Il faut croire que les suppléments de riz que nous appelions « renforts » avaient un effet stimulant. Ce que j'ignorais alors, c'est que parallèlement au timbre de la voix et au répertoire, le volume du corps avait aussi augmenté. Le surplus de riz blanc avait fait son effet. Avec l'immobilité et la carence en vitamines, le béribéri avait transformé Barry Gando en un Bonhomme Michelin. Je le constatai le jour où, regardant par le trou d'impact des balles sur la porte, j'avais pu longuement visionner mon voisin qui revenait de la vidange. J'avoue que j'étais effrayé, je n'avais encore jamais vu une telle chose. Je me demandais comment il faisait pour passer par la porte de la cellule. On avait l'impression qu'avec le volume, le poids aussi avait augmenté, car sa démarche était devenue très lente et pesante. Barry, lui, prenait tout cela du bon côté.
Ce même jour, je fis une autre découverte insolite. Il se trouvait, dans l'une des cellules du même bâtiment, un groupe de détenus dits « mercenaires » arrêtés à la frontière de Boké. De paisibles paysans dont le seul crime était d'être natifs d'un village frontalier. Le village était guinéen, et les champs situés sur une partie considérée comme territoire de GuinéeBissau. Avec la guerre de libération qui n'en finissait plus dans ce pays voisin, l'alternative était difficile : abandonner les champs ou quitter le village ! Cependant les ancêtres avaient toujours vécu là, bien longtemps avant l'arrivée des blancs. Alors on décidait finalement de rester, et c'est ainsi que l'on devenait « mercenaire » en revenant de son champ. Car il fallait évidemment trouver des coupables pour les différents sabotages intervenant à la frontière. Comme le groupe se préparait à aller à la vidange, Gando me demanda de suivre leur retour.
A vrai dire j'étais très peu intéressé par un tel spectacle. Regarder des squelettes transporter un pot de chambre n'était pas du meilleur goût, surtout que certaines colonnes étaient souvent très parfumées. Comme il insistait, je me suis mis à l'observatoire. Incroyable ! Aucun membre du groupe n'avait de tenue car au moment de leur arrestation le stock était épuisé. Ils étaient cinq, trois jeunes et deux vieux, tous nus. L'un des vieux avait une hernie, et pour comble c'est ce dernier qui avait attrapé le béribéri. Il faut savoir qu'une hernie en temps normal, c'est un petit poids et une grande gêne, surtout pour un corps squelettique. Par contre, lorsque la hernie était sous l'effet du béribéri, c'était un spectacle presque surréaliste. Finalement, de la hernie, du pot de chambre, ou de l'âge on se demandait ce qui pesait le plus sur le vieux. Malgré le côté avilissant de la scène, je fus pris d'un fou rire qui me surprit moi-même.

La séparation

En avril 1972, j'étais toujours à la cellule n°55. Comme il est de coutume à Boiro, les évènements étaient imprévisibles. Il était aux environs de 22 heures, lorsqu'un soir on ouvrit la porte de notre cellule.
— Venez, dit il agent à Jean-Claude, et ce dernier se leva, précéda l'agent, et la porte se referma sur moi.
Resté seul, j'étais tout heureux. Nous savions que la commission avait cessé toute activité depuis le mois de novembre 1971. A priori donc un tel mouvement isolé de nuit avait toutes les chances d'être une libération. Le lendemain matin on était venu me déplacer. Je me retrouvai deux cellules plus loin au n°57, avec un nouveau compagnon.

Un vrai mercenaire

Jean-Yves Challeux c'était son nom, un jeune Français venant de Nantes. Tout naturellement j'étais impatient de connaître son histoire. Il ne se fit pas prier car il était resté seul en cellule depuis son incarcération au bloc. Il avait donc besoin de communiquer, et il me livra, sans réticence aucune, le récit de son itinéraire de Nantes à Boiro :
— C'est la lecture d'un ouvrage de Bob Denard qui a réellement éveillé en moi un intérêt pour le mercenariat. Puis quelques temps après, ce fut l'annonce par les médias d'un débarquement de mercenaires en Guinée. Sans même savoir si l'opération avait réussi, je décidai de m'y rendre pour offrir mes services. Ainsi décidé ainsi fait. Mes économies devaient couvrir tous mes frais de Nantes à Conakry. Ce fut l'occasion de connaître Paris avant de m'embarquer pour Dakar. C'était ma première découverte de l'Afrique. Une fois à destination j'avais pris une chambre dans un hôtel. Impossible de rentrer en Guinée par avion, car on ne délivrait pas de visa. Un interlocuteur rencontré dans le hall avait bien essayé de m'en dissuader, mais sans succès. Les économies avaient fondu, il fallait prendre le train pour Bamako. Je me suis alors rendu compte que l'argent ne suffisait plus. Qu'à cela ne tienne, j'ai alors pris un billet pour une escale dont le coût de transport correspondait à la somme disponible. Arrivé à la gare correspondante, il a fallu revendre ma montre pour acheter le complément de billet pour Bamako. Une fois à destination, bien entendu pas question d'aller à l'ambassade pour un papier quelconque.
La frontière était proche et les véhicules disponibles à tout moment. A la frontière, contre toute attente, je ne fus pas refoulé par les services d'immigration, bien au contraire je fus immédiatement pris en charge et conduit chez le gouverneur de Siguiri. Puis, un message fut envoyé à qui de droit. C'est ainsi que je fus embarqué par le premier avion à destination de Conakry. Bien entendu arrivé à Conakry, j'ai eu droit à un comité d'accueil particulier.

Voilà comment un ouvrier couvreur de Nantes s'est retrouvé en tenue bleue à la cellule n°57 au Camp Boiro. Une histoire pour le moins invraisemblable, mais à Boiro, tout était « waou-waou » (c'est-à-dire cause toujours mon gars !).
Je me suis alors dit :
— En voilà au moins un qui sait pourquoi il est à Boiro !

Au cours de mon séjour dans les cellules j'avais déjà entendu beaucoup de récits, et côtoyé des gens de toutes conditions, mais avec Jean-Yves, c'était une nouvelle école. Je pouvais difficilement imaginer un garçon si équilibré être acteur d'une telle odyssée. Il était imperturbable, ne parlait jamais sauf pour répondre à mes questions. Il nous arrivait de passer des journées entières sans échanger un seul mot, nous étions comme en hibernation.
Puis vint le mois de mars, un mois terrible à Boiro. Les murs qui montaient jusqu'au toit empêchaient toute possibilité d'aération. De plus, toutes les portes du bâtiment n°5 étaient métalliques. Très tôt le matin, on était ébloui par l'intensité des rayons solaires sous la porte. Le bâtiment avec une orientation nord-sud faisait face à l'est. Malheur à ceux qui se laissaient caresser par la réverbération car c'était le moyen radical pour s'abîmer les yeux. Malheureusement, beaucoup l'ont compris trop tard. En effet, la recherche d'une bouffée d'air avait poussé beaucoup à l'imprudence. Vers 10 heures du matin, si vous aviez réussi à somnoler, vous étiez réveillé par un bruit sourd. C'était celui de la porte métallique de la cellule qui se dilatait sous l'effet des chauds rayons de soleil. Puis les tôles enchaînaient par un grincement continu. Inutile de dire que la chaleur était insupportable. A cette époque nous recevions un morceau de savon par mois, et restions plus de trois mois sans douche ni lessive. Jean-Yves et moi coupions nos savons en miettes, pour les mettre dans les pots de vidange car nous pensions que cela pouvait les désinfecter. Nous ne savions pas encore que le savon était une devise forte recherchée par les agents.
Après la canicule, vint la saison des pluies, c'était notre premier hivernage à Boiro. Avec les vents d'est dominants, notre cellule était transformée en marigot. L'eau entrait sous la porte pour ressortir par derrière par le trou d'évacuation. Jean-Yves avait un lit métallique avec matelas mousse. Quant à moi, couchant à même le sol, j'étais obligé de me tenir debout pour éviter la « noyade ». Je sentais mon compagnon gêné et c'est ainsi qu'il m'invitait souvent à venir le rejoindre sur le lit, offre que je déclinais toujours car il était trop étroit pour deux. Longtemps après la pluie, le sol restait encore humide, ce qui était préjudiciable pour la santé. Cette situation ne pouvait continuer, alors mon compagnon, sans me consulter, déchira son oreiller fait de mousse pour en faire un barrage sous la porte. C'était assurément une bonne initiative, mais malheureusement elle s'est avérée peu efficace. En effet, l'orage qui avait suivi avait tout emporté, et le marigot avait coulé quand même. Le lendemain au moment de la vidange, l'agent de service ramassa les morceaux de mousse que nous avions oublié de cacher avant d'aller à la vidange. Le chef de poste Fadama Condé, immédiatement alerté, en avait profité pour tenir une sorte de conférence de presse insolite car tous les auditeurs étaient derrière les verrous. Evidemment, il n'avait pas besoin de voir les têtes car il savait que nous étions tous à l'écoute.
— Vous voyez comment les Européens sont ingrats. Le gouvernement leur donne des lits et des matelas, au moment où leurs compagnons africains sont par terre. Voila ce qu'ils font du matériel qui est mis à leur disposition !
Il se trouve qu'il ne pouvait pas supprimer le lit qui avait été attribué par la commission du Comité Révolutionnaire. En guise de sanction, il fit donc sortir le lit en fer pour le remplacer par un lit picot, ainsi disait-il, s'il lui arrivait de déchirer la toile il va se retrouver par terre. Finalement il faut reconnaître que Jean-Yves était un compagnon idéal pour un tel endroit, car j'étais moi-même très sobre en paroles.

La cohabitation

A Boiro, l'environnement avait toujours de l'importance pour le détenu.
En ce qui nous concernait, mon compagnon et moi, nous avions à notre droite à la cellule n° 56 Barry Boubakar Koulaya, dit B-B, ancien ambassadeur, une vraie encyclopédie. En effet il avait servi longtemps comme haut-fonctionnaire au niveau du gouvernement fédéral à Dakar, avant d'occuper les fonction de directeur de cabinet à la présidence à Conakry au lendemain de l'indépendance. Il connaissait donc tous les dossiers des responsables africains car il avait aussi servi aux archives de la police fédérale. En résumé il en savait trop. Je me souviens de l'époque où nous évoquions le cas de Diallo Telli, et de l'éventualité de son retour en Guinée. Nous souhaitions qu'il ne revienne pas. C'était son ancien camarade de promotion, et il le connaissait bien. Il pensait, quant à lui, que Telli allait tomber dans le piège tendu par Sékou Touré. Malheureusement, il avait finalement eu raison car nous devions avoir quelques mois après la confirmation du retour de Telli en Guinée.
A la cellule n°55 se trouvait Emile Cissé, qui avait été déplacé de la cellule 48 pour me remplacer. C'était une vraie pie. Que vous le vouliez ou non, il était toujours prêt pour la conversation, pratique formellement interdite entre cellules. Je crois que cela lui était devenu aussi nécessaire que la nourriture. Plus d'une fois Barry Boubakar avait eu à subir des diètes de punition de deux ou trois jours, par sa faute.
A notre gauche, à la cellule n°58, un groupe de paysans qualifiés de mercenaires, ils étaient tous des nouveaux venus et encore pleins d'énergie. De ce fait les disputes étaient très fréquentes entre eux. Ils furent très tôt déplacés et remplacés par monsieur Picot, un Français.
C'est lui qui me donna des nouvelles de Jean-Claude, mon ancien compagnon, qui n'avait finalement pas été libéré mais transféré au poste X dans le même Camp Boiro. Il me précisa aussi qu'il s'était suicidé le 2 octobre 1972, c'était le jour anniversaire de la proclamation de l'indépendance de la République de Guinée. Je crois savoir aussi que son père était décédé un 2 octobre. Dans tous les cas je savais qu'il avait programmé son suicide. J'étais réellement bouleversé.
C'est à cette période qu'Emile Cissé et le commandant Mara Sékou Kalil reçurent des notes manuscrites de Sékou Touré leur demandant d'aider la Révolution. Ce fut le coup de massue pour le commandant, ex-chef d'état major de l'armée de terre, et une énorme désillusion pour le tortionnaire Emile Cissé, ex-président du Comité Révolutionnaire à Kankan puis à Kindia. Comme disaient certains, la révolution se préparait à dévorer un de ses fils, et pas des moindres. Cela se passait un après-midi de juillet 1972, je m'en souviens car je dormais, et ce sont les sanglots d'Emile Cissé qui m'avaient réveillé. Surpris, je demandai à Barry Boubakar les raisons de cet épanchement. Il me communiqua fidèlement ce que l'intéressé lui avait dit :
— Quand je regarde cette note et cette signature, je ne peux m'empêcher de penser aux notes que le président m'envoyait lorsque j'étais à Labé. Il me demande de dire la vérité et d'aider la révolution. Il me croit donc coupable ?
Le malheureux n'avait donc toujours pas compris qu'il était déjà sacrifié par son protecteur, car il répondit en demandant à Sékou Touré soit de lui permettre de se rendre à la présidence, soit alors d'envoyer au bloc un de ses hommes de confiance, pour lui délivrer sa réponse :
— Je détiens le bistouri qui seul pourra percer l'abcès dont nous souffrons, écrira-t-il finalement, oubliant que Sékou Touré ne pouvait avoir un meilleur homme de confiance que celui-là même qui avait la responsabilité de la gestion du Camp Boiro. Il faut croire que n'étant plus aux commandes, Emile semblait avoir perdu les repères du système qu'il avait si aveuglement servi et dont il était l'un des plus zélés. Il sera donc broyé à son tour, au moment où le geôlier le décidera.
Puis vint le mois de septembre, j'allais bientôt totaliser douze mois à Boiro. Le vingt-deux, à l'occasion de mes trente six ans, pour marquer l'évènement, je pris l'engagement de faire trois jours de jeûne les 21, 22 et 23 de chaque mois de septembre, aussi longtemps que ma santé le permettrait. Bien entendu la résolution était valable pour Boiro, et après Boiro, si jamais j'en sortais vivant. C'était ma deuxième décision. Décision importante car c'était la manifestation d'une farouche volonté de marquer une date doublement importante: celle de l'anniversaire de mon arrestation arbitraire, et celle de ma naissance. C'était aussi la preuve que j'étais psychologiquement armé pour la survie. Grâce à Dieu, la promesse a été respectée pendant toute la durée de la détention, et jusqu'à présent.

Ma vraie expérience de vie en cellule

Le 25 décembre 1972, jour de Noël, j'avais eu quant à moi mon petit cadeau car ce jour je fus déplacé de nouveau, pour changer de bâtiment et me retrouver à la cellule n°24. La cellule était légèrement plus grande et la porte était en bois. Détail important, les murs ne montaient pas jusqu'au ras des tôles. J'ai retrouvé dans cette cellule :

