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Camp Boiro Memorial / Victimes / Témoignages


Alsény René Gomez
Camp Boiro. Parler ou périr

Paris. L'Harmattan. 2007. 253 pages


      Sommaire      

Chapitre XI
La question

Ce qui vient d'être relaté n'est qu'une toute petite fenêtre, ouverte sur deux centres de détention et d'extermination, alors qu'il en existait plusieurs autres à l'intérieur du pays, tels que Kankan, Labé, Forécariyah etc.
Le pouvoir instauré par Sékou Touré, et qui a perduré pendant 26 ans, en dépit de nombreux complots régulièrement dénoncés mais rarement prouvés, peut être défini comme un régime totalitaire, c'est-à-dire un pouvoir mettant tout le peuple à la merci d'une idéologie construite par un homme et s'appuyant sur un parti unique, le PDG. Pour sa mise en place et sa consolidation, il s'était singularisé par l'application systématique d'une multitude de méthodes de liquidation physique aussi variées que cruelles, qui n'ont épargne aucune ethnie, aucune religion, aucune classe sociale. La question qui vient donc à l'esprit est de savoir:

Pourquoi tout ce massacre ?

Pourquoi et comment de 1959 à 1984, la Guinée a-t-elle été le théâtre d'arrestations massives et successives, ayant entraîné la mort de plusieurs milliers de personnes, par pendaison, exécution, diète et autres formes de liquidation ?
Comment expliquer à défaut de pouvoir justifier un tel acharnement et une telle cruauté ?
On peut avancer plusieurs hypothèses :