Ils étaient tous trois de Labé, arrêtés à cause d'Emile Cissé. Il y avait un quatrième, du nom de Sadabou Chérif, chasseur originaire de Boké. Plus tard d'autres sont venus nous rejoindre, tels que Sylla Morlaye, un agent garde républicain, Baldé Diogo, de Tougué. Kaba Sory Sylla, plus connu sous le nom de SKS, était mon voisin immédiat.
Nous étions tous couchés à même le sol, ête côté porte et les pieds vers le fond. Il y avait un pot pour deux personnes. En réalité c'est à là cellule n°24 que j'ai commencé la vraie expérience de la vie en cellule. En observant tout ce monde, je me disais qu'il y avait là, sur moins de onze mètres carrés, un mélange social hétéroclite composé de personnes venant de différentes régions du pays.
Tout entre nous était différence. L'origine sociale, la langue, l'éducation, la formation, les activités professionnelles, jusqu'à la pratique religieuse.
Alors je me demandais : Quelle était réellement la légitimité de ce régime, contre lequel complotaient des intellectuels, des commerçants, des artisans, des paysans, des religieux, des militaires, des femmes et même des enfants qui étaient dans le ventre de leurs mères. Que pouvait-il alors prétendre représenter ?
Seulement à Boiro on était toujours interrompu dans ses pensées car la réalité quotidienne prenait toujours le pas sur les réflexions.
Difficile de se soustraire aux contraintes liées à la promiscuité et au surnombre. D'ailleurs à lui tout seul, mon voisin était un cas particulier. J'avais rarement eu l'occasion de rencontrer un homme aussi peu courageux. Il pouvait passer une nuit blanche, sous prétexte qu'un agent l'aurait regardé avec un mauvais oeil au moment de la vidange. Il était toujours inquiet, et ne tarda pas à confirmer la très peu flatteuse opinion que j'avais de lui.
En effet le 20 janvier 1973, il devait être minuit passé lorsqu'un coup de feu éclata au lointain. Aujourd'hui encore, je suis incapable de dire qui a été le plus rapide, entre le coup de feu et Kaba Sory. En effet, au moment même où nous réalisions qu'il s'agissait d'un coup de feu, Kaba Sory était déjà sur le pot, victime d'une diarrhée instantanée. Très tôt le matin, nous allions apprendre qu'un attentat avait été commis contre Amilcar Cabral, premier responsable du PAIGC, dont la résidence se trouvait à Conakry. Dans la nuit on avait arrêté un important contingent de militaires du PAIGC pour les enfermer au bloc Boiro. Nous avions donc été réveillés avec des tou-tiou-tiou tonitruants venant des cellules des bâtiments 5 et 6. C'étaient des lusophones, et il paraît que c'était leur manière de se dire bonjour. Nous étions surpris par leur nombre d'abord, puis par leur chahut, pratique totalement inconnue à Boiro.
Leur situation ne semblait nullement les inquiéter. D'ailleurs leur séjour fut finalement réduit à un simple transit de quelques jours.
Après cet intermède, nous avons renoué avec la monotonie, car sans nouveaux venus et sans interrogatoires. Si nous étions en bateau on aurait dit : « calme plat. »
Quatre mois plus tard, plus précisément le jeudi 24 mai 1973, ce fut une journée de grandes émotions. Les agents ouvraient les portes les unes après les autres. Chaque cellule était délestée de deux ou trois de ses occupants.
Ce fut tout naturellement des manifestations de joie, d'autant plus qu'on avait demandé aux heureux élus de laisser leurs affaires en place. Pas de doute possible cela devait être une libération. En ce moment il devait être dix heures du matin. Une fois le mouvement terminé, deux groupes se sont retrouvés face à face. D'un côté « les oubliés », tapis dans leurs cellules dont les portes étaient entrebaillées, regardant leurs anciens compagnons avec envie. De l'autre côté, dans les cellules ouvertes du bâtiment n°1, qui se trouvait en face du nôtre, se trouvaient trente-quatre anciens compagnons habillés et impatients. L'attente se prolongea jusqu'au repas de midi. Il était déjà 14 heures et nous étions toujours dans les mêmes positions. A présent, la joie et l'espoir avaient fait place à une inquiétude toujours grandissante. Puis ce fut le coup de théâtre lorsqu'un ordre fut transmis aux partants de prendre leurs tenues. Nous avons alors assisté à des scènes déchirantes. Il y avait ceux qui étaient restés, qui pleuraient car ils ignoraient la destination de leurs anciens compagnons. De l'autre côté, les partants aussi pleuraient parce qu'ils ne voulaient plus partir. Parmi eux, se trouvait mon camarade d'enfance, Baldé Mamadou Alpha, dit Marlon.
Tout le monde était dans l'attente ; agents comme détenus car personne ne connaissait la destination du convoi. On attendait l'ordre.
Vers la fin de l'après-midi, l'ordre fut donné et l'embarquement eut lieu devant le portail du bloc, où ils ont dû passer au milieu de deux rangées d'agents armés, avant de monter dans un camion militaire. C'était déjà le crépuscule. Plus de doute possible, cela n'avait rien d'une libération. Une fois en route, les passagers se regardaient et se comprenaient sans même se parler, car chacun pensait au pire. Le suspense fut à son comble, lorsqu'à 50 kilomètres de Conakry, le véhicule s'arrêta, et que des agents mirent pieds à terre, pour rentrer dans la brousse. Alors leur revenait en mémoire la formule très imagée utilisée par les agents pour designer les pelotons d'exécution, à savoir : « La corvée bois ». Etait-ce pour se soulager ? Dans tous les cas si c'était pour les torturer, cela ne pouvait pas être mieux fait. Tous les versets du Saint Coran, les psaumes de l'Évangile avaient été récités. Il y eut finalement deux autres arrêts avant l'arrivée à Kindia vers 22 heures, avec toutes les lumières éteintes à la prison centrale, au moment de leur débarquement. Sombre décor qui laissait présager un non moins sombre séjour. Tard dans la nuit, nous avions appris avec soulagement qu'il s'agissait d'un transfert au Camp de Kindia, un autre lieu de détention situé à une distance de 130 kilomètres de Conakry. Je fus à mon tour transféré la même nuit à la cellule n°26, pour y découvrir de nouveaux compagnons, qui étaient :

La reconversion

C'est dans cette cellule que fut prise ma troisième décision, celle d'embrasser la foi musulmane. En effet, c'est en mai 1973, que pour la première fois de ma vie, je mis mon front par terre pour prier. Ce ne fut pas spontanée, encore moins par mimétisme. Cela faisait suite à une recommandation transmise à Diallo Sanoussi par un patriarche blanc, alors qu'il se trouvait être mon voisin immédiat dans la cellule. Il lui avait d'ailleurs fallu plusieurs jours d'hésitation avant de s'exécuter. En effet, il m'expliqua que par deux fois, un message lui avait été transmis à mon intention, toujours au cours du sommeil. Il s'était jusqu'alors abstenu de le faire par crainte de ma réaction, car il savait que j'étais entré à Boiro comme pratiquant anglican. Il me précisa que le troisième message était comme une injonction suivie d'une menace à peine voilée à son endroit. C'est pourquoi il fut transmis dès mon réveil. Le vieil homme avec une barbe blanche, qu'il voyait dans ses rêves me recommandait, disait-il, d'embrasser la religion musulmane. J'avais mis peu de temps à réfléchir avant de prendre ma décision. Une fois la décision prise, il me fallait apprendre pour bien pratiquer. J'avais besoin d'un maître coranique. Le bloc en comptait plusieurs. Celui que tout le monde s'accordait à considérer comme le plus érudit, se trouvait dans un autre bâtiment du bloc. Il n'avait pas bonne réputation sur le plan de la cohabitation. Quant à moi, j'étais prêt à supporter même l'insupportable.
Mais j'avais besoin auparavant de l'avis de mes compagnons, et ce fut un avis favorable. J'avais donc décidé de prendre mon maître en charge avec toutes les conséquences, car il y en avait effectivement. C'est ainsi qu'avec la complicité et l'aide de l'adjudant-chef Diallo, Elhadj Dardai Moromi nous rejoignit à la cellule n° 26. Pour être un cas, c'était vraiment un personnage exceptionnel. En effet, il lui arrivait très souvent de renverser les objets et leur contenu dans la cellule. De mauvaises langues disaient qu'il le faisait exprès. Bien entendu, je n'ai jamais accepté d'engager la polémique à ce sujet. Il fit son travail avec beaucoup de patience et de pédagogie, et m'enseigna les principaux versets du Coran. Il avait réponse à toutes mes questions. En retour j'étais chargé de laver ses habits et vider son pot. La cohabitation avec Sanoussi n'était pas des meilleures. Quant à moi, j'étais élève, donc pas d'avis à donner. Pendant les quelques mois passés en notre compagnie, mon professeur avait réalisé des performances jamais égalées jusqu'à ma libération, à savoir :

Au cours de l'année, d'autres mouvements eurent lieu dans les cellules. Thiam Abdoulaye fut le premier à être déplacé pour aller à la cellule n°27. Après une première tentative avortée de libération, Elhadj Dardai avait finalement quitté notre cellule pour une autre, après une mission bien accomplie en ce qui me concernait. En retour nous avions reçu de nouveaux compagnons :

A Boiro, comme dans toutes les prisons, il y avait des interdits qu'il ne fallait surtout pas transgresser sous peine de sanctions. Seulement, quand on lutte pour survivre, on est prêt à tout braver. C'est ainsi qu'en octobre 1973, les agents ont découvert dans notre cellule du crésyl, un désinfectant, lors d'une fouille générale inopinée. Tous les occupants furent sanctionnés par une diète de punition (privation d'eau et de nourriture) de quatre jours. Le capitaine des douanes, Sékou Diallo, autre sanctionné d'une cellule voisine, était venu grossir nos rangs. La diète fut très pénible. En effet, après plus de deux ans de détention, nos réserves physiques étaient complètement épuisées. Les conséquences ne se firent pas attendre. C'est ainsi que Abdou Cissé, Coumbassa Hassimiou, Soumaoro Kanté, et Condé Amadou mourront dans les dix mois qui suivirent cette diète.
En fin de compte, la mort à Boiro ne faisait plus peur car on la vivait au quotidien. Le temps passait et chaque évènement nouveau était pour nous comme un nouveau sujet de méditation à défaut de dissertation.
Assurément nous n'étions pas au bout de nos peines car le mois de novembre 1973 allait nous faire découvrir une nouvelle pratique en vigueur au bloc Boiro. Ce fut à l'occasion de l'arrivée d'un nouveau pensionnaire en la personne du lieutenant Saa Paul Koundouno, un jeune officier très populaire au Camp Alpha Yaya de Conakry.

Circonstances de l'arrestation du lieutenant Sâa Paul Koundouno : le montage

A l'approche des festivités du 22 novembre 1973, comme chaque année depuis 1970, le Guide de la Révolution, Ahmed Sékou Touré, avait pour habitude de décréter l'alerte générale sur tout le territoire, afin de continuer à mobiliser et traumatiser la population. En exécution de cette décision, le lieutenant Saa Paul Koundouno fut dépêché par sa hiérarchie au centre émetteur de Kipé, en compagnie de l'adjudant-chef Keita, de l'adjudant Cissé et du commissaire Diarra Condé. Le lendemain de cette mission, des militaires se sont rendus à son domicile, pour une autre mission toute spéciale.
— Le ministre a besoin de vous à la cité ministérielle, mon lieutenant.
Ainsi s'exprima le chef de mission. Il s'était immédiatement mis à leur disposition, sans poser de question. Il avait pris soin de prendre son arme et des munitions, ce qui avait inquiété son épouse qui avait tout suivi. Il n'eut pas beaucoup de mal pour la rassurer car il n'avait rien à se reprocher. Il était adjoint au commandant Toya Condé du Camp Alpha Yaya la plus importante garnison du pays. Mais dès qu'ils se sont retrouvés au dehors, on lui dit : «
— Vous êtes en état d'arrestation, mon lieutenant.
C'était le 24 novembre 1973, à une heure avancée de la nuit. Il fut directement transporté au bloc du Camp Boiro. Dès le lendemain, il fut conduit à la cabine technique, où l'attendaient pas moins de trois officiers gendarmes, les lieutenants Bembéya, Cissé, et Fassou. C'est à ce moment et en ce lieu qu'il apprendra le motif de son arrestation.

L'acte d'accusation

On accusait Lt. Saa Paul Koundouno de s'être rendu au centre émetteur de Kipé, afin de faire une reconnaissance des lieux, se renseigner sur la situation, en vue de préparer un coup d'Etat. Magnanime, on lui laissait le choix entre deux options :

Saa Paul Koundouno étant marié à une sœur de Béavogui Lansana, Premier ministre, la cible visée semblait toute indiquée.

L'interrogatoire

Face au refus du lieutenant de reconnaître les faits, la commission décida alors de changer de tactique. Il fut donc ramené en cellule. Le jour suivant, il était de nouveau dans la salle de torture, pour continuer l'interrogatoire. Puis à un moment, la sonnerie du téléphone est venue interrompre la séance. Une pause providentielle pour la victime. Bien entendu, seul celui qui avait pris l'écouteur pouvait entendre ce qui était censé se dire au téléphone. Puis après avoir posé l'écouteur, ce dernier annonça à l'auditoire :
— Le capitaine Siaka dit qu'il ne faut pas le torturer, il n'a fait que son devoir, il faut le ramener au Bloc, il va être bientôt libéré.
Pour le mettre en confiance, il est ramené au bloc avec consigne spéciale de laisser entrebaillée la porte de sa cellule le matin. Pour justifier une pareille faveur on fait prévaloir son statut d'officier. Cependant, nous savions qu'au même moment le commandant Sylla Ibrahima, chef d'état-major de l'armée de l'air, avait porte fermée toute la journée. Dans une deuxième étape, on lui a trouvé un compagnon de cellule. Impossible de faire un contact pour le mettre en garde, car ce dernier avait pour mission de le mettre en confiance et le faire parler. En effet, il arrivait très souvent que des agents soient arrêtés et enfermés dans les cellules, pour disparaître après quelques mois seulement. Ce qui devait arriver arriva effectivement, car sous l'emprise de la colère, Saa Paul avait eu à déclarer un jour à son compagnon qu'il croyait d'infortune :
— On m'a amené ici sur du faux, si je sors un jour, je reviendrai mais cette fois pour du vrai.
Ce fut le prétexte de sa condamnation à mort, car ses propos furent fidèlement rapportés. Après cette mise en jachère, il fut de nouveau ramené devant la Commission. Le scénario avait été modifié, et il était cette fois-ci accusé de tentative d'enlèvement sur la personne du chef de l'Etat Sékou Touré, sur le parcours Dalaba-Pita au moment où il était en service à Dalaba en 1969. C'est au cours de cette nouvelle série d'interrogatoires qu'une nuit, en revenant de la cabine, il entendit des cris dans la cour du bloc. Il n'eut aucun mal à reconnaître, malgré la pénombre, son ami le lieutenant Kamissoko, attaché a un arbre, et livré aux coups de crosse d'un agent excité. Ce dernier avait fui la Guinée en 1973 pour se rendre en Côte d'ivoire. Il n'était revenu en Guinée que sur insistance de sa famille. Sans état d'âme, la commission trouva finalement une liaison toute naturelle entre les deux cas, en déclarant que Saa Paul et Kamissoko faisaient partie d'un même réseau. Le premier étant resté en Guinée comme élément de l'intérieur, et le second comme correspondant extérieur. Comme par coïncidence, c'est ce moment précis que choisira le Responsable Suprême de la Révolution pour prendre sa plus belle plume et écrire une lettre à son frère Mamadou Kamissoko qui était déjà dans l'antichambre de la mort, et qui se terminait par cette terrible phrase :

Dis-nous donc toute la vérité si tu veux vivre, vivre désormais au sein de ton peuple.
Courage
.

lettre manuscrite du president sekou toure au lieutenant kamissoko prisonnier au camp boiro

Comme on le voit, Sékou Touré, l'homme-peuple, s'était érigé en homme-dieu, car il décidait maintenant seul de ceux qui devraient vivre ou non au sein du peuple de Guinée . Cette lettre est restée sans suite. Par contre quelques jours seulement après, Saa Paul et Kamissoko furent mis en diète noire. Enfermés dans deux cellules contiguës, ils subirent la plus atroce des tortures, celle de l'isolement avec privation d'eau et de nourriture.
Le 14 mars 1974, ils avaient cessé de vivre.
D'ailleurs 1974 est à marquer d'une pierre noire dans les annales du Camp Boiro. Elle a certainement été l'année la plus dure et celle qui a enregistré le plus grand nombre de morts. Arrêtés entre 1970-1971, les détenus étaient restés enfermés sans discontinuité pendant quatre années. Les portes n'étaient ouvertes que pour la vidange. Le temps et les tortures morales et physiques avaient depuis fort longtemps fini par épuiser toutes les réserves. Le moral avait faibli au point de laisser le désespoir s'installer chez beaucoup d'entre nous. Avec les méfaits de la malnutrition, toute maladie risquait d'être fatale. Impossible de résister plus de 48 heures à une diarrhée. L'ambulance faisait plusieurs navettes par jour. Chaque fois qu'un compagnon malade était déplacé, nous savions que ses jours étaient comptés.
Nous avions fini par vivre avec la mort, conséquence des maladies et des mauvaises conditions de détention. Nous ignorions jusqu'alors l'existence de la « mort en laboratoire », celle qui, contrairement à la pendaison ou à l'exécution, était servie sur place, en cellule ! En effet, chose nouvelle et évènement inédit, nous apprenions avec stupéfaction que deux officiers étaient mis à la diète noire. Personnellement, j'ignorais l'existence de cette forme de liquidation. Cela concernait deux détenus que je ne connaissais pas, mais qui étaient certainement aussi innocents que moi. C'était une première depuis 1971. En ce moment j'avoue que j'eus réellement peur. J'étais loin d'imaginer qu'un être humain pouvêtre capable d'infliger un tel traitement à un autre être humain. Complètement bouleversé, je me suis alors mis à douter de tout, de moi, de l'homme, de Dieu. C'est sous l'emprise de cette perturbation psychologique que j'ai composé le poème intitulé : « la Diète Noire.»

La diète noire
Adieu, disait-il, dans un dernier soupir
Adieu, disait-il, avant de rendre l'âme
Adieu, à toi femme que j'ai tant aimée
Adieu père, vous, qui m'avez tout donné
Adieu maman, toi, qui m'as donné la vie.
Souviens-toi fils que ton père était brave
Souviens-toi, fille, que papa était tendre
Adieu mes frères, adieu mes sœurs
Adieu à tous mes amis d'hier, et de toujours
Adieu à vous tous qui m'avez tant aimé.
Toi, mon frère et compagnon d'infortune
Toi dont le silence trahit la présence et la résignation
Peux-tu encore prêter l'oreille pour un dernier message,
Dans cette terrible solitude qui me pèse sans cesse
Mon esprit se détache de ce corps sans vie
Et je pense avec tristesse à l'existence qui fut la mienne.
Adieu mon frère, adieu la vie
La mort qui déjà me tend les bras
Viendra bientôt m'emporter sur ses ailes.
Des traces de sang et une écriture sur un mur
C'est tout ce qui restera d'un dernier adieu.
Et toi mon compagnon que je quitte pour toujours
Peux-tu me dire si là où nous allons
Il y a encore place pour la justice et la liberté ?