  1. La fatalité ?
    Non. Impossible d'accepter une fatalité qui serait caractérisée par un massacre collectif et cyclique, soumettant à la même sanction le Général et le caporal, le professeur et l'élève, le grand commerçant et la vendeuse du marché, le ministre et le planton, l'imam et l'archevêque, le notable et le délinquant.
  2. Les pratiques irrationnelles ?
    Elles ne sont pas à exclure. Par exemple, le nombre de victimes des exécutions du 18 octobre 1971 semble avoir été fixé en fonction de critères purement irrationnels. Compte tenu de la dispersion des différents lieux d'exécution, la comptabilité des victimes et leur identification nécessiteront beaucoup de temps. Cependant, le 18 octobre étant aussi la date anniversaire de la naissance du Président Houphouët Boigny de Cote d'Ivoire, la coïncidence mérite d'être signalée.
    D'autre part, il serait intéressant de savoir pour quelle raison et dans quel but Sékou Touré s'était rendu dans la nuit du 1er mars 1977 au cimetière de Nongo, en compagnie de maire Lamina, président du quartier (à l'époque Pouvoir Révolutionnaire Local, PRL), pour faire exhumer le corps de Diallo Telli enseveli dans la journée, et avait demandé de découvrir son visage 1.
    De même, comment expliquer la mise à mort par diète noire, deux semaines après la mort de Telli Diallo, plus précisément le 13 mars 1977, de quatre jeunes qui ne se connaissaient pas auparavant. Quatre personnes dont le seul crime, pour ne pas dire la malchance, aurait été de porter le même nom de Boiro. L'irrationnel demeure pour l'instant la seule explication.
  3. Coincidence ou date fétiche ?
    L'on pourrait se demander pourquoi avoir attendu le 25 janvier 1980 pour faire libérer Diop Alhassane, un de ses anciens ministres, alors que ce dernier avait déjà été convoqué et habillé une première fois au poste de police le 4 novembre 1979 ? En effet on ne peut s'empêcher de penser au 25 janvier 1971, date à laquelle il avait fait pendre trois autres de ses anciens ministres au pont du 8 novembre à Conakry. Pour justifier certains comportements chez Sékou Touré, l'Ambassadeur André Lewin n'écarte pas non plus l'irrationnel. En effet, la mission dont il avait la charge en tant qu'envoyé spécial du Secrétaire Général de l'ONU, d'autres plus puissants et plus prestigieux tels que le Président des Etatsunis, Indira Gandhi alors Premier Ministre de L'Inde, et plusieurs Chefs d'Etats africains, s'y étaient déjà essayés sans succès. A la question d'un journaliste lui demandant :
    — Comment avez-vous procédé avec Sékou Touré ? Vous l'avez ensorcelé ?
    — Vous ne croyez pas si bien dire. Un de mes amis africains m'avait raconté que Sékou Touré se serait laissé dire par un marabout qu'un jour prochain, c'était en 1973, un homme blond viendrait changer le cours des évènements en Guinée. Si cette anecdote est vraie, et je n'ai pas de raison de croire qu'elle ne l'est pas, j'aurais été dans l'esprit de Sékou Touré envoyé par le destin.
  4. Par Hasard ?
    Non, dirait mon ami et grand frère, docteur Ousmane Keita, qui était aussi mon dernier compagnon de cellule à Boiro. Je me souviens du jour où il me relata les péripéties d'une mémorable partie de dames qu'il avait livrée avec son ami Sékou Touré, au moment où il n'était pas encore étiqueté « Comploteur ».
    — Mes relations amicales avec Sékou Touré, disait-il, me donnaient très souvent l'occasion d'aller au Palais pour jouer. Un jour, comme c'était mon jour de chance, j'ai eu à mener trois jeux à zéro. J'étais content mais un peu gêné, alors j'avais proposé de jouer le quatrième jeu au quitte ou double, avec la secrète intention de me laisser battre.
    Réponse de Sékou Touré :
    — Ousmane, tu crois que moi, je peux laisser mon sort au hasard ?
    Malheureusement, docteur Ousmane Kéita avait oublié de me raconter la fin de leur soirée, et moi je n'ai pas cherché à connaître la suite.
  5. Alors par calcul ?