Cellule n°45
interieurCell_45

Cellule n°49. Intérieur de la cellule n°49, la plus célèbre et la plus funeste de Boiro avec des messages posthumes sur le mur.

Kamissoko et Saa Paul avaient « voyagé ». C'était la formule employée au bloc par les agents pour parler de la mort. En vérité, un voyage sans retour, qui s'était effectué dans des conditions atroces. Après le retrait des corps et le départ de l'ambulance, un détenu avait été sorti en corvée pour laver à grande eau les deux cellules.
Les deux morts avaient-ils eu le même traitement avant leur enterrement ? J'en doute fort, car aucune installation n'était prévue pour ce genre d'opération.

Toilette des morts
Toilette des morts

Bloc de béton de plan incliné, construit tout juste derrière l'infirmerie, à partir du mois de mai 1976, servant à laver les morts.

La mort d'un détenu était peu de chose pour les agents, un de plus ou un de moins, quelle importance ? C'était devenu une routine, car la mort était présente à tout moment, et dans toutes les cellules.
Après la liquidation de Kamissoko et de Saa Paul, ce fut le tour d'Emile Cissé, avec un scénario tout à fait inédit, car utilisé pour la première fois depuis notre arrivée à Boiro. C'est la demie-diète prolongée ou la liquidation à petit feu, en un mot « la mort lente ».
Mais qui était donc cette nouvelle victime de la révolution ?

« Le Singe », « Emile Cissé », « Michel Emile », son nom variait suivant qu'il était évoqué par un membre de la commission d'enquête, un ancien collaborateur ou une de ses anciennes victimes. Mais qu'importe, puisqu'il était à présent à Boiro ! Il avait été tour à tour : enseignant, auteur, homme de théâtre, directeur d'école, puis gouverneur.
D'autre part en 1969 au moment où il assumait les fonctions de directeur de l'école de Kalédou, il fut à la base de lettres anonymes et autres dénonciations qui avaient abouti au déclenchement de ce qui allait être qualifié de révolte des parachutistes de Labé pour finalement devenir ce qu'on appela le Complot Kaman-Fodéhba. L'on peut dire qu'Emile Cissé avait été le prototype de « l'outil » de Sékou Touré.
En effet, il fut un jour dénoncé et accusé publiquement par la population de Labé, lors d'un meeting au stade. Alors qu'on s'attendait à un limogeage ou au moins à un désaveu, Sékou Touré à la fin de la réunion le fit monter dans sa voiture, avant de se mettre lui-même au volant, pour rejoindre la villa présidentielle située à l'autre bout de la ville. Pour Emile Cissé, en Guinée, Sékou Touré était tout, personne d'autre ne comptait à ses yeux.
Fort de sa position auprès du Guide de la Révolution, c'est ainsi qu'après l'agression de novembre 1970, il essaya un jour d'avoir l'aval de ce dernier pour procéder à l'arrestation de son jeune frère Ismaël Touré. Non seulement la tentative échoua, mais l'intéressé en fut informé. Ce fut une erreur qui lui sera fatale.
Nommé gouverneur de Kindia après l'agression du 22 novembre 1970, puis membre d'une Commission d'enquête, il n'attendit pas longtemps pour se distinguer par son zèle, son acharnement et par sa cruauté.
D'abord à Kankan où il fut envoyé en mission, ensuite à Kindia et plus particulièrement à Dalaba, Tinka, où il s'acharna sur la famille de l'ancien chef de canton Bah Thierno Oumar Diogo. Rien ni personne ne sera épargné, à commencer par la veuve de Thierno Oumar Diogo, Neene Fouta, communément appelée « la grand-mère », qui sera, malgré son âge avancé, arrêtée et contrainte d'accuser ses deux fils Elhadj Bah Thierno Ibrahima et Elhadj Bah Bademba.
Puis ce sera la tombe de Thierno Oumar, qui sera profanée, à la recherche de caches d'armes finalement restées introuvables, pour la simple raison que tout avait été inventé. Le cauchemar allait continuer avec l'arrestation de deux épouses de Elhadj Bah Thierno, d'un autre de ses frères en la personne de Bah Thierno Mouctar, et des principaux notables de la ville de Dalaba. Cet épisode n'était qu'une initiative de plus pour manifester son engagement pour la Révolution et sa fidélité pour le Guide. En effet, ce qu'il venait de faire était une première en osant profaner une tombe abritée par une case et située dans l'enceinte même d'une propriété ! Tout un symbole.
Avec un tel palmarès, il pensait pouvoir franchir allègrement un autre pas décisif pour lui, dans sa lutte de positionnement. Il voulait la tête d'Ismaël Touré, le jeune frère de Sékou, celui qu'il considérait comme son ennemi principal. Seulement pour y parvenir, il pensait réussir en obtenant des aveux provenant de personnes très liées à Ismaël Touré, soit par le travail [occulte], soit par des relations personnelles.

C'est ce qui explique le traitement spécial réservé à Baldé Oumar au moment de son interrogatoire.
Ingénieur des Ponts et Chaussées, il avait pendant longtemps occupé d'importantes fonctions dans les cabinets des différents ministères dirigés par Ismaël Touré. Il fut sauvagement torturé afin de lui extorquer des aveux. C'était encore insuffisant, il fallait compléter le dossier par des accusations provenant d'un vieil ami. Il en existait bien un, et de taille ! Seul inconvénient il se trouvait déjà au Camp Boiro. Qu'à cela ne tienne, lorsqu'on a la confiance de Sékou Touré, on peut tout se permettre, pensait-il. A cet effet, une mission de la Commission d'enquête de Kindia fut dépêchée au Camp Boiro pour aller pêcher Diop Alhassane, ancien ministre et ami de jeunesse d'Ismaël Touré. Deuxième erreur fatale d'Emile Cissé, car le Camp Boiro a été, de 1970 à 1984, une zone interdite pour toute personne, étrangère ou guinéenne, quel que soit son rang dans le gouvernement, l'armée ou le parti. Siaka Touré était seul maître à bord. Aucun transfert dans ou hors de Boiro, n'était possible sans son accord.
La mission d'Emile Cissé retourna donc à Kindia sans Diop Alhassane, elle aura donc échoué sur ce plan.
Par contre elle aura réussi à alerter le clan sur ses intentions. Comme il fallait s'y attendre, la famille fit front commun pour avoir la tête du « Singe », comme ils aimaient le qualifier. Avec la complicité du général Diané Lansana et Siaka Touré, Ismaël réussit à prendre de vitesse Emile Cissé. Pour la mise en exécution de son plan, il ordonna des arrestations massives à Kindia et Labé, lesquelles débouchèrent sur la dénonciation et l'arrestation d'Emile Cissé. C'est ainsi qu'il s'est retrouvé à son tour à Boiro devant le Comité Révolutionnaire présidé par Ismaël Touré. Ce dernier le fit bastonner par tous les détenus venant de Labé, auxquels on avait préalablement promis la libération. Ismaël eut tout le loisir de savourer sa victoire. Ainsi relevant la tête d'Emile, malmené presqu'à l'agonie au moment de l'interrogatoire, il lui dit :
— Je te ferai savoir que Sékou Touré n'est pas le seul descendant de Samory. Tu vas crever et cette fois-ci, ton ami ne pourra rien pour toi.
Suite logique, Emile se verra gratifié d'une demi-ration dès le début de l'année 1974, c'est-à-dire la moitié de la maigre ration d'un détenu. Il survécut près de cent (100) jours.
Le 15 mars 1974 il fut déplacé de « Harlem ». Il fut enfermé et mis à la diète noire dans l'une des cellules restées humides après le retrait des corps de Kamissoko et Saa Paul. Puis le 23 mars 1974, le PDG dévorait un de ses fils. Un de plus.
Certes Emile Cissé n'était pas aimé. D'abord à l'extérieur du Camp Boiro, pour son comportement social. En effet on l'accusait de détournement de filles et de débauche dans son établissement de Kalédu, dans la sous-préfecture de Popodara (Labé), et surtout en prison par tous ceux qui avaient été arrêtés par lui, ou à cause de lui. Mais une fois que vous étiez au Camp Boiro, vous étiez dans un autre monde, soumis à une autre réalité, donc à d'autres lois. Quand on était au Bloc, et que l'on était croyant, il n'y avait aucun autre référentiel horrnis Dieu. Lui qui nous a créés tous égaux, nous savions que nous étions tous embarqués dans la même galère, et que le même sort nous était réservé. Par conséquent, aucune mort fût-elle celle d'Emile Cissé, ne pouvait nous rendre indifférents, encore moins nous soulager. A Boiro, c'était comme au Comité du Parti, la ration était la même pour tout le monde. Il fallait tout simplement attendre son tour. Ce n'est pas pour rien que l'on disait que Boiro était une école, car nous venions d'achever un autre module [de formation]. Puis comme si rien ne s'était passé, la vie continuait au bloc.

Quelques semaines après, plus précisément le ler mai 1974, j'étais de nouveau déplacé pour la cellule n°14. Je changeai de bâtiment, mais surtout de secteur pour aller à « Harlem ». Pourquoi ce nom, certainement parce que c'était un secteur très négligé, où se trouvait regroupée la majorité des détenus arrêtés aux frontières, et appelés « frontaliers ». Les cadres intellectuels étant qualifiés d'espions, les frontaliers étaient fichés comme mercenaires. De plus, le chef de poste y envoyait tous ceux qu'il considérait insupportables ou dangereux. C'est pourquoi je n'arrivais pas à comprendre la raison de mon déplacement. Mais il fallait obéir, et c'est ce que je fis.
Finalement cela a été une bonne opération pour moi, car nous formions une bonne équipe dans ma nouvelle cellule. J'avais pour compagnons :

La lutte pour la survie

Mon passage dans la cellule numéro n°14 fut marqué par d'intenses activités culturelles et humanitaires. Dans la cellule à côté de la nôtre, Toto et moi avions eu la surprise de retrouver un ami commun en la personne de Barry Oumar Rafiou, commissaire de police. Ce fut l'occasion d'évoquer de vieux souvenirs parisiens. Quelques moments d'évasion étaient toujours salutaires.
Les jours et les mois s'écoulaient, et nous avions déjà entamé le troisième trimestre de l'année, et une autre idée était déjà en gestation dans ma tête.
Personnellement, j'avais noté la disparition de plusieurs de mes anciens compagnons. Les survivants étaient à bout de résistance. J'avais moi-même miraculeusement survécu à trois attaques de diarrhée. Il ne me restait pratiquement plus que la peau et les os. J'étais dans un état tel que j'avais sollicité et obtenu une consultation à l'infirmerie. En effet, j'avais pris peur car mes cheveux étaient devenus lisses. J'avais bien reçu quelques vitamines, mais la cause principale demeurait la malnutrition. Comme je n'étais pas maître de mon alimentation, il fallait trouver la solution ailleurs, et c'est ce que je fis. Heureusement, j'étais encore maître de mon corps et de mon esprit, c'est pourquoi je formai le projet de faire le jeûne continu. Je précise tout de suite que je n'ai jamais été un fanatique. Si la pratique du jeûne était souvent sous-tendue par une foi religieuse, pour moi la motivation principale était la survie. Bien entendu toute religion recommande à ses fidèles de tout faire pour sauver sa vie. C'est donc ce que j'avais décidé de tenter. Contre toute logique, je choisis de faire un jeûne continu, au moment où la famine faisait des ravages dans nos rangs.
J'avais pris soin de demander l'avis de Bah Bano, un ami d'enfance, qui était issu d'une famille d'érudits du Foutah. Il avait dans un premier temps réagi négativement compte tenu surtout de mon état physique. Il s'était laissé finalement convaincre lorsque je lui avais dit que je voulais justement mettre fin à cette dégradation, en soumettant mon corps à un régime que j'étais à même de contrôler. Il me demanda alors d'exclure les jours de fête de Ramadan et de Tabaski. Ainsi, le 22 septembre 1974, je pris mon quatrième engagement, celui de faire le jeûne continu, tous les jours et tous les mois à l'exception des jours des fêtes musulmanes comme recommandé.
En plus de cet engagement personnel, c'est à cette période que nous avions décidé, mes camarades et moi, de nous organiser pour aider nos compagnons à survivre, en les assistant matériellement et moralement. A cet effet, une « banque » et un « orchestre » furent immédiatement constitués, le tout complété par une agence de « production cinématographique ». La banque avait été baptisée « banque Mac Namara ». Pour son fonctionnement, les transactions se faisaient avec la cigarette comme monnaie de base. Il se trouve que Bozi et moi étions non fumeurs, et la distribution de cigarettes se faisait à cette période deux fois par mois. Deuxième avantage, le bâtiment où nous nous trouvions n'avait pas de plafond et ses murs avaient une hauteur limitée. De sorte que l'on pouvait communiquer de la cellule 11 à la cellule 19 par courrier aérien. Le système était simple, à savoir pour une cigarette empruntée, on en remboursait deux lors de la distribution suivante, quinze jours après. Avec les bénéfices ainsi récoltés, nous pouvions tout acheter car la cigarette et le savon étaient les deux « devises fortes » au Bloc.
Chaque matin nous achetions du pain avec les fumeurs, que nous faisions parvenir aux frontaliers du bâtiment en face, considérés comme mercenaires donc privés de petit déjeuner par le chef de poste Fadama Condé. Le soir venu, je racontais les films que j'avais pris soin de composer dans la journée. Les jours de relâche, l'orchestre prenait le relais. Le doyen Barry Boubakar n'était pas tellement d'accord à cause du bruit, mais il s'était plié à la volonté de la majorité. C'est à cette époque que fut composée la chanson du pensionnaire, que nous chantions sur l'air d'une chanson bien connue des Bretons de France : « Vive les Bretons ». Souvenirs de vieilles rengaines d'étudiants. Dans le texte, le nom Boiro était remplacé par Belem, pour tromper la vigilance des geôliers.

Les pensionnaires
Les pensionnaires de Belem ont vraiment la belle vie
Ils se font tous servir le café au lait au lit
Refrain
Les pensionnaires de Belem sont vraiment des gens très sobres
Ils ne boivent que l'eau de ville et refusent le vin de palme
Refrain
Les pensionnaires de Belem sont vraiment des gens très sages
Portes ouvertes ou portes fermées, ils sont là dans leurs cellules
Refrain
Les pensionnaires de Belem ont l'habitude de la bouillie
Et c'est pourquoi tous les gars ont chopé le béribéri
Refrain
Les pensionnaires de Belem sont tous prêts pour la grande marche
C'est pourquoi vous les voyez marcher au fond des cellules
Refrain
Les pensionnaires de Belem sont tous fiers de leurs tenues
C'est pourquoi vous les voyez les porter pour la vidange
Refrain
Les pensionnaires de Belem, sont devenus tous mannequins
C'est pourquoi tous les gars ont maintenant la taille de guêpe
Refrain
Les pensionnaires de Belem sont vraiment des gens pratiques
Ils font tout dans leurs cellules, sans gêner leurs compagnons
Refrain
Les pensionnaires de Belem aiment vraiment les animaux
Ils élèvent et engraissent chacun un troupeau de poux
Refrain
Les pensionnaires de Belem ont l'habitude de coucher par terre
C'est pourquoi tous les gars ont toujours des maux de reins
Refrain
Les pensionnaires de Belem ont vraiment la nostalgie.
C'est pourquoi ils voudraient rentrer chez eux après la fermeture des classes
Refrain
Ils ont les pieds nus, vive les pensionnaires
Ils ont la belle vie, vive le pensionnat !