    En effet, il est plus que troublant de constater que, depuis le début des arrestations fin novembre 1970, les effectifs des hommes de garde en service à Boiro avaient toujours respecté un certain équilibre régional. Grâce aux noms et à la langue parlée, nous avions très tôt compris que les agents provenaient des quatre régions naturelles du pays. La question qui se pose est de savoir pourquoi, avoir systématiquement éliminé des effectifs, les agents originaires de la Moyenne Guinée (Fouta-Djallon), région d'origine de Diallo Telli, au moment du renouvellement semestriel prématuré du groupe ? En tout cas, comme par coïncidence, quelques jours seulement après la relève, ce fut le déclenchement en juillet 1976 de l'affaire Diallo Telli dite Complot Peul.
    Les cadeaux de Sékou Touré.
    Ses différents discours étaient consignés dans des ouvrages désignés sous le nom de « Tomes du PDG ». Il aimait les offrir à ses visiteurs dont certains avaient le privilège d'en recevoir avec dédicace.
    Le cadeau avant l'arrestation.
    Le cas de Baldé Oumar en poste à Dakar comme Secrétaire Exécutif de l'Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal OERS). Après l'agression du 22 novembre 1970, Baldé Oumar est appelé en consultation à Conakry par message. Il en informe alors le Président de la République du Sénégal, pays hôte du siège. Ce dernier lui fit part de ses appréhensions et lui recommanda de différer son déplacement compte tenu de l'exceptionnelle tension qui prévalait en Guinée à ce moment. Cependant, Baldé Oumar répondit qu'il avait obligation de s'exécuter, surtout qu'il n'avait rien à se reprocher. C'est ainsi qu'arrivé à Conakry, il fut reçu sans protocole par le chef de L'Etat qui, après avoir pris connaissance séance tenante du contenu du courrier qu'il avait amené, le félicita et le reconduisit jusqu'à l'escalier. Pour son retour, contre toute attente, il rencontra des lenteurs inhabituelles pour la récupération de son passeport au niveau des agents du Ministère de l'Intérieur. Par la suite, ses appréhensions furent vite balayées par la chaleur de l'accueil à la Présidence. Il lui fut même proposé par le Président le poste d'Ambassadeur de Guinée au Sénégal. Au moment de se séparer, le Président lui dédicaça un Tome qu'il lui offrit « pour les bons et loyaux services rendus au pays ».
    Puis insidieusement, le chef de l'Etat lui demanda alors le numéro de sa chambre à l'hôtel Camayenne, sous le prétexte de lui faire envoyer une voiture pour l'aéroport. Ce qu'il fit d'ailleurs avec empressement. Cependant, à 1 h du matin, il fut réveillé pour se retrouver face à trois gendarmes venus l'arrêter. Il était bouleversé. Malheureusement il n'était pas au bout de ses peines. En effet, le chef de groupe n'était quant à lui préoccupé que par la récupération du tome dédicacé qu'il avait mission de ramener à la Présidence.
    Baldé Oumar ainsi arrêté fut exécuté le 18 octobre 1971 à Kindia.
    Le cadeau après la libération
    Ci-joint un extrait de la lettre de Diop Alhassane en date du 12 février 1980 après sa libération :
    « Le 25 janvier 1980 à 9h00 Siaka Touré est venu en personne me chercher au bloc et me conduire à l'aéroport. C'est à ce moment qu'il me dit que j'allais voir ma famille. Il m'a alors remis un livre sur le séminaire idéologique des Etudiants de l'Institut Polytechnique, dédicacé “A mon frère Alhassane Diop sentiments fraternels.” Signé : Sékou Touré.
    Alors me revient en mémoire la phrase du Président Houphouët-Boigny de Côte d'Ivoire, alors qu'il s'adressait au Président guinéen lors d'une visite en Guinée :
    — Sékou tu es un mauvais frère, mais un frère quand même 2.
    Comment savoir si c'était ce message qu'il voulait à son tour transmettre à Diop Alhassane ?
  6. La rancune ?
    Elle pourrait aussi expliquer certains comportements.
    Un échec non digéré.
    En effet en 1936, Sékou Touré ne fut pas admis à l'école primaire supérieure Camille Guy de Conakry, il fut donc orienté vers l'école professionnelle Georges Poiret. Comme conséquence, il se sentira toujours humilié de n'avoir pas été reçu à L'EPS. Il en rendra responsable son maître d'école, Fodé Bocar Maréga. La famille Maréga fut mise à contribution plusieurs années après, par l'arrestation de son fils, Docteur Maréga en 1969, et son exécution en janvier 1971 3.
    Une élection perdue.