La vie continuait au bloc, et l'on commençait à percevoir un réel changement, non pas la joie de vivre, mais une volonté de mieux résister pour pouvoir survivre. J'étais personnellement plus à l'aise, car je me sentais à présent utile.
Puis, un matin, le 22 octobre 1974, vers 10h, alors que j'étais sous l'effet de l'émotion suite à l'annonce du décès de Hassimiou Coumbassa, un ancien compagnon, j'avais brusquement sursauté, à cause de l'ouverture inattendue de la porte. J'ignorais les raisons de cette brève ouverture, toutefois j'avais eu le temps de voir dans la cour, un bras de chemise, probablement transporté là par le vent. Aucun doute n'était possible, c'était le bras de la chemise de Abdou Cissé, un compagnon de la cellule n°24. Arrêté à Labé en 1972, il était arrivé au bloc au moment où les tenues étaient épuisées. Cette chemise étant son seul habit, il ne s'en séparait donc jamais. Alors j'ai compris que Abdou Cissé avait « voyagé ». Un voyage sans retour, car il ne reverra plus jamais sa terre natale.
Plus de 30 années se sont passées, et il y a certainement encore, là-bas au Sénégal, dans une famille de Casamance, un père, une mère, ou des frères et sœurs qui attendent encore Abdou. Pourtant il me disait toujours que son père n'avait jamais été favorable pour le voyage vers la Guinée de Sékou Touré.
Le soir venu, il fallait chanter, et raconter des films, car plus que jamais, les survivants avaient besoin d'évasion, ne serait-ce que par la pensée, puisque celle-là au moins ne pouvait être maintenue en cellule. Pour cela, il fallait d'abord s'évader de cette réalité qui devenait de jour en jour insoutenable. Grâce à nos activités nous procurions l'évasion et cela avait beaucoup aidé nos compagnons. Avec tout ce programme, il fallait compter avec les imprévus du bloc.
Finalement ce qui était appréhendé arriva au moment le plus inattendu, à l'occasion d'un mouvement général. Notre groupe ayant été complètement disloqué, chacun de nous s'était retrouvé dans une autre cellule. C'était le mardi 17 décembre 1974.
N'Diaye Oumar et moi avions été transférés à la cellule n°41, le temps d'une brève escale de quarante-huit heures. En effet, le jeudi 19 décembre 1974, j'étais de nouveau déplacé, pour changer de cellule et de bâtiment, et me retrouver à la cellule n°18.
Finis le cinéma et la musique, mais la banque continuait de fonctionner. Mon associé étant dans le bâtiment opposé, j'avais gardé la gestion de la banque Mac Namara, et nous avions créé une seconde banque dénommée, banque de Bilbao, qu'il devait gérer à son tour. Nous étions en relations permanentes, et nous nous communiquions régulièrement la liste des mauvais payeurs, afin de bloquer toute nouvelle demande de crédit en leur faveur.
La cellule n°18 se trouvant près du mur d'enceinte côté corniche, nous étions à portée de voix du logement du commandant Siaka Touré. J'étais donc dans l'obligation de suspendre mes activités culturelles. J'avais trouvé là trois compagnons qui avaient pour noms :

Ce dernier était seul à disposer d'un lit Picot car il était handicapé.
Quelques temps après, Robert Souflet, un Français de la société Jean Lefèvre, était venu nous rejoindre. Lui était là pour punition, car aucun Européen ne séjournait à Harlem. Ce fut un compagnon sans problème.
Fait nouveau, la douche, qui était devenue mensuelle, se prenait à présent presque régulièrement. C'était la seule occasion d'utiliser le savon pour nous laver et laver l'unique tenue bleue. C'est au cours d'une de ces lessives, que Bah Telli Oury fut victime d'une hémiplégie qui laissa paralysé tout le côté droit du corps. J'avais juste eu le temps de le soutenir pour l'empêcher de tomber. Le temps passait avec lêmes préoccupations pour la survie, l'obsédante et continuelle pensée pour les familles, et l'espoir d'une libération toujours attendue.
Puis la grande nouvelle est tombée le 24 février 1975. On s'attendait aux Français, ce sont des Libanais qui furent libérés, au nombre de sept. Après leur départ, des lits étaient disponibles dans le bâtiment n°1. Ce fut mon jour de chance. En effet, après avoir séjourné dans les six bâtiments du Bloc, j'étais de nouveau ramené à la cellule n°5, ma toute première cellule, mais cette fois-ci avec un lit. Il aura fallu finalement près de quatre ans pour avoir droit à un lit sans matelas ! Quel bonheur Nouvelle cellule, nouveaux compagnons, qui avaient pour noms :

Ce dernier était à son deuxième séjour à Boiro, car il y était déjà venu en 1969 au moment de l'arrestation de son grand frère Barry Diawadou.
Notre cellule faisait face au bâtiment n°3, où se trouvaient regroupés les détenus Français. Il faut noter que depuis mai 1974, leurs conditions de vie avaient connu un certain assouplissement. Ils recevaient à présent des colis et du courrier de leurs familles. De plus, ils avaient les portes des cellules ouvertes toute la journée. Puis à partir de juin 1975, leurs portes n'étaient plus verrouillées la nuit. Le jour tant attendu est finalement arrivé, ce fut très certainement le plus beau 14 Juillet de leur vie ! Toutefois cette libération a connu deux faits marquants. Il s'agit du cas d'Edouard Lambin, habillé et convoqué au poste de police, qui sera finalement ramené dans sa cellule au moment de l'embarquement du groupe. Par contre, Jean-Paul Alata était resté en cellule, car son nom ne figurait pas sur la liste des Français à libérer. C'est seulement au moment de l'embarquement qu'il fut appelé pour se joindre au groupe des partants. Naturellement, inutile de se poser des questions sur les raisons de ce ballet de dernière minute, car les mystères de Boiro résistent à toute analyse objective.

Intérieur de la Cellule n°65
Intérieur de la cellule 65

L'intérieur de la cellule n°5 que
Je l'ai occupée la première fois du 23 au 29 septembre 1971, et la deuxièmefois du 24 février au mois de juillet 1975.

Avec mon retour à la cellule n°5, je me suis retrouvé éloigné de la zone dite dangereuse. Il n'y avait donc plus de risque à reprendre mes activités culturelles. L'orchestre étant disloqué, je continuai à raconter des films la nuit, et dans la journée je faisais de la géographie et des dessins. Comme matériaux, j'utilisais de la pâte de riz pour la colle, et le papier argenté des paquets de cigarettes pour la décoration. Les murs de la cellule ont gardé en souvenir une carte de l'Afrique et un plan de l'aérodrome de Conakry.
Quelques semaines après ce transfert, Barry Amadou fut appelé au poste de police. A son retour, il était suivi par un agent portant un colis. Incroyable, et pourtant c'était bien pour lui. Face à la surprise et aussi à une certaine impatience, Koto Amadou, comme on l'appelait à Boiro, nous dira que son épouse, une Européenne de nationalité suisse, avait finalement réussi à obtenir l'autorisation de lui envoyer des colis. Aucune correspondance n'était jointe au colis. C'était une première car aucun détenu africain n'avait encore eu ce privilège à Boiro. Le colis fut entièrement partagé afin de permettre à chaque cellule de bénéficier de cette livraison providentielle. J'avais eu l'agréable mission de faire la distribution, accompagné par la sentinelle de service. Le chef de poste, qui avait reçu sa part au poste de police, n'avait naturellement trouvé aucun inconvénient à cette tournée de bienfaisance.
Dans la semaine qui a suivi l'arrivée du premier colis, ce fut la libération de Elhadj Cellou Diallo. Ce départ fut suivi quelques temps après de celui de Elhadj Oumar. Ainsi nous n'étions plus que deux dans la cellule. Nous avons été déplacés sans changer de bâtiment, pour nous retrouver, Barry Amadou et moi, à la cellule n°1, où nous avons trouvé :

Cette nouvelle cellule avait une position stratégique qui offrait des avantages certains. En effet, avec le système de lits superposés, on avait facilement accès aux deux trous d'aération situés au raz du mur côté sud. Grâce à ces ouvertures j'avais la possibilité de voir l'intérieur du Camp Boiro avec les maisons des gardes, et parfois même de suivre les querelles de ménage. Pendant la journée, par le grand portail d'entrée du Camp, je pouvais distinguer la lourde chaîne du poste de garde, qui était non seulement un symbole, mais aussi et surtout la frontière entre deux mondes qui se côtoyaient tout en s'ignorant. Par contre la nuit, j'avais parfois l'impression de m'évader en voyant défiler les lumières des véhicules dans la grande rue. Du coté ouest, on avait une vue complète du portail d'entrée du bloc grâce à une ouverture sous les tôles.
En plus de ces avantages, des risques existaient et pas des moindres. En effet, les fouilles générales étaient toujours inopinées et elles débutaient toujours par la cellule n°1. Par conséquent, il fallait toujours être sur le qui-vive, car dans notre lutte quotidienne pour la survie nous étions sans cesse en infraction par rapport aux règlements draconiens en vigueur.
Pendant ce temps, les colis de Koto Amadou continuaient à être livrés mensuellement et toujours plus volumineux. A la fin, ce n'était plus le colis de Koto Amadou, car les détenus parlaient de « notre colis » étant donné que la distribution profitait à toutes les cellules du bloc.
Décidément, ce mois de juillet nous réservait une autre surprise. En effet, par le bruit des pilons dans les mortiers derrière les murs d'enceinte, nous avons constaté que les familles des gardes consommaient à présent du maïs. Pourtant nous n'étions pas au mois de carême, période de prédilection pour la consommation de la bouillie de maïs, et nous savions aussi que les services de sécurité étaient toujours privilégiés pour le ravitaillement. Déduction toute logique alors : si le maïs était pilé au camp, c'est que le riz manquait en ville. Or il était bien connu que les populations de Conakry se nourrissaient presque exclusivement de riz. Nous savions donc que les temps étaient durs au dehors, et alors nous pensions tout naturellement à nos familles. Nous nous demandions comment elles faisaient pour vivre.
Nous devions avoir confirmation de cette nouvelle réalité quelques jours seulement après. En effet, des sacs de riz paddy avaient été déposés au bloc, puis nous avions eu droit à une communication du chef de poste: «
— Voici votre riz, l'Etat ne peut pas le piler à votre place. D'ailleurs vous êtes des privilégiés car ceux de la ville mangent des mangues séchées et bouillies. Si vous refusez de piler, il sera mis dans la marmite comme tel.
Nous étions en 1975, cinq années passées à manger du riz blanc sans viande ni poisson, rien que de l'eau chaude salée en guise de sauce, en un mot la mort à petit feu. A présent, on nous poussait au suicide en nous obligeant à dépenser l'ultime réserve d'énergie que nous avions miraculeusement réussi à préserver. Cependant nous n'avions pas le choix, car il fallait manger. A cet effet donc des mortiers, pilons, et des vans furent achetés et mis à notre disposition.
Très rapidement, une organisation fut mise en place, et trois équipes furent constituées. Chacune était composée de six à huit volontaires. Quand aux deux femmes Djedoua Diabaté et Fatou Touré, elles étaient responsables du vannage des grains. Les anciens et les moins valides furent repartis en plusieurs groupes pour le tri. Tous les aveugles et myopes se trouvaient dans ce dernier groupe, car il fallait sortir tout le monde à la corvée pour avoir un peu d'air, et aussi pour bavarder librement. Au début, le tout se passait dans la première cour face au poste de police. C'était bien entendu pour des raisons de sécurité. Mais très vite le chef de poste s'était rendu compte que cette cour donnait accès au bâtiment n°5 où transitaient tous les nouveaux venus. Comme il fallait s'y attendre, les trieurs s'étaient installés sous la véranda, non loin des portes des cellules du bâtiment n°5. Il fallait donc nous éloigner et c'est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Harlem. J'étais chef d'équipe pour le premier groupe. Noumouké Kaba, un ingénieur, et le lieutenant Laurent Gabriel Cissé des services de renseignements, étaient responsables des deux autres groupes. Chaque équipe avait 150 kg de riz paddy à piler chaque deux jours. Après chaque séance nous avions droit à la douche, et à un poisson frit par participant. C'était la première occasion pour nous de manger du poisson. L'opération avait duré environ trois mois. Quant à moi, je continuais mon jeûne malgré toutes ces activités.

L'année 1976 avait débuté et j'étais toujours à la cellule n°1.
Puis au mois de mars, à notre grande surprise, nous avions assisté à une distribution générale de lait. Une première, une boîte de lait concentré et sucré pour deux personnes et par mois. Comme nous étions cinq dans notre cellule, le cinquième avait dû partager sa boîte avec un autre détenu se trouvant à la cellule n°9. En réalité de nouveaux problèmes en perspective. Pour ceux qui étaient dans la même cellule, la solution était toute simple. Chaque matin, chacun d'eux avait droit à une cuillerée de lait, bien entendu mesurée en présence de l'associé de circonstance. Pour les autres, le partage devait se faire dès le premier jour. Il fallait ouvrir la boîte sans couteau, mais rapidement la technique fut trouvée. En effet, en frottant la boite de lait sur le sol cimenté et rugueux de la cellule, on arrivait à faire décoller le couvercle. Puis le partage se faisait alors aisément. En ce qui me concernait, c'était ma première ration de lait depuis 1971, une date à retenir. Malheureusement, l'opération fut de courte durée.
Cependant il y avait une autre raison pour ne pas oublier cette période car quelques jours après, nous avions assisté à l'arrivée de Diallo Amadou Oury au Bloc. Les derniers arrivants nous avaient dit que c'était un jeune cadre ayant travaillé à la Soguifab, une société d'Etat chargée de la fabrication de tôles et autres ustensiles en aluminium. Comme tout nouvel arrivant à Boiro, son cas était suivi au jour le jour, grâce à un système de communication dont l'efficacité n'était plus à démontrer. Sa déposition était écrite au Bloc, et chaque soir, avant même sa transmission à la Commission au bureau de Siaka Touré, nous en connaissions le contenu. C'est ainsi que nous avions pu suivre à distance tout le processus de dénonciation des différents cadres cités dans sa déposition.
Par le nombre et la position hiérarchique des personnalités citées, nous avions très tôt compris que Sékou Touré préparait un nouveau complot. Nous étions alors animés par un double sentiment de peur et d'inquiétude. Peur à cause de l'ampleur et de l'imminence du mouvement en gestation, inquiétude parce que nous savions que l'arrivée de toute nouvelle promotion au bloc entraînait un durcissement de nos conditions de vie.
La détente amorcée le 14 juillet 1975 avait fait naître beaucoup d'espoir que nous pensions voir déboucher sur une libération en mai 1976, date commémorative de la fête du parti. Par conséquent, c'est avec beaucoup de pessimisme que nous avions suivi la fin de la déposition de Diallo Amadou, un mois avant la fête.
Le 13 mai 1976 à notre grande surprise, pour la première fois au Camp Boiro, plus de cent détenus retrouvaient leur liberté. Notrejoie avait rapidement balayé notre pessimisme. Ce même jour, le bloc à lui seul avait enregistré soixante-seize départs. La grande majorité était constituée de détenus classés frontaliers. C'est-à-dire très peu de cadres mais beaucoup de paysans, ouvriers, petits commerçants, et des saisonniers rentrant des pays africains limitrophes, arrêtés aux frontières au moment de leur retour au pays.
Le bloc n'avait encore jamais connu un tel mouvement. Une joie indescriptible régnait à Boiro. C'étaient les vieilles tenues que l'on donnait, des commissions faites dans la précipitation avec des regards d'envie.
Les corvées étaient jusqu'alors réservées aux frontaliers considérés comme moins dangereux que les cadres, qu'il fallait à tout prix isoler. Après cette libération, l'alternative était devenue claire. Le chef de poste était obligé de faire appel aux cadres, au risque de voir les porcs affamés dévorer les plus petits et le jardin rester à l'abandon faute de bras valides pour son entretien. La décision fut vite prise, car les porcs appartenaient au commandant Siaka Touré. Quant au jardin, il servait à ravitailler la cuisine du bloc et surtout celles des familles des hommes de garde et de leurs chefs. Comme conséquence, nos conditions de vie avaient changé du jour au lendemain, grâce à la corvée. Nous sortions le matin à 8h et l'après-midi à 16h pour effectuer les multiples corvées. Ainsi à travers les allées du jardin ou dans les différentes cours du bloc, on n'était plus surpris de rencontrer, bâton en main, l'ancien secrétaire d'Etat au Budget, Bah Bano, surnommé « ministre poulet ». S'il vous arrivait de croiser un monsieur râblé, au sourire malicieux, aucun doute possible, c'était « Sergent Canard » un autre surveillant, officier gendarme de son état.
En entrant à Boiro, chacun d'entre nous avait laissé son « manteau » au poste de police. La lutte pour la survie était devenue notre principale préoccupation. Ainsi, des ingénieurs étaient devenus spécialistes à la porcherie, alors que d'anciens ministres maniaient la daba au jardin, et des ex-gouvemeurs recyclés en écailleurs de poisson. On appelait cela le « corps à corps ». Au détour d'un chemin ou à proximité d'une butte, quand vous entendiez « Allahou Akbar » vous étiez certain qu'un poisson, ou des légumes étaient camouflés dans un arrosoir attendant l'occasion propice pour être transférés en cellule. Il faut rappeler qu'en dehors de quelques cas isolés et sporadiques, aucune libération significative n'avait eu lieu depuis 1971.
Pendant plusieurs semaines nous avions ainsi pu nous abandonner à des rêveries, jusqu'à ébaucher des projets. En effet, nous avions à présent une double raison d'espérer. Nous savions qu'une libération était toujours possible au bout du parcours, si toutefois nous arrivions à survivre. Plus réconfortant encore, nos familles allaient pouvoir percer une partie du mystère de Boiro, grâce aux camarades qui venaient de sortir. Même pour celles qui n'étaient pas concernées par la présente libération, une fois la déception passée, l'espoir renaîtrait de nouveau, rendant l'attente un peu moins pénible. Plus qu'avant, j'avais à présent la conviction que la sortie était envisageable, et alors je me suis mis à penser à la libération. Il se trouve qu'avec l'arrivée sans discontinuité de nouveaux au bloc, nous avions des informations plus actuelles sur ce qui se passait au dehors. En particulier le traitement qui avait été réservé à nos familles, et les conséquences qui avaient suivi. A cette occasion j'ai composé le poème La Libération.

La libération
Demain, tu seras libéré
Et alors, tu seras libre de ne plus porter la culotte et la chemise bleues
Libre de franchir enfin le grand portail sur tes deux pieds
Alors, et alors seulement, tu seras un homme libre
Demain, tu seras libéré
Et alors tu seras libre d'aller là où ta maison n'est plus ton foyer
Là où ta femme a déjà accompli son veuvage
Demain, tu seras libéré
Et alors tu seras libre d'aller sur la tombe de tes vieux parents
Demain tu seras libéré Emportés par le vent de ton arrestation
Et tu seras libre contre quelques sous de monter dans ta voiture devenue un taxi
Et tu sauras alors que les enfants laissés en bas âge
Ont grandi et se sont libérés de ta présence
Demain tu seras libéré
Et alors, tu auras encore la liberté de reconnaître
Ceux qui sont nés en ton absence
Dans une famille dont tu étais le seul et l'unique guide
Demain tu seras libéré
Et alors tu évolueras dans un milieu curieux et méfiant
Recherchant vainement une épouse remariée
Des enfants très tôt déscolarisés, et des frères en exil
Demain tu seras libéré
Et alors tu comprendras qu'après tant d'années d'absence
Tous ceux pour lesquels tu avais souhaité cette libération
Te sont devenus inaccessibles s'ils n'ont pas totalement disparus
Alors et alors seulement, tu comprendras
Que la libération n'est pas réellement la liberté
Qu'une nouvelle vie commence à présent pour toi
Dans laquelle tu devras te forger une nouvelle destinée

En parlant ainsi de libération, je pensais à ceux qui venaient de nous quitter, alors que je me préparais sans le savoir à connaître ma première libération sans sortir du bloc.

Les premières vraies nouvelles de ma famille

En effet, je fus mis en relation avec mon épouse, Neene Fouta, peu de temps après les libérations du 13 mai 1976, et de la façon la plus inattendue. Je resterai éternellement reconnaissant à Barry Alpha Amadou, dit Ibadan, et à l'adjudant-chef Bah Sonkè, qui furent les initiateurs et les artisans de cette communication.
Barry Alpha Amadou avait quitté la Guinée à l'âge de dix ans en compagnie de son père. Une fois installé au Nigeria, le père n'était plus jamais revenu en Guinée. Après sa mort, et après un exil de plus de vingt ans, Barry Ibadan avait décidé de revenir au pays pour saluer la famille. C'est ainsi qu'il s'était retrouvé à Boiro, accusé d'être « mercenaire ».
Le sentiment de solidarité que les anciens manifestaient toujours à l'endroit des nouveaux venus était à la base de mes relations avec lui. J'avais eu à l'assister moralement et matériellement pendant tout son séjour. Sa libération nous avait agréablement surpris tous les deux. De ce fait, il était donc parti sans commission et même sans un au revoir. Une fois en liberté, il avait réussi après plusieurs investigations à retrouver ma famille. Ce fut tout d'abord une première visite de prise de contact, pour s'identifier et donner de mes nouvelles, certainement les seules nouvelles fiables depuis cinq ans. C'était déjà un acte de courage et d'amitié que mon épouse avait hautement apprécié. Puis quelques jours plus tard, il s'était présenté à la maison en compagnie de l'adjudant-chef Bah. Ce dernier ignorait l'identité de la personne visitée. Les présentations furent faites seulement une fois à la maison.
— Voilà, dit-il à l'adjudant-chef Bah, celle-ci est ta soeur, vous venez du même coin. Son mari est à Boiro et tu le connais. Tu es le seul à pouvoir l'aider.
Mon épouse avait alors fondu immédiatement en larmes. C'est après cette entrevue qu'une nuit, l'adjudant-chef Bah était venu ouvrir la cellule n°1 et me demander de le suivre. Nous sommes descendus au jardin. C'est là qu'il me raconta tout ce qui s'était passé, et me demanda de faire un premier mot pour rassurer mon épouse. C'est ce jour que le premier anneau de ma chaîne fut brisé à Boiro. Comment décrire ma joie et mon soulagement, à la réception de la première note manuscrite envoyée par mon épouse. Je peux dire que les jours qui ont suivi, j'étais à Boiro sans y être, car seul mon corps demeurait encore emprisonné. Je voulais tout savoir concernant mes enfants, mes parents, mes amis. En quittant la maison le 22 septembre 1971, mon fils avait quatre ans, et ma fille quatorze mois. Ils avaient grandi et fréquentaient à présent l'école. L'école nouvelle, avec l'enseignement en langues nationales. Je fus donc au comble de mon bonheur, le jour où je reçus dans une boite d'allumettes, une note de mon épouse accompagnée de deux autres notes écrites par mes enfants. Ils se seraient exprimés en hébreu ou en chinois, je suis certain que je n'aurais eu aucun mal à les déchiffrer. Ces notes me serviront de livre de chevet pendant plusieurs semaines, avant d'être renvoyées aux expéditeurs pour archives (document n°4) traduits en langage clair, cela donnait :

Note n°1, expéditeur, Joseph Gomez, neuf ans:
Bonjour papa, je t'aime beaucoup, je t'embrasse bien.
Signé : Jo

Note n°2, expéditrice, Esther Madeleine Gomez, six ans.
Note en langue nationale soso : Papa, bonjour,
Signée: Mi

Premières vraies nouvelles de ma famille
Boite allumettes

Le courrier avec les familles était acheminé dans des boîtes d'allumettes avec la complicité des agents.

Aujourd'hui encore, alors qu'ils sont tous les deux devenus père et mère de famille, j'ai un pincement au cœur chaque fois que je les relis.
Avec le départ des frontaliers, les cadres étaient enfin sortis en corvée pour le jardin et la porcherie. C'est ainsi que je me suis retrouvé chef de secteur au jardin. J'avais douze planches à entretenir pour la production de la salade et des aubergines. Avec ces nouvelles occupations, c'était le grand air, le mouvement, et surtout les moyens d'enrichir notre alimentation. De ce fait, nous avions à notre disposition de nouveaux atouts qui allaient nous aider à mieux rééquilibrer notre état médical. Pour preuve, les mouvements de l'ambulance étaient devenus plus espacés. Bien entendu la nourriture n'avait pas varié, mais l'ouverture réglementée des portes, et les différentes corvées y étaient pour beaucoup.
Une certaine détente s'était instaurée au bloc, et mieux encore, nous étions en bonne position pour contrôler les sources de production. En tant que travailleurs au jardin et surveillants à la porcherie, rien ne pouvait être fait sans nous, surtout qu'en ville ême moment après la suppression du commerce privé, les prix étaient devenus inabordables. Pour la majorité des agents du Camp Boiro, le prix du ravitaillement qui leur était alloué mensuellement par le gouvernement était supérieur à leur solde. De ce fait le retrait se faisait en deux étapes, un premier lot de marchandises était retiré pour être revendu au marché noir. Puis le produit de cette vente était utilisé pour sortir le reste du ravitaillement. La tentation était devenue trop forte devant les belles aubergines, les laitues, ou les porcs dont l'entretien et la comptabilité étaient sous la responsabilité de Diawara Ibrahima, un architecte, promu au grade de chef de corvées. Au fil du temps, nous voyions les agents revenir de chez eux le matin avec des sacs de plus en plus gros. A la porcherie, les manquants étaient de plus en plus fréquents. Nous étions devenus complices des agents, mais en retour, nous bénéficions de la nourriture et de la détente. Donc nous étions gagnants sur tous les tableaux. De ce fait, je pouvais dire que Boiro avait changé de visage. Non pas un changement physique, mais grâce a une nouvelle atmosphère de détente instaurée à tous les niveaux. Avec le concours de l'adjudant-chef Bah, une correspondance régulière s'était instaurée entre ma femme et moi. En plus de la boîte d'allumettes, elle avait fini par prendre le risque d'envoyer de la nourriture. C'était comme une lune de miel. Puis au moment où on s'y attendait le moins, l'adjudant-chef Bah avait été muté et une autre équipe était venue remplacer la sienne.
Le brusque sevrage fut très difficile, car j'avais l'impression d'être à nouveau emprisonné. Le départ de l'adjudant-chef Bah a eu lieu au mois de juin 1976, à l'occasion d'un important mouvement au niveau des hommes de garde. Sur le coup, nous n'y avions accordé aucune importance particulière car des semblables opérations avaient lieu deux fois par an. Cependant, ce dernier mouvement ne correspondait à aucun calendrier habituel. Il aura fallu attendre l'arrivée des nouveaux pensionnaires, à partir du 17 juillet 1976, pour comprendre l'agencement des faits, à savoir que :

Pour la première fois, nous constations qu'aucun agent d'ethnie peule (militaire, gendarme, garde républicain, ne figurait au sein du nouvel effectif. Le décor ainsi planté à Boiro, la machine infernale pouvait donc se mettre en branle au-dehors.
En réalité, le scénario avait débuté depuis le 13 mai 1976, avec l'arrestation d'un adolescent de 12 ans du nom de Lamarana DialloIl aurait été appréhendé perché dans un arbre, porteur d'une arme automatique lors de la visite du Président Sékou Touré à l'Institut polytechnique de Conakry. C'était la version officielle pour les militants et l'opinion internationale. Mais vu de l'intérieur, nous savions que c'était une mise en scène une fois de plus. En effet, nous avions suivi au bloc le montage du scénario qui avait servi à faire la photo de Lamarana perché dans un arbre, qui se trouvait en réalité dans la cour du Bloc. Ensuite, par deux fois en juin 1976, Sékou Touré avait prononcé de très violents discours dénonçant de nouveaux supposés complots qui se tramaient contre le régime. Pour rendre plus crédibles ses accusations, dès le 4 juin, quelques jours avant la visite du président mozambicain Samora Moïse Machel, un important dispositif militaire avait été mis en place autour du palais de la présidence.
Rompu dans l'art de la mise en scène, Sékou Touré avait pris la parole lors d'un conseil économique régional tenu le 15 juillet 1976 pour dénoncer la préparation d'un complot contre sa personne. Comble du raffinement ou point final de la mise en scène, le soir du 18 juillet 1976, Diallo Telli était invité à sa table pour le dîner. A la fin du repas, Sékou Touré lui dit :
— Mon cher Telli, j'ai au moins une qualité qu'il faut bien me reconnaître, c'est de ne jamais me laisser surprendre !
— Mais qui veut te surprendre Président, rétorqua Telli ?
— Au revoir Telli.
Et trois heures plus tard, Diallo Telli était au Camp Boiro 1.

Ainsi débuta l'affaire Telli Diallo ou « le Complot Peul ».

En quelques jours le vide était comblé, toutes les cellules étaient remplies. Les nouveaux pensionnaires venaient des principales régions de la Guinée, de Conakry pour les membres du gouvernement, et les principaux cadres, de Kindia, Pita, Labé, Mali, pour les autres détenus. A cette occasion, Barry Boubakar, qui se trouvait déjà en détention depuis décembre 1970, fut isolé pour une nouvelle déposition. Ismaël Touré, le président du Comité Révolutionnaire, savait que Barry était un camarade de promotion de Diallo Telli à L'Ecole Normale William Ponty au Sénégal. Après la fin des études, tous les deux faisaient partie du cabinet du Gouverneur Général de l'ancienne Fédération de l'Afrique Occidentale (AOF) à Dakar.
Avec l'arrivée à présent de Diallo Telli à Boiro, on se demandait à quoi pouvait servir une telle déposition. En réalité, le pouvoir pensait qu'en faisant dénoncer Diallo Telli par un camarade de promotion, et de surcroit originaire de la même région, cela pourrait donner du crédit à tout le montage fait pour justifier son arrestation. Seulement après plus de cinq années de détention, la manipulation n'était plus possible avec un ancien détenu, qui avait déjà tout vu et tout enduré. C'est pourquoi l'isolement fut finalement de courte durée pour Barry Boubacar.

Le cas Diallo Telli

Quelques semaines après l'arrivée de Telli et de ses compagnons, les nouveaux pensionnaires avaient déjà pu bénéficier de la relative détente qu'ils avaient trouvée au bloc. Grâce aux facilités de mouvements offertes par les corvées, les contacts se sont faits plus facilement. Docteur Barry Alpha Oumar, kidnappé sur son lit à l'hôpital Donka de Conakry, avait droit à un peu d'air avec la porte de sa cellule entrebâillée. Ainsi la détente exceptionnelle et occasionnelle trouvée au bloc n'avait pas permis à certains d'entre eux de faire dès le début, une évaluation réelle du système, et donc mesurer la gravité de leur situation. Le temps s'était ainsi écoulé sans trop de dégâts physiques pour certains d'entre eux, à tel point qu'après plus de six mois au bloc, ces demiers étaient réellement optimistes. Cependant, avec plus de cinq années d'incarcération, il était évident que cet optimisme n'était pas partagé par les anciens. La règle étant à Boiro de toujours préserver le moral, certains d'entre nous jouaient le jeu. C'est ainsi qu'un jour, j'avais surpris un camarade de corvée en train de confier des messages à Dramé Alioune pour sa famille en cas de libération. De pouvoir arpenter le jardin, traverser la cour sans être interpellé par un agent, nous retrouver et bavarder ensemble, tout cela nous donnait l'impression d'être libres. La vie s'égrenait donc sans incidents notables pour les anciens, au rythme des corvées que nous souhaitions toujours plus nombreuses.
Pendant ce temps, d'autres parmi les nouveaux venus méditaient sur leur sort avec tristesse et certainement beaucoup d'amertume. Diallo Telli était de ce nombre. En effet, dès son arrestation, il avait été soumis à des interrogatoires intensifs relayés par des séances de torture et une diète de mise en condition. Il occupait la cellule 54. Cependant, comme tous ceux qui l'ont précédé en ces lieux de dégradation de l'être humain et de destruction de l'homme, il savait qu'il allait finir par accepter la vérité du ministre. C'est ce qu'il fit en enregistrant une déposition le 31 juillet 1976.
Après les corrections et les retouches d'usage, les militants du PDG et les représentants des missions diplomatiques avaient pu entendre la diffusion des « aveux » d'Alioune Dramé et Diallo Telli. C'était le 9 août 1976 au palais du peuple. Malheureusement pour le metteur en scène, cette première déposition était loin d'être convaincante car la voix était lasse, monotone, cassée, et souvent méconnaissable. Décidément, reconnu pour avoir été un brillant universitaire et un excellent diplomate, Telli se révélait être un mauvais élève à Boiro !
Qu'à cela ne tienne, à Boiro le repêchage était une pratique courante. C'est ainsi qu'une deuxième déposition fut obtenue le 22 août 1976. Excès de zèle ou manque de vigilance, on constate que pour aider Telli à faire cette nouvelle confession, le Comité révolutionnaire avait fait preuve d'une grande médiocrité.
En effet, pour ceux qui écoutaient avec des oreilles non militantes, il était facile de relever que le texte fourmillait d'inexactitudes et d invraisemblances que Telli n'aurait jamais admise. A moins qu'il n'ait voulu là encore, laisser à l'intention des observateurs avertis, des traces évidentes de la fausseté des aveux 2. C'est pourquoi le stratège Sékou Touré, comme on aimait le qualifier, était dans l'obligation d'intervenir directement. En effet, après quatre mois de répit et de méditation, Sékou Touré se sentait conforté dans son projet par le silence de l'Afrique et l'indifférence de la communauté internationale. Il décida donc de s'impliquer personnellement pour essayer de donner plus de crédibilité à la déposition de Diallo Telli.
Sa première lettre adressée à Diallo Telli était de ce fait datée du 23 décembre 1976. On peut la résumer en citant les deux premières et les deux dernières phrases.

Telli,
Au-delà de nos responsabilités respectives devant notre peuple et l'histoire, nous pensons que tu es bien placé pour coopérer étroitement avec la révolution. Si pendant dix-neuf jours de souffrance, tu t'es obstiné à utiliser le droit des autres pour prouver ton innocence, nous ne pouvons nous fier à cette littérature juridique.
En vantant tes mérites créés de toutes pièces, la presse réactionnaire compromet la visite que le Président de la République française a accepté de rendre à notre peuple. Désormais, ton sort est lié à ta sincérité pour le Parti Etat de Guinée. En pensant que pour une fois tu sauras te mettre aux côtés de notre peuple, nous te rappelons que tu es encore utile à ta famille.
Prêt pour la Révolution.
Sékou Touré

Nous retenons principalement dans cette lettre trois choses qui confirment s'il en était besoin ce que beaucoup de monde savait déjà :

  1. Que le comité révolutionnaire recevait les instructions directement du chef de l'Etat. En effet avec cette lettre, nous pouvons affirmer que Sékou Touré était au courant de la pratique des tortures dans les prisons. Dans ce cas précis, il en connaissait même la durée, car les dix-neuf jours de souffrances dont il parle dans sa lettre correspondaient à la durée exacte de la diète et de l'interrogatoire musclé de Diallo Telli.
  2. Que si Telli avait été un brillant universitaire et un diplomate de renommée internationale, il n'était pas de bonne foi de dire que ses mérites étaient créés de toutes pièces. Mais là aussi, c'était la confirmation d'un constat bien connu : à savoir qu'en dépit des qualités évidentes dont Diallo Telli avait fait rapidement preuve sur la scène internationale, à moins que ce soit précisément à cause d'elles, Sékou Touré au lieu de s'en réjouir en prenait ombrage et lui mesurait finalement son appui.
  3. Que le sort de Diallo Telli était scellé bien longtemps avant son incarcération. Cette lettre était aussi une confirmation du verdict final, car en lui rappelant qu'il était encore utile à sa famille, elle sous-entendait qu'il ne l'était plus pour la Révolution.