    En juin 1954, profitant d'une élection législative partielle à la suite du décès du député Yacine Diallo, Sékou Touré s'était présenté à la députation. Il fut battu par Barry Diawadou, mais il n'oublia jamais cet échec et le fit payer plus tard à son concurrent et à la famille de celui-ci par l'arrestation de :
    — Yaya Barry (1968), un frère de Diawadou, exilé en Côte d'Ivoire, revenu en Guinée pour des condoléances après le décès de sa mère.
    — Barry Diawadou (avril 1969) et son exécution le 27 mai 1969 au pied du mont Kakoulima près de Conakry.
    — Barry Amadou, jeune frère de Barry Diawadou, incarcéré à Boiro une première fois en 1969, puis une seconde fois en 1971.
    Barry Aguibou, cousin de Barry Diawadou.
    Pis, le père de Diawadou, l'Almamy Aguibou Barry, de Dabola, sera quant à lui interdit de séjour chez lui et mis en résidence surveillée en 1969 à Boffa à plus de 500 Km de sa ville pendant plusieurs mois.
    Un accouchement fatal
    La mère de Sékou Touré est morte après sa naissance au cours d'un autre accouchement, alors qu'elle était à la maternité sous la responsabilité du Docteur Kantara. En représailles, la famille Kantara sera elle aussi mise à contribution par l'arrestation de :
    — Emile Kantara, son fils, en 1971. Emile était en service à la société minière Fria; il fut libéré en 1978.
    Alain Kantara, frère cadet de Emile, en 1972, libéré en 1978
    — Marie Kantara, la soeur en 1971, libérée en 1978
    Remise en cause du cumul de postes
    En novembre 1962, au séminaire préparatoire du 6ème Congrès du PDG, à Foulayah (Kindia), trois hauts dignitaires du parti demandent à cette occasion le respect des règles du parti à savoir : Que les membres du Bureau Politique soient choisis parmi les militants et élus par tous les membres du parti, alors que Sékou Touré voulait coopter Toumany Sangaré et Keita Fodéba, qui n'avaient jamais occupé de poste de responsabilité au sein du Parti. Que les statuts prévoient qu'il ne puisse pas y avoir de cumul de postes pour le Président de la République, avec celui de Secrétaire Général du parti. Cette remise en cause avait été faite par Bangaly Camara, Tounkara Jean Faragué, Camara Loffo.
    Conséquences
    Le Conseil National de la Révolution (CNR) convoqué à Kankan en août 1963, est transformé en 7ème congrès extraordinaire, avec pour résultats :
    — La réduction du nombre des membres du Bureau Politique (BPN) de 17 à 15, entraînant l'exclusion de Bangaly Camara et Tounkara Jean Faragué.
    — Puis le 8 novembre 1964, Bangaly Camara et Tounkara Jean Faragué sont démis de leurs postes de Ministres.
    — Finalement, en 1965, Camara Bangaly et Tounkara Jean Faragué seront arrêtés. Camara Bangaly y laissera la vie et son compagnon, Tounkara, sera libéré après quelques années. Mais en 1969 Tounkara Jean Faragué sera de nouveau arrêté puis libéré. En 1971, il sera arrêté pour la 3ème fois en compagnie de son épouse, et de sa fille Yolande. Ils seront libérés tous les trois quelques années après. Quant à Camara Loffo, ancien Ministre, elle fut arrêtée en décembre 1970, et fusillée le 25 janvier 1971.
    Des « grandes familles » comme cibles ?
    On retrouve au niveau des différentes régions de la Guinée des familles plus connues que les autres pour des raisons diverses :
    — Soit pour de hauts faits enregistrés au cours de notre histoire
    — Soit pour leur érudition
    — Soit pour leur fortune
    — Soit pour leur position sociale pendant la féodalité ou le régime colonial.
    Nul doute qu'elles ont payé un lourd tribut à l'occasion des différentes vagues d'arrestations. Cette hypothèse trouve ses motivations dans les « manipulations » de l'histoire par Sékou Touré afin d'amarrer sa descendance à celle de l'Almamy Samory Touré, qui s'était illustré dans la résistance contre la pénétration coloniale dans notre sous-région.
  7. Trompé par son entourage ?
    Cela n'est pas impossible, si l'on retient l'hypothèse d'une personne qui avait eu l'occasion de discuter librement avec lui ; je veux nommer l'ambassadeur André Lewin lorsqu'il écrit :
    — Mais il est tout à fait possible qu'il n'ait pas su dans le détail que les hommes chargés des interrogatoires en profitaient pour régler leurs comptes, pour se livrer à des luttes d'influence et cherchaient à briser des concurrents éventuels.