Le message a été bien compris comme en témoigne la lettre réponse datée du 24 décembre 1976. Pour la résumer, nous retiendrons quelques passages 4.

Cher président,
En recevant ta lettre du 23 courant, j'ai voulu y répondre par une longue et profonde lettre, mais le nouvel environnement m'en empêche. Mon unique sauveur est Dieu. Il est trop tard pour lui demander de me sortir de Boiro.
En dernière analyse, j'ai une grande part de responsabilité dans cette triste fin qui me guette. Je le prie tous les jours pour que mon sang et mon innocence servent à bâtir une Guinée libre. Je souhaite qu'après moi en Guinée, en Afrique ou en n'importe quel lieu du monde, des enfants, des vieillards, et des femmes ne paient plus de leur vie l'irresponsabilité d'hommes qui, au lieu de créer et d'entretenir la liberté la torpillent.
Vive la justice et la liberté.
Diallo Telli.

Cette réponse se passe de commentaire. Relevons cependant, que l'intellectuel et le fonctionnaire respectueux qu'il était, éprouve encore de la pudeur pour parler de la torture et de la rigueur carcérale qu'il qualifie de nouvel environnement. A moins que l'homme qui utilise le droit des autres, ne trouve les pratiques de la Révolution trop dégradantes au point d'éviter l'utilisation du vrai qualificatif. Il aura fallu attendre le 12 janvier 1977 pour recevoir la suite. Correspondance de Sékou Touré 5:

Telly,
Après la lecture de ta lettre du 24 décembre 1976, nous ne comprenons pas que tu sois résigné à cette mort que tu es en train de préparer toi-même. Que tu refuses d'aider la révolution comme nous l'avions souhaité dans notre lettre du 23 décembre 1976, rien n'est plus normal pour la classe anti-peuple que tu persistes à représenter…
Grâce à l'humanisme naturel de notre révolution populaire et démocratique, notre peuple te nourrira dans ses prisons en vue de te restituer un jour, sain et sauf, à ta propre famille.
A cet effet des instructions seront données à Siaka qui en assurera l'exécution .

Bien entendu, à ce stade du processus, Diallo Telli ne se faisait plus d'illusions, comme l'indique sa lettre réponse 6 en date du 13 janvier 1977.

Président,
Bien que je dispose encore d'un grand stock de courage et de morale, ta lettre, à cause de mon état physique, risquait d'être sans suite. Mais le bon sens m'oblige à te répondre.
Je crois que pour des raisons qui te sont personnelles et que je ne veux pas évoquer ici, tu vas épargner à nos familles l'horreur de notre mort publique par pendaison ou fusillade. Mais je t'ai découvert à Boiro et tout laisse à penser que mes jours sont désormais comptés.
Je n'appellerai ni Siaka Touré, ni Moussa Diakité, ni encore moins toi. Je n'appellerai qu'Allah le Tout Puissant. Je sais que lui seul pourra me répondre. Vive la justice et la liberté
Diallo Telli

Oui, je peux témoigner devant Dieu que Telli a tenu parole, et qu'il a répondu à l'appel d'Allah par de continuelles prières.
Après cette mise à mort par petites touches, le coup de grâce attendu est intervenu exactement un mois jour pour jour après la lettre du 12 janvier 1977, sous forme d'instruction à Siaka Touré. Celui-là que l'on devait nourrir pour le restituer sain et sauf à sa famille, va être définitivement arraché à son affection. C'est alors et alors seulement que l'on comprendra le sens et la profondeur de cette déclaration du fils de Diallo Telli :
— Son dernier repas d'homme libre, mon père l'a pris à la table de Sékou Touré. Trois heures plus tard, il était au Camp Boiro pour y mourir de faim et de soif six mois plus tard.

La mise à mort

Tout avait débuté le 12 février 1977. Un jour inoubliable comme malheureusement tant d'autres qui ont fini par rendre célèbre la cellule n° 49.
Aux environs de 17h00, le jardin était en plein mouvement, et la porcherie très animée et bruyante comme à l'accoutumée. Puis comme un coup de tonnerre, nous avons entendu « Barrage ! Barrage ! ». Cela venait du poste de police. Nous savions tous que ce cri était à la fois un signal, et en même temps un ordre. Il annonçait toujours l'arrivée au bloc de l'ambulance, ou d'un membre du Comité Révolutionnaire. Nous devions immédiatement rejoindre les cellules, puis en rabattre les portes. Nous avions tout abandonné au-dehors, arrosoirs, pelles et autres outils, en attendant la fin de l'alerte. Puis les agents sont passés mettre les loquets aux portes. Ce signe ne trompait pas, quelque chose d'important se préparait. Branle-bas de combat dans les cellules. Immédiatement les trous d'aération situés au ras du toit furent utilisés comme radar. Les occupants du bâtiment n°30 avaient ainsi pu suivre l'événement en direct. Incroyable mais malheureusement vrai. Le bâtiment n°5 était, parmi les six que comptait le bloc, le plus proche du poste de police, donc le plus facile à surveiller. Il était habituellement réservé aux malades, et aux nouveaux venus. Toutes les portes des cellules étaient ouvertes. Certains détenus furent déplacés, les autres mis au-dehors, devant leurs cellules. Puis, comme dans une mise en scène bien agencée, les agents se sont mis à vider cinq cellules de tout leur contenu : carton, gobelet, pot de chambre, chiffon, etc. Après ces formalités, les cinq anciens occupants furent invités à rejoindre leurs cellules. Tout cela était si inattendu et si rapide. Nous étions encore à nous poser des questions jusqu'au moment où les portes refermées ont été verrouillées, et les lettres DN hâtivement inscrites. C'était donc la diète noire pour :

Finalement, sur les six derniers occupants du bâtiment n°5, un seul avait été épargné : Dramé Alioune. Trois jours après, coup de théâtre. Les inscriptions DN étaient effacées sur la porte de la cellule de Sy-Savané, et transcrites sur celle de Dramé Alioune, ancien ministre. Mise en scène, erreur, torture morale, près de trente années après, l'on se demande encore ce qui a bien pu se passer, pour expliquer cette modification de dernière minute. Tout ce que je peux retenir, c'est que la vie de l'homme était peu de choses pour le pouvoir en place, et que Sy-Savané quant à lui, s'était retrouvé miraculeusement sauvé. Pendant plus de deux semaines, ce fut pour les survivants l'une des formes les plus insupportables de tortures morales. En effet, il fallait continuer à monter et descendre, manger, boire, inonder les planches d'eau, et la nuit se coucher en faisant semblant de n'être au courant de rien, au moment ou d'autres étaient en train de mourir de privation d'eau et de nourriture. Oui, Boiro c'était réellement l'école de la vie, car pendant ces longues journées et ces insupportables nuits, nous avions appris d'une part à respecter davantage ces dignes fils du pays à cause de leur foi et de leur courage face à la mort, et d'autre part à découvrir une autre séquence de la tragédie dont nous étions en même temps spectateurs et victimes potentielles. On pourrait dire que l'appel de Telli avait donc été entendu lorsqu'il demanda dans sa lettre du 13 janvier d'épargner à leurs familles l'horreur de la mort publique par pendaison ou fusillade. Ce qui est sûr et certain, c'est qu'il ignorait l'existence à Boiro d'une mort plus ignoble, plus insupportable et plus inhumaine, à savoir la diète noire ou la mort par privation d'eau, de nourriture, et même d'air frais. En effet c'est ce qui fut infligé à Diallo Telli et à ses compagnons.
L'horreur était à son comble, sans parler de la peur et de l'inquiétude qui régnaient dans toutes les cellules. On ne pouvait imaginer de plus dégradants traitements pour la personne humaine. Puis après cette pénible attente, l'ambulance a commencé son macabre ballet.

Diallo Alhassane et Kouyaté Lamine étaient deux officiers de l'armée qui se sont succédé à la présidence dans les fonctions d'officier d'ordonnance du président Sékou Touré.
Mais que sont devenus leurs prédécesseurs et leurs successeurs 2. Essayons de nous souvenir :

Bâtiment n°49
Bâtiment n°49

Bâtiment des cellules utilisées pour la mise à mort dite « diète noire »

Au vu de ce qui précède, on peut dire sans se tromper qu'il y avait problème au niveau de ce poste

Après ce quintuple assassinat, le chef de poste, Fadama Condé, attendra une semaine après la mort de Diallo Telli, pour sortir les sous-vêtements de ce dernier qu'il avait subtilisés, et les remettre à une corvée pour la lessive. Le cadavre avait été dépouillé avant son transfert dans l'ambulance. La curiosité ayant fini par vaincre l'indignation et le dégoût, je m'étais approché de la corvée pour voir et toucher les seuls témoins du dernier combat de l'illustre disparu. J'avais tout juste eu le temps de déchiffrer la marque des sous-vêtements. Ils portaient la griffe d'une maison anglaise de renom. Puis la confrontation étant devenue insoutenable, j'avais brusquement quitté les lieux, pour aller me réfugier au jardin.
Longtemps après la libération, nous apprendrons, grâce au responsable du quartier de l'époque, le maire Lamina, que dans la nuit du 1er Mars, Sékou Touré s'était rendu au cimetière de Nongo pour faire exhumer le corps de Diallo Telli et demandé à voir son visage 8. En somme l'acte final d'une liquidation programmée de longue date. Dans tous les cas, il savait à présent que celui-là ne pourrait plus jamais le surprendre, si tant est qu'il avait pu en avoir l'intention ne serait-ce qu'en pensée.
Mais comment en était-on arrivé là ?

Le sens du devoir

En effet, en 1972 à la fin de son dernier mandat à la tête de l'organisation panafricaine (OUA), des personnes de tous les milieux : parents, amis, collaborateurs, et chefs d'Etats, avaient tous demandé à Diallo Telli de ne pas revenir en Guinée. On peut citer entre autres : le Président Senghor, et le journaliste Diallo Siradiou. Pourtant, envers et contre tout il était revenu. La question qui se posait était donc de savoir pourquoi ce retour en Guinée malgré toutes ces mises en garde ?
Etant des Africains et vivant en Afrique, certains diront que c'était la fatalité. D'autres diront avec conviction : c'est l'irrationnel car on avait utilisé des travaux occultes pour le faire revenir. Mais que dire alors pour convaincre tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont connu, apprécié et admiré Diallo Telli au cours de sa longue carrière internationale ? Quel argument avancer lorsqu'on s'adresse à des hommes d'Etat ou autres hautes personnalités européennes, asiatiques, américaines ou autres Peut-être un début de réponse dans la lettre du 24 décembre 1976 adressée à Sékou Touré : «
— J'ai une grande part de responsabilité dans cette triste fin qui me guette. »
Et une autre indication dans celle du 13 janvier 1977, toujours à l'adresse de Sékou Touré :
— Mais je t'ai découvert à Boiro, et tout laisse penser que mes jours sont désormais comptés. 10
Oui, Diallo Telli avoue, malgré toutes les mises en garde, qu'il aura fallu attendre qu'il soit admis à « l'école de la vie » pour connaître Sékou Touré.
Il avait ainsi donné raison à Diallo Siradiou, un grand journaliste africain, qui l'avait bien connu, d'abord sous le régime colonial, puis en tant que homme d'Etat, et qui a fait partie de ceux qui avaient essayé de le dissuader de revenir.
— Oui, Diallo Telli était naïf. Pourquoi en effet a-t-il regagné Conakry malgré tout après le sommet de Rabat ? Parce que, confiait-il, avec la pureté d'un juriste, du moment qu'on a rien à se reprocher, aucun tribunal ne peut vous condamner. Sur quelle base et à partir de quel délit pourrait-on vous appréhender, interrogeait-il, avec tout de même un léger éclair de doute dans la voix ?
Ce qu'il ne savait pas et ne découvrira qu'une fois dans sa cellule du Camp Boiro, c'est que sous un régime de dictature, point n'est besoin d'avoir fait quelque chose pour êtreêté et condamné. Combien de personnalités guinéennes connues pour leur intelligence, leur courage physique et leur habileté sont tombées comme Diallo Telli, dans l'infernal piège tendu par le Responsable Suprême de la Révolution ? Elles ont tout simplement eu tort de croire jusqu'au bout, que le pire ne pouvait arriver qu'à ceux qui auraient effectivement comploté contre le chef de l'Etat. C'est cette conviction qu'un innocent ne peut être condamné qui a conduit ces personnalités civiles et militaires à expérimenter la fameuse « cabine technique ».
Tristes souvenirs d'évènements douloureux et inoubliables ! Mais comme toujours, à Boiro la réalité finissait par prendre le pas sur les sentiments les plus pénibles. Ainsi, malgré tous ces évènements les différentes corvées n'avaient jamais été interrompues, car pour les gestionnaires, ce qui venait de se passer au bâtiment n°5 était considéré comme une simple parenthèse dans la gestion courante du bloc. Avec la possibilité offerte d'évoluer à l'air libre, et surtout l'accès permanent à l'eau, la grande canicule du mois de mars n'était plus une hantise. Le bloc avait retrouvé son animation normale, et nous pensions déjà au prochain mois de mai, avec la fête anniversaire de la création du PDG pour de possibles libérations.

Un éphémère espoir

Nos rêves furent de courte durée. En effet, le 13 mars 1977 comme chaque dimanche, nous attendions le repas du jour, le riz gras. Nous l'appelions « riz des gardes » car les agents l'appréciaient plus que nous. A partir de 13h30, la corvée commençait la distribution des repas. Nous étions alertés par le bruit des assiettes que l'on posait devant les cellules. Avant même l'ouverture des portes, nous pouvions apprécier la quantité du riz par le seul bruit de l'assiette métallique sur le ciment. Ensuite un concert de bruit de portes que l'on refermait indiquait la fin de la distribution. C'était toujours un moment important que celui du repas de midi. Il marquait la fin d'une matinée et l'annonce de la prière de la mi-journée. Les prières étant faites en groupe, deux ou trois cellules pouvaient s'entendre pour prier derrière un imam choisi en commun accord. Comme cela arrivait souvent, ce jour la prière avait précédé le repas. Le commandant Ibrahima Sylla était le muezzin du bloc. Sa voix était si forte qu'elle était perçue bien au-delà des lirrùtes de notre prison. Il assumait ce rôle avec beaucoup de conviction car sa foi s'était réellement renforcée en prison. Une fois la prière terminée, c'était le moment du partage du riz. Un rituel bien respecté au bloc où le système de tour était de règle dans toutes les cellules. Le premier du jour étant le premier à procéder au choix, pour toute nourriture ou autre dotation servie pendant 24 heures. Le lendemain il rétrogradait à la dernière place, pour céder la place à son second et ainsi de suite. Ibrahima Sylla, dernier de service ce jour dans sa cellule n'avait donc pas eu besoin d'interrompre son chapelet. Il était dans cette occupation quand tout à coup la porte s'ouvrit, et l'agent le désigna du doigt. Il était déjà à la porte lorsqu'on lui dit :
— Laissez votre chapelet et venez .
Au même moment, d'autres portes étaient ouvertes puis refermées aussi brusquement au niveau des autres bâtiments. Toutes les cellules étaient déjà alertées et aux aguets. Le riz était oublié. Un silence d'espoir régnait dans les cellules.
Après le drame collectif du 12 février 77, on ne pouvait penser à autre chose qu'à une sortie. Honnêtemenême les plus pessimistes d'entre nous n'avaient d'autre pronostic que celui de la libération. Je me trouvais toujours à la cellule n°1, en compagnie de Koto Amadou, frère de Barry Diawadou, alors que le commandant Ibrahima Sylla était à la cellule n°3. C'était un compagnon de détention mais aussi et surtout un ami, que dis-je un frère d'armes en quelque sorte puisque nous étions de la même branche, l'aéronautique. Jeune et brillant officier de l'armée nationale, il avait déjà fait plus de trois ans au Bloc. Pour nous tous, sa libération aurait eu une grande signification. Grâce au système de lits superposés je m'étais mis au radar, pendant qu'un compagnon couché les yeux rivés sous la porte, faisait le guet. De mon poste d'observation je surveillais le grand et lourd portail du bloc. Il était resté immobile et silencieux tout le temps. Plus tard dans l'après-midi, les portes des cellules furent rouvertes. L'espoir se lisait sur tous les visages. Les conjectures allaient bon train. Et pourtant, moi je savais que personne n'était sorti du bloc. Cependant, les instants de bonheur collectif étaient si rares à Boiro que j'avais choisi de me taire.
Puis le lendemain, c'était jour de corvée de bois, la vraie corvée de bois pour la cuisine. Laho Diallo, un ancien responsable du Parti à Conakry, et moi étions les spécialistes pour empiler le bois. Nous sommes donc sortis les premiers pour la corvée. Il se trouve que la cellule n°48 était transformée en magasin de stockage de bois depuis le transfert récent de la cuisine au bloc. Quelle surprise, lorsque nous avons entendu le Commandant Sylla réciter le Coran à la cellule n°49. Pourtant aucune inscription n'était marquée sur sa porte. J'avais alors pu lui passer un message, et un seul : Sméleille, « Courage » en russe car il avait fait ses études en Russie au même moment que mon ami Laho. Il fallait tout faire pour ne pas se faire remarquer, le poste de police étant tout près. A ce moment, nous étions convaincus qu'il ne s'agissait que d'une punition.
En effet quelques jours auparavant, Sylla avait eu une altercation avec docteur Barry Kandia, à propos du cas de deux jeunes aviateurs malades. L'affaire était apparemment sans gravité, et nous savions qu'elle avait déjà trouvé sa solution. Comment penser que j'étais la dernière personne à adresser la parole à Sylla dans ce foutu monde ! Je l'ai finalement su le lendemain 15 mars au moment de la vidange, lorsque nous avons vu les lettres DN (diète noire) marquées sur les portes de la n°49, et de quatre autres cellules du même bâtiment. Grâce au système de communications, nous avions très tôt connu les noms des compagnons du commandant Sylla. Il s'agissait de :

Tous les quatre étaient originaires de la même région. Yéro Goullel Boiro, était rentré du Sénégal, où il était parti rendre visite à sa fille qui y était mariée. Yaya, l'ancien combattant, était également de retour de Dakar où il s'était rendu pour toucher sa pension. A première vue, aucune relation particulière entre les quatre sauf le fait de porter le même nom. Cependant tout le monde savait que le nom Boiro dans leur Badiar natal était aussi fréquent que celui de Dupont en France. Ce que tout le monde ne savait pas par contre, c'est le lien qui pouvait exister entre eux et un officier supérieur qu'ils ne connaissaient pas !
Plus de trente années se sont écoulées, et aujourd'hui encore la question est sans réponse. Les jours qui ont suivi cet autre ignoble assassinat collectif, allaient être pour moi d'une intensité dramatique encore jamais égalée. En effet, le 16 mars j'étais au jardin ou en tant que chef secteur, je m'occupais d'une douzaine de planches. Deux des planches qui longeaient le bâtiment n°49 se trouvaient tout juste derrière les cellules occupées par les quatre Boiro. Le long de ces planches serpentait un chemin reliant les douches à l'infirmerie et à la cuisine. Ce jour nous travaillions tous en silence, car le coeur n'y était pas. C'était un ballet de pas entre les planches, le balancement des arrosoirs et le bruit de l'eau nourricière sur les planches, une veillée à notre façon. Puis brusquement, venu de je ne sais où, des appels furtifs et étouffés mais répétés « Psst-Psst-Psst ». J'avais tout de suite regardé autour de moi, aucun voisin immédiat n'était visible. L'appel persistant, j'avais alors tourné mon regard vers les cellules qui étaient là, tout juste derrière moi. Je me suis retrouvé en face d'une apparition digne d'une séquence de film de science-fiction, devant laquelle je suis resté comme pétrifié. En effet, là devant moi, au bas du mur de la cellule, par le petit trou d'évacuation d'eau usée, une main osseuse tenait péniblement entre ses doigts un chiffon ! Elle réclamait un peu d'eau sur le chiffon, pour le sucer. Que fallait-il faire ?
Donner de l'eau ? cela pouvait me valoir la diète noire si cela était su
Refuser ? Une responsabilité que je n'aurai jamais pu supporter !
Après un rapide coup d'œil à gauche et à droite pour vérifier la position de la sentinelle, je décidais de passer à l'action. Grâce aux mouvements oscillatoires verticaux donnés à l'arrosoir, je réussis à orienter le jet d'eau vers cette apparition d'outre-tombe. La main avait disparu depuis fort longtemps lorsque Djedoua Diabaté, une des détenues vint me surprendre figé au milieu du chemin. Elle comprit immédiatement que quelque chose de très grave venait de se passer :
— Qu'est-ce que tu as mon frère ? Ça ne va pas ?
J'étais là débout, figé tel un boxeur assommé par les événements.
Je resterai éternellement reconnaissant à cette soeur qui, non seulement respecta mon silence, mais en plus à partir de ce jour, m'apporta son soutien moral et matériel jusqu'à sa libération un an plus tard. Elle attendra finalement juin 1984, pour recevoir la réponse de sa question du 16 mars 1977, car Boiro avait survécu.
Quelques gouttes d'eau sur un chiffon, c'est peu de chose quand on a entre ses mains, un arrosoir rempli. Mais pour un condamné à mort par inanition, c'était un mirage d'espérance, face à une mort inévitable. L'agonie avait été très longue, silencieuse pour certains, de révolte pour d'autres, interminable et insupportable pour les survivants. Commandant Sylla avait quant à lui, dès le début choisi le Coran comme compagnon, et il s'est éteint en prononçant le nom de Dieu.
Quant à Yéro Goullel Boiro, il était toujours en vie après quinze jours de diète noire. Cependant, il lui restait encore assez d'énergie et de volonté pour clamer son innocence et dénoncer la cruauté du chef de poste central Fadarna Condé. Au dix-septième (17ème) jour de sa diète, ce dernier était venu ouvrir la porte de sa cellule pour se retrouver en face d'un Yéro Goullel encore lucide et agressif. C'était l'ultime occasion pour un condamné à mort, de se retrouver face à son bourreau. Il avait donc réussi à rassembler tout ce qui lui restait comme force, pour exprimer son mépris et défier Fadama Condé chef de poste central, et symbole personnifié du régime de Sékou Touré. Surpris et vexé, ce dernier fit appel à de solides agents qui se sont rués sur le moribond. Quelques minutes plus tard, Yéro Goullel était abandonné dans sa cellule pieds et mains liés, avant de voir la porte se refermer sur lui pour la dernière fois. Le lendemain, 30 mars 1977, Yéro Goullel Boiro avait cessé de vivre, assassiné lui aussi. Je me demande aujourd'hui encore pourquoi ?

Deux vagues d'assassinats à un mois d'intervalle, l'on se demandait « A quand la prochaine » ? La peur et l'inquiétude se lisaient sur tous les visages. La preuve était faite qu'il n'existait aucun seuil de sécurité à Boiro. La liquidation était possible à tout moment au cours du séjour, sans aucun motif prévisible. Une nouvelle fois mes nuits et ma tête étaient remplies de questions auxquelles je cherchais en vain des réponses. Le poème « Pourquoi » fut donc composé à cette occasion.

Pourquoi
Ils t'ont pris en pleine nuit
T'arrachant à ta famille
Sous les yeux inquiets des tiens
Tout en faisant croire que c'était pour une simple vérification
Ils t'ont conduit directement en prison
Sans enquête, ni jugement
Abandonné, sans soins des années durant
Au fond d'une obscure cellule de Boiro
Tout cela pour rien
Affamé, humilié, méprisé
Détruit par les diètes et les tortures
Miné par de fréquentes maladies
Rongé par les souffrances morales et physiques
Quand tu trouves encore la force de te révolter
Contre cet injuste sort
Tu te dis que tout cela ne sert à rien
Quand, dans le lourd silence de la nuit
Tu te mets à gémir et à pleurer
Pour demander des soins
Face à l'indifférence totale des gardiens
C'est encore pour rien
Ils ont volontairement sali ton passé
Dénaturé ton action
Compromis ton avenir
Tout cela pour rien
Alors sans passé pour te situer
Sans avenir pour t'accrocher
Et dans un pénible présent qui se déroule sans fin
Tu te dis qu'en définitive tu vis pour rien
Bientôt, emboîtant le pas
A ceux qui t'ont déjà précédé
Tu sais qu'un jour cela pourrait être ton tour
De franchir le grand portail les pieds en avant
Et ce serait toujours pour rien
Alors camarades, battons-nous,
Résistons et accrochons-nous à la vie
Car un témoin de l'histoire a obligation de sortir vivant et de témoigner

Une fois encore, pour les survivants en sursis, la lutte pour la survie allait servir d'antidote pour aider à gérer les grandes douleurs. Pour cela nous devions focaliser notre esprit sur les préoccupations quotidiennes, à savoir: comment améliorer l'ordinaire et comment et quand violer les interdits sans se faire prendre. C'est ainsi que nous avons pu, non pas oublier, mais tirer un rideau sur les sinistres épisodes des mois de février et mars.
Après le contrôle du jardin et de la porcherie, une nouvelle étape avait été franchie dans la gestion des unités de production. En effet, les repas étaient à présent préparés par les détenus, sous la supervision de deux gardes républicains : Niassa Mamadou chef cuisinier, et Keita Mamady son adjoint. Ils étaient nouveaux et comme dit un dicton pular (kodho no n'dara, kodho, no n'darè), traduit cela donne : « Si le nouveau venu observe les gens, il faut aussi savoir que les gens observent le nouveau venu ». Ces derniers suscitaient un intérêt tout particulier au niveau des pensionnaires car ils contrôlaient l'unique « usine » de Boiro. En effet, la nouvelle batterie de cuisine était l'objet de toutes nos préoccupations et la finalité de tout le corps à corps.
En attendant de voir, nous étions intéressés par les personnages. De ce point de vue, nous devions remercier Dieu car ils n'avaient rien de comparables aux sbires qui étaient affectés dans les lieux de détention pour les besoins de la cause. Finalement nous les trouvions très abordables voire même sympathiques. Après quelques semaines de cohabitation, les faits allaient confirmer cette appréciation. Affecté à la corvée cuisine, j'avais pour ma part un contact permanent avec eux. C'est au cours de cette période que profitant de son jour de repos, le chef Niassa accompagna un de ses camarades chauffeur à la direction des garages du Gouvernement, en charge de la gestion de tous les véhicules de l'Etat. Ce dernier sollicitait la réforme de son camion de service qui était immobilisé dans la cour du camp depuis plus de deux ans. Arrivés sur les lieux, on leur dit qu'il fallait faire une demande écrite, ce qu'ils n'avaient manifestement pas prévu vu leur embarras. Fort heureusement pour eux, la secrétaire du directeur général, qui les observait à distance, était venue à leur secours.
Au moment de la frappe du document, un employé de passage avait lancé un bonjour Madame Gomez. Cela fit un déclic dans la tête du chef Niassa car c'est un nom qui lui était familier quelque part. Après le dépôt de la demande, les remerciements furent l'occasion d'une petite conversation apparemment anodine. Fixé après cela sur l'identité et le statut de son interlocutrice, il profita d'un aparté pour lui donner rendez-vous le soir à Dixinn près de la mosquée. Bien entendu, l'origine du véhicule concerné donnait une claire indication sur le lieu de travail des deux visiteurs. Dans un premier temps, mon épouse était tout d'abord sous l'effet d'une joie intérieure intense, suivie immédiatement par un sentiment de méfiance voire même de peur car elle ignorait tout de son interlocuteur. Avant la fin de l'heure, elle prit contact avec Madany Kouyaté, l'ami et le confident de toujours. Sur encouragement de ce dernier, elle était partie au rendez-vous. Dès le premier abord, Niassa avait remarqué une certaine méfiance chez la visiteuse. Il avait donc commencé par la mettre en confiance :
— Vous nous avez rendu ce matin un grand service sans même nous connaître. Je veux à mon tour vous aider. J'habite à côté, je suis aussi un père de famille, nous allons partir je vais vous présenter à ma famille. C'est ce qui fut fait dans le quart d'heure qui a suivi car il habitait tout près. Le contact fut rapide et très facile avec ses deux épouses.
— Est-ce que tu peux reconnaître l'écriture de ton époux demanda-t-il ? Ayant reçu une réponse positive, il enchaîna :
— Si tu oses établir une correspondance avec ton mari je peux t'aider.
Le lendemain, alors que nous bavardions seuls autour de la grosse marmite de campagne, il m'expliqua qu'il avait rencontré mon épouse et me demanda de faire une note. C'est ainsi que le courrier fut rétabli avec ma femme. A moins de trois mois après le départ de Bah Sonkè. Les communications furent maintenues, jusqu'à la veille de ma libération. Avec ce nouveau maillon de ma chaîne qui partait, ma vie au bloc allait connaître en peu de temps des changements qualitatifs successifs. Par exemple le travail à la cuisine était la corvée la plus convoitée car les avantages étaient loin d'être négligeables. Ce fut hélas un poste de courte durée.

En effet, le 7 août 1977 disparaissait l'Almamy de Mamou, la dernière figure du pouvoir féodal au Fouta-Djalon (Moyenne Guinée). Trois de ses enfants avaient été arrêtés : Barry Ibrahima Kandia, Barry Hadiatou (épouse de Thierno Ibrahima Bah) et Mody Oury, exécuté depuis 1971. L'Almamy pouvait donc difficilement avoir longue vie après une telle torture morale. C'est donc avec inquiétude et désolation que la famille avait suivi la dégradation continuelle de sa santé. Bien entendu, Sékou Touré n'ignorait rien de la situation. On comprendra donc les motifs de l'envoi d'une importante délégation à Mamou début août 1977 pour s'enquérir de l'état de santé de l'Almamy.
Composée de membres du bureau politique du parti et du gouvernement, elle était rehaussée par la présence de madame Andrée Touré, épouse du chef de l'Etat. Une façon pour le Président de mieux exprimer sa préoccupation pour l'état de santé de l'illustre malade. L'Almamy, qui savait que ses jours étaient comptés, avait saisi l'occasion pour transmettre à la première Dame une ultime doléance à l'intention de son époux, à savoir : revoir son fils Barry Ibrahima Kandia avant de quitter ce monde. De retour à Conakry, la commission fut fidèlement transmise. C'est ainsi que le commandant Siaka Touré reçu l'instruction de sortir docteur Kandia de Boiro. Ordre reçu et exécuté. En effet, après quelques jours de mise en condition, docteur Kandia fut extrait du bloc encadré par quatre agents dont un capitaine, pour se retrouver chez le commandant Siaka Touré dont le logement était proche du camp. Ils trouvèrent ce dernier en compagnie de Ismaël Touré, président du comité révolutionnaire, et de Kabassan Keïta officier de la marine, membre du gouvernement. Ce dernier dans un geste spontané le prit dans ses bras pour manifester sa joie. Toutefois, le docteur ne pu s'empêcher de se cabrer en arrière lorsqu'Ismaël voulut en faire autant. Dépité, ce dernier dit alors à Siaka :
Ita fô ayé, (Dis-le-lui !) Ce dernier s'est alors mis à réciter sa leçon.
— Ton papa est malade et te réclame. Le Responsable Suprême dans sa magnanimité t'a gracié afin que tu puisses aller rester à ses côtés et lui porter assistance.
Toujours sous escorte, le docteur est retourné au bloc pour être embarqué dans la nuit dans une jeep pour une destination inconnue. Partis de Conakry à 3 heures du matin, rien, ni dans le décor ni dans la mise en scène, ne le rassurait. Pour cause : le décalage était trop brusque et la confiance depuis fort longtemps rompue. Pendant tout le trajet, il s'attendait au pire à chaque fois que le véhicule ralentissait. Ce fut le soulagement à 7 heures du matin lorsque le véhicule traversa la ville de Mamou pour aller stationner dans la cour du gouverneur. Madame Andée Touré, épouse du chef de l'Etat, et les ministres Diakité Moussa et Barry Alpha Bakar, se trouvaient à l'intérieur de la résidence. Il fut reçu par le Ministre de la Santé Kékoura Camara. Ensuite Alpha Bacar est allé chercher le grand frère Elhadj Boubacar Barry. Une fois l'ensemble des acteurs réunis, la délégation conduite par la Première Dame se rendit chez l'Almamy. Arrivés sur les lieux, le Ministre Moussa Diakité déclara :
— Le Président de la République nous a demandé de vous ramener votre fils.
L'Almamy, qui était fatigué et couché, puisa dans sa joie la force nécessaire pour se lever et se jeter dans les bras de son fils. Puis, dans l'après-midi vers 16 heures, le malade envoya chercher son fils pour un dernier entretien. Il faut croire que c'était l'adieu car le lendemain matin, l'illustre vieil homme avait tiré sa révérence.
Le départ de Docteur Barry Kandia de Boiro fut pour moi une nouvelle occasion de changer de statut. En effet, Docteur Barry faisant partie de l'effectif du service médical du bloc, il fallait penser à son remplacement. Il y avait dans les cellules des médecins et autres personnes ayant un profil bien adapté pour ce poste. Avec ma formation d'ingénieur en aéronautique, on pouvait facilement comprendre ma surprise lorsque le choix s'est porté sur moi. Ainsi le 10 août 1977, j'étais promu infirmier au bloc Boiro. Ce passage à l'infirmerie fut l'occasion d'une très riche expérience de la prison et des prisonniers. Deux semaines après, c'était l'effervescence au bloc.