Trêve de supputations

Donnons la parole à trois scientifiques et à deux journalistes, qui ont bien connu Sékou Touré et qui vont nous donner leur éclairage à son sujet.

Les deux premiers se sont exprimés au cours d'une émission radio à la Radio Télévision Guinéenne (RTG) à Conakry, le 10 juillet 1984 à 22h30, avec comme sujet : « Causeries médicales au sujet de la maladie et de la mort de l'ex-Président Sékou Touré

  1. Docteur Diané Charles
    « Sékou Touré était atteint de syphilis, diagnostic confirmé par nos confrères de l'ex DDR (Allemagne Démocratique) depuis 1966. Il faut savoir que le syphilitique présente des symptômes qui peuvent échapper aux non-avertis, surtout si le malade occupe un rang social très élevé. Cette syphilis a tout naturellement conduit à la paranoïa. Sékou Touré était un paranoïaque, qui savait ce qu'il faisait. De ce fait, on notait chez lui :
    — Une agressivité permanente
    — Une très grande intelligence
    — Une mémoire phénoménale
    — Le délire de persécution.
  2. Docteur Conté Seydou, ancien ministre
    « Très tôt, nous avions su que Sékou Touré était un malade, mais nous avions pensé qu'on pouvait lui mettre des garde-fous pour le rendre moins nocif. Tout le monde s'était trompé. Sékou était un destructeur de façon fondamentale, un illuminé très prolifique en idées. Il avait le goût du sang.»
    Dr. Diané et Conté échappèrent à la « machine infernale du système » parce qu'elles comprirent à temps que l'exil était finalement la seule alternative pour éviter ce qu'on appelait vulgairement l'hôtel Cinq Etoiles de Boiro.
  3. Jacques Vignes, journaliste français et ami de Sékou Touré, raconte :
    « J'ai connu Sékou Touré avant l'indépendance de la Guinée, alors qu'il était député à l'Assemblée nationale française. En 1960, je lui écrivis pour lui demander de me recevoir en Guinée. Il me répondit aussitôt que je pouvais venir quand bon me semblerait. J'arrivai dans un pays qui, hélas, se débattait déjà au milieu des plus graves difficultés :
    — le riz manquait
    — les magasins étaient vides
    — la monnaie nationale, le Franc Guinéen, décroché du CFA, battait de l'aile, à peine né
    — les objectifs du plan quinquennal qui venait d'être lancé s'avéraient hors de portée.
    Sékou Touré me reçut trois jours après mon arrivée. Je lui fis part de mes inquiétudes. Il m'interrompit :
    — Ecoute, dit-il, il faut que tu comprennes la situation. C'est vrai que nous avons commis des erreurs. D'abord nous avons vu trop grand. Nous avons surestimé nos forces.
    Un an plus tard, éclatait l'affaire dite du Complot des enseignants, le premier d'une longue et douloureuse série. Lorsque peu après je revis Sékou, je fus frappé par le changement qui, en si peu de temps, s'était opéré en lui. Il était devenu méfiant, inquiet et, surtout, il avait acquis une extraordinaire suffisance. Plus question pour lui de dire nous nous sommes trompés. Et il ne pouvait pas se tromper. Il faut, je crois, chercher par là, dans ce trait dominant de son caractère, la raison principale de l'attitude qui a prévalu chez lui par la suite. Je ne peux pas me tromper. Le guide suprême de la Révolution a toujours raison. Si donc une de ses décisions ne débouche pas sur les résultats escomptés, c'est qu'il existe quelque part un ou plusieurs traîtres qui ont fait capoter l'entreprise.
    D'où la hantise du complot qui va le conduire peu à peu aux pires excès.
    Prenons quelques exemples.
    Un jour la Chine populaire livre à bon compte à la Guinée un lot de machines à coudre, copies exactes d'un modèle Singer. Peu de temps après, toutes ces machines à coudre achetées par des commerçants vont être revendues au Sénégal et en Côte d'Ivoire, puis les cigarettes Milo produites par la manufacture guinéenne, partent en masse pour le Liberia.
    Cela va déboucher sur le Complot des commerçants. Puisque les commerçants trahissent, il faut les éliminer. On ne se demande pas si la méconnaissance de quelque loi économique n'est pas à l'origine de ces fuites, si la faiblesse de la monnaie, les écarts dans les prix ne sont pas la cause des échecs. Non, il y a des traîtres, il faut les punir, et on les punit. Mais à force de se découvrir des ennemis, on finit par suspecter tout le monde. Je me souviens d'un jour, c'était en 1975, où nous déjeunions ensemble, Sékou et moi. Je m'étais permis au cours du repas de critiquer assez sévèrement certains aspects de son régime. Je me souviens de la réflexion qu'il me dit :