La révolte des femmes

Le 27 août 1977, le service était assuré par l'équipe n°2. Il faut préciser qu'au bloc tous les chefs de poste étaient des gendarmes, et leurs adjoints relevant d'un corps différent, généralement de la Garde Républicaine. Ce jour le chef de poste étant absent, Kédi Sylla, un Garde Républicain assumait les fonctions de chef de poste central. Il habitait le Camp Boiro avec toute sa famille. Dès que l'alerte fut donnée par le clairon, sa première réaction fut de se précipiter vers le portail pour aller d'abord s'occuper de sa famille. Il fut retenu de justesse à la porte par un de ses agents, car il avait oublié qu'il était ce jour le premier responsable. Il fit demi-tour et le dispositif habituel de sécurité fut installé. Nous avions vécu cela plusieurs fois auparavant au bloc, seulement nous avions du mal à nous y habituer. Quand vous avez le canon d'une arme automatique pointé vers vous, alors que vous êtes enfermés à double tour, vous êtes loin de vous sentir en sécurité. Nous avions plutôt le désagréable sentiment d'être face à un peloton d'exécution. Pendant ce temps à l'extérieur du bloc, dans le Camp Boiro des coups de feu étaient tirés alors qu'une voix hurlait en vain pour demander d'envoyer le char à l'entrée du camp. C'était le char qui était garé en permanence près du portail du bloc depuis novembre 1970, et il refusait de démarrer. Alors nous revenaient en mémoire les cris du « Néron africain » haranguant la foule des militants au stade le 28 septembre à Conakry : « Si les mercenaires attaquent de nouveau la Guinée, précipitez-vous vers les prisons et égorgez la cinquième colonne » 3.
Nous ignorions les causes de cette alerte en plein jour, et nous nous attendions au pire. Beaucoup de chapelets perdirent leurs grains ce jour-là, car les fils ne pouvaient résister à la tension des nerfs et des doigts. Le lendemain l'équipe de Fadama Condé prit la relève. Fidèle à son habitude, il avait fait entrebailler les portes pour nous faire une communication :
— Voilà ce que l'un de vos anciens compagnons vient de faire, il a écrit un livre. C'est pourquoi l'on ne veut pas vous laisser sortir car vous nous récompensez en monnaie de singe. Hier vos enfants et vos femmes ont voulu se révolter, et sont descendus dans la rue. C'est ainsi que nous avions appris la sortie du livre de Jean-Paul Alata, Prison d'Afrique, et la révolte des femmes du 27 août 1977. Cette journée est à marquer d'une pierre blanche dans l'histoire de notre pays. En effet, face à l'ampleur du mouvement le Président Sékou Touré avait été sorti en catimini du Palais du Peuple, où il avait convié les femmes. Arrivé au palais de la République, du haut de son balcon où il était presque assiégé, il avait été obligé de dénoncer publiquement la police économique et annoncer sa dissolution immédiate. Il faut savoir que les femmes représentaient la principale force du P.D.G. On comprendra donc pourquoi depuis ce jour, rien ne fut plus comme avant pour Sékou Touré. Bien entendu pour le pouvoir, ce n'était pas un mouvement spontané, mais un complot.
Ainsi dès le 28 août les premiers pensionnaires étaient déjà logés à Boiro. C'est ainsi qu'un après-midi alors que j'étais en poste à l'observatoire, je vis un homme tout de blanc vêtu entrer au bloc Boiro encadré par des agents. C'était Chérif Nabanihou, secrétaire fédéral du Parti à Conakry II. Il faut préciser que le grand marché de la capitale, point de départ de tous les mouvements, se trouvait sur son territoire politique. Il avait été interpellé lors des premières assises politiques réunies sous la présidence de Sékou Touré pour tirer les leçons des évènements en cours. Pour nous c'était du déjà-vu. En quelques jours le bloc était plein à craquer. Ce mouvement n'ayant rien changé au programme des corvées, la vie suivait son cours pour les anciens. Puis moins de trois mois après, nouveau coup de théâtre, mais cette fois avec une suite heureuse.
En effet le 18 décembre 1977 pour la première fois en Afrique, une équipe de football en l'occurrence le Hafia de Conakry, réussissait à conquérir pour la troisième fois le titre de champion d'Afrique. La coupe portait le nom du Président Kwamé N'Krumah alors en exil en Guinée. Pour commémorer cet évènement exceptionnel, Sékou Touré autorisa la libération de plusieurs détenus. Fait nouveau, plusieurs cadres administratifs et politiques faisaient partie du lot. Les libérations avaient commencé au bloc le 19 décembre par celle de Fatou Touré, ancienne responsable nationale du Parti au niveau de l'organisation des femmes, suivie par d'autres dans l'après-midi. Djédoua Diabaté, une autre responsable libérée le 20 décembre, fut la dernière à sortir du bloc. Siaka Touré était venu personnellement la chercher. Elle était encore sous la douche au moment où elle fut appelée.
Habillée à la hâte et sortie dans la précipitation, elle s'était retrouvée sans transition hors du Camp, assise à côté de Siaka dans sa Mercedès en pleine ville. Si le corps était bien tranquille, l'esprit lui continuait à divaguer. Elle ne fut convaincue de sa libération que lorsque le véhicule pénétra dans la cour où résidait sa maman.
Avec cette série de libérations, des places étaient de nouveau disponibles au bloc. Elles le resteront encore pour plusieurs mois. Ce qui d'ailleurs n'était pas pour nous déplaire. Puis ce fut la célébration de l'anniversaire de la fête du PDG le 14 mai 1978. Pour notre grand bonheur ce fut une occasion pour le pouvoir de délester les prisons. Ainsi à Boiro, comme à Kindia, les effectifs étaient réduits. De fréquentes exécutions et quelques libérations sporadiques avaient fini par ramener le nombre à un carré de rescapés.
Le 14 mai 1978 ceux qui étaient à Kindia furent transférés au camp Boiro. Ils avaient pour noms :

La plupart d'entre eux avaient déjà fait un séjour à Boiro avant leur transfert à Kindia. Ils n'étaient donc pas des étrangers au bloc et furent immédiatement intégrés.
Depuis 1971 la règle au Camp Boiro était de ne jamais laisser les agents en service plus de six mois. Il fallait éviter les contacts prolongés avec les détenus pour ne pas favoriser la compassion, voire l'amitié et donc la complicité. Les dates du 14 mai et du 22 novembre, étaient les dates choisies pour le changement d'équipe. C'est donc avec surprise et inquiétude que nous avions enregistré l'arrivée en mai 1978 d'un groupe de parachutistes venu remplacer les militaires. C'était une première ! Nous pensions qu'ils étaient venus pour nous casser. Bien au contraire, ce fut pour nous une providence. En peu de temps le ton était donné. Avec leur équipe les portes étaient ouvertes à 180°. Ils furent les premiers à oser ouvrir les cellules le soir. Ensuite tous les tabous furent progressivement mis en veilleuse. Nous n'étions plus traités comme des mercenaires, espions, ou autres ennemis du peuple, mais en hommes responsables auxquels on demandait de considérer le séjour à Boiro comme une volonté de Dieu.
Je crois que nous avions su mériter leur confiance, car aucun incident ne fut jamais signalé pendant leur service. Ceux-là connaissaient la valeur et la place de l'être humain. Pour expliquer leur comportement, ils nous disaient avoir eu l'occasion de sortir du pays, pour aller servir en Angola et en Sierra Leone. C'est là qu'ils ont vu et su comment les personnes étaient traitées dans les prisons politiques. Ils nous disaient toujours :
— Nous pouvons très bien faire la casse, seulement quand nous avons à faire à un ennemi. Vous, vous n'êtes pas des ennemis mais des cadres valables dont le pays a cruellement besoin.
Grâce donc à cette nouvelle équipe, nous avons connu un réel changement au bloc. De sorte que le dernier trimestre 1978 s'était passé dans de meilleures conditions que les précédents. Ainsi le mois de novembre était arrivé sans que l'on s'en rende compte. Le 21 novembre 1978, c'est donc avec joie que nous avons été témoins de la libération de plusieurs cadres à l'occasion de la fin des travaux de clôture du onzième Congrès du PDG. Ce jour, la presque totalité des détenus venus de Kindia en mai 1978 furent libérés. Comme cela était déjà arrivé à plusieurs reprises depuis 1971, des détenus venaient, nous trouvaient puis étaient éliminés, transférés, ou libérés. C'était aussi çà, le bloc Boiro. Les jours suivants nous étions en train de faire des commentaires autour de la dernière libération, lorsqu'on nous annonça l'arrivée très prochaine du Président français Giscard d'Estaing. Cette nouvelle avait suscité beaucoup d'espoir à Boiro. Le groupe des anciens était à présent réduit à une trentaine de personnes. Nous espérions réellement voir « la dernière des cordées » sortir à l'occasion de cette visite qualifiée d'historique. En effet, pouvait-on logiquement continuer à garder en prison, des espions appointés par la France alors qu'on avait libéré le 14 juillet 1975 les agents recruteurs, et que l'on se préparait à recevoir en grande pompe le premier responsable du pays commanditaire ?
La visite eut lieu, mais de libération point. Cette nouvelle déception était donc venue s'ajouter à celle du 21 novembre au cours de laquelle, des anciens compagnons avaient retrouvé leur liberté. Comme cela était arrivé à chacun d'entre nous, à des périodes plus ou moins critiques de notre séjour, j'avais flanché à mon tour. N'eût été le soutien moral de mon épouse, je suis sûr que j'aurais eu beaucoup de mal à me remettre de ce décrochage. Ci-dessous le rappel de quelques extraits significatifs de la lettre que je lui avais adressée à cette occasion.

Décembre 1978

« J'ai honte car j'ai flanché au moment le plus inattendu. Tu es la seule qui puisse m'écouter et me comprendre, car depuis sept ans je sais que tu ne m'as jamais réellement quitté. Après réflexion, je crois que deux phénomènes importants pourraient être à la base de ce passage à vide.
1. Avec les libérations du 21 novembre, je me suis brusquement senti isolé car j'ai beau réfléchir, je ne peux comprendre pourquoi eux sans moi. Il n'y a aucune logique apparente dans cette exclusion et cela me révolte. Ne pouvant pas l'extérioriser alors je l'ai couvée.
2. Mes nouvelles fonctions à l'infirmerie, comme je te le disais, me donnent des privilèges très rares à Boiro. Mais il y a aussi l'envers de la médaille. La blouse blanche a fait de moi un autre homme. Par la grâce de Dieu, j'avais jusqu'alors réussi tout d'abord à sauver, puis à préserver ma vie. A présent mon objectif était de parvenir à aider ceux de mes compagnons qui sont moralement et physiquement éprouvés. Je dois côtoyer tous les jours la misère morale et physique, la maladie et même la mort. Non pas la mienne, mais celle de tous ces inconnus que je visite quotidiennement ; certains pour recevoir des comprimés, et d'autres pour une injection. Il arrivait très souvent une fois que la cellule était ouverte par l'agent, de trouver que le patient n'était plus en vie. Cette foi qui m'a aidé jusqu'alors à franchir tous les obstacles, cette foi que la blouse blanche était venue renforcer, c'est la même foi qui m'aide à cohabiter avec cette mort impitoyable qui rôde à toutes les heures devant les cellules. J'ai vu que nous n'étions que de simples petites créatures, qui passent de vie à trépas, le temps d'un pauvre petit souffle, et puis, plus rien. Tout se passe comme si on n'avait jamais existé, on disparaît et la vie continue. J'ai alors eu un brusque dégoût de la vie. Je me suis demandé si je représentais encore quelque chose pour ces enfants qui grandissent sans connaître leur père ? Si une photo pouvait remplacer la chaleur d'un baiser le matin au sortir du lit ? Surtout j'ai eu à penser à cette brave femme qui a tant souffert pendant sept ans, et je me suis demandé, s'il était encore possible de sortir de cet enfer ? Comme tu le vois j'étais au fond de l'abîme. C'est avec difficultés que je faisais mes prières. Je restais toute la journée sans prier, ce n'est que le soir avant de me coucher que je décidais de tout payer. Le pire c'est que je me sentais seul, seul loin de vous. Puis un matin j'ai repris courage, et j'ai commencé un wirdou de 41 jours pour me rattraper. Tu as raison, Dieu n'oublie personne, j'en suis de nouveau convaincu. J'ai retrouvé à présent mon équilibre et je te promets de ne plus flancher ».

Effectivement j'avais retrouvé mon équilibre, je pensais à présent à ma famille, et plus précisément à ma maman. Après tous ces rendez-vous manqués, je me devais de les rassurer et de leur remonter le moral. Le nouvel an approchant, j'en avais profité pour adresser mes vœux à la famille.

Cellule no. 65
Cellule 645

Alsény R. Gomez devant la cellule n°65.
Il fut transferé de la cellule 5 à la cellule 65, le 20 décembre 1977.
Libéré de cette cellule le 13 mai 1979.

Maman

« Meilleurs vœux de Nouvel An.
Je pense que 1979 sera l'année du retour. Soyez sans crainte pour moi, Dieu me protège. Il faut tout faire pour maintenir l'unité de la famille. C'est le plus bel héritage que vous puissiez nous laisser courage.
Je vous embrasse tous ».

C'est sur cette note d'optimisme que j'avais terminé l'année 1978 à Boiro, pour entamer la nouvelle année.

L'année 1979

Au bloc, c'est presque l'autogestion. En effet le noyau des anciens, restés en attente, avait fini par contrôler tous les secteurs de production. Le jardin pour la production et la vente des légumes, la porcherie pour l'abattage clandestin, la cuisine avec une nouvelle ration quotidienne de poissons, l'inventaire du magasin de stockage du ravitaillement et les clefs de l'armoire à médicaments à l'infirmerie. Après la libération des deux femmes détenues au bloc, Fatou Touré et Djédoua Diabaté, les 19 et 20 décembre 1977, deux cellules avec fenêtres étaient disponibles dans le bâtiment n°6. Depuis le 20 décembre 1977, j'avais quitté la cellule n°1 pour la cellule n°65, pour y retrouver Docteur Ousmane Keita. Nous avions porte ouverte 24 heures sur 24.
Une certaine hiérarchie s'était imposée. De ce fait, les corvées étaient à présent assumées par les moins anciens. Nos corps ayant repris un peu de forme, nous étions préoccupés par des activités spécialement intellectuelles. Les cours du bloc étaient devenus des amphithéâtres en plein air. Chacun de nous était prêt à donner ou recevoir ce qui nous avait tant fait défaut pendant plusieurs années. Le service médical étant réduit à de simples visites de contrôle, je mis le temps à profit pour prendre des cours de sténo et d'espagnol avec Coumbassa Saliou, professeur de lettres, et ancien ministre de la Justice. Les programmes étaient si chargés que le temps passait sans que nous nous en rendions compte. J'ai connu à cette époque une double cohabitation. En effet quelques semaines après mon arrivée dans la cellule, nous avions eu un soir la visite d'une chatte. Notre cellule était une des rares, sinon l'unique, à disposer d'une fenêtre avec barreaux. Assise sur le rebord, elle nous observait sans peur mais avec prudence. Je voulais savoir si c'était une habituée des lieux ? Après la réponse négative de docteur, nous avions continué nos causeries. Elle était à la même place lorsque nous nous sommes endormis. Quelle surprise lorsque très tôt le matin, j'ai vu la visiteuse sortir dessous mon lit et passer par la fenêtre. La scène s'est répétée les jours et les semaines qui ont suivi. Puis un matin, en regardant sous mon lit, je fis une découverte qui m'avait profondément marqué. La chatte était couchée sur le flanc, ses chatons en train de téter. Il y en avait trois. Le premier mot qui m'était venu dans la bouche avait été : Allahou Akbar. Dieu est grand. En effet, j'avais interprété cette vision comme un message d'espoir, car dans cet enfer où des hommes envoyaient d'autres hommes vers une mort programmée, Dieu nous montrait qu'Il est Celui qui peut donner la vie là où Il veut et quand Il veut. Ce fut une cohabitation des plus silencieuses. Cependant, une chose continuait à m'intriguer. Pas de bruit pas d'odeur, je voulais vérifier. Un matin, j'avais de nouveau regardé sous le lit en prévision d'un éventuel coup de balai. Absolument rien, le sol était sec et surtout aucune trace de déchet. Je n'en revenais pas. Décidément, après tant d'années à Boiro je me suis rendu compte qu'il me restait encore beaucoup à apprendre. La séparation était arrivée un matin avant la sortie des corvées. Les petits avaient à présent les pattes assez solides pour marcher mais pas pour sauter. C'est pourquoi ce jour-là, Espoir — c'était son nom — était sortie par la porte avec ses chatons. C'était la première fois et aussi la dernière.
Quelques semaines après, ce fut mon tour de sortir par la même porte pour la dernière fois.

Notes.
1. André Lewin, lui-même, a puisé la correspondance entre Diallo Telli et Sékou Touré dans La mort de Telli Diallo, de Amadou Diallo. (T.S. Bah)
2.Cette liste est contestable car elle contient des données à la fois partielles et erronées. Et je m'interroge sur le rôle des personnes suivantes :

3. Discours du Président Sékou Touré lors d'un meeting au stade le 28 Septembre de Conakry.


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