    — Tu ne va pas me trahir, toi aussi !
    Et je me souviens aussi d'un jour où nous avions assisté ensemble à une fête à l'Institut Polytechnique. Une jeune étudiante y avait chanté fort bien d'ailleurs un hymne à la gloire du guide suprême. De retour à la présidence, il me confia :
    — Tu as vu cette fille qui chantait. C'est la fille d'un ministre qui a été arrêté, et qui a été condamné à mort parce qu'il trahissait. Tu as vu, elle ne m'en veut pas. Elle a compris. Elle chante quand même mes louanges.
    J'étais terrorisé, mais lui ne semblait pas avoir conscience de ce qu'il pouvait y avoir de monstrueux dans ces paroles. Il était satisfait de constater que les liens familiaux les plus sacrés étaient de peu de chose face à son pouvoir. A la suite de cette affaire, j'ai cessé de me rendre à Conakry.
  4. Un Expert en graphologie
    Ce dernier a eu à examiner successivement deux échantillons de l'écriture de Sékou Touré. Dans un premier temps, la dédicace en 1975 d'un volume de ses œuvres, dans un second temps une lettre adressée le 5 mars 1968 à Balla Camara, accusé d'avoir des relations trop étroites avec les Français. Un an plus tard, Balla sera arrêté et exécuté.
    « Le scripteur a une nature entièrement extravertie, impulsive et instinctive. Sa personnalité est imposante, son caractère est fait de générosité et de verve communicative. Mais il peut parfois perdre de vue les réalités et se montrer sans pitié ».
    Plus loin on peut lire aussi.
    « Le scripteur a certainement une nature paranoïaque, avec tout ce que cela comporte de perturbations chez le sujet. Au tempérament extraverti, à l'audace, l'emphase, l'orgueil, l'ambition démesurée, l'agressivité, et aux dispositions sectaires et tyranniques, s'ajoute un manque complet de sens moral et de respect d'autrui. Il semble croire être une sorte de Juge d'instruction des gens que sa mentalité paranoïaque accuse. Armé de suffisance, il pense sans doute que les autres peuvent bien périr plutôt qu'un de ses principes ».
  5. Le deuxième journaliste, opposant politique au régime de Sékou Touré.
    Sous la plume de notre compatriote Siradiou Diallo, alors journaliste à Jeune Afrique, on lit :
    « L'arme que Sékou Touré a maniée avec le plus d'efficacité aura toutefois été le complot. Tous ceux qui avaient le savoir (cadres civils et militaires, intellectuels), la fortune (hommes d'affaires), la naissance (membre des grandes familles) n'étaient que des condamnés en sursis. Tous étaient fichés et programmés pour un complot à venir qui tombait chaque fois à point nommé. Aucun Guinéen n'était à l'abri de l'épée de Damoclès qui pendait au-dessus de sa tête. Ce ne sont ni l'intelligence ni l'habileté manœuvrière, mais tout simplement la chance et le destin qui ont sauvé ceux des intellectuels, officiers, hommes d'affaires ou fils des grandes familles qui ont survécu en Guinée jusqu'au 26 mars 1984, date de la mort de Sékou Touré. L'instrument d'avilissement et de destruction de l'homme a fonctionné sans trêve. Avec un recours à tous les moyens possibles. Plus particulièrement à la technique de la terreur, de l'amalgame et de la fausse vérité. Au total donc, l'arme du complot aura été d'une extrême utilité entre les mains de Sékou Touré. Elle était dissuasive dans la mesure où elle décourageait les candidats à la subversion, et répressive puisqu'elle permettait d'éliminer tous les adversaires réels ou potentiels du régime.»

Ainsi la liquidation physique aura été pour le « juge d'instruction », la solution de prédilection pour asseoir son régime et exercer un pouvoir sans partage pendant 26 ans. Tous ceux qui ne pensaient pas comme lui devaient s'exiler s'il leur en donnait le temps, ou disparaître.

Prises individuellement, chacune des hypothèses que nous venons d'énumérer peut paraître insuffisante. Cependant, prises collectivement, chacune peut expliquer l'inexplicable. En effet, tous ceux qui l'ont pratiqué le disent :
— Sékou Touré fut une personnalité complexe, inclassable dans une catégorie. De ce fait, son passage à la tête de la Guinée a été pour notre peuple une douloureuse parenthèse historique qu'il sera difficile de refermer.

Alors pour quels résultats ?

Plusieurs décennies ont passé, et très bientôt les Guinéens et les Guinéennes seront appelés à fêter le cinquantième anniversaire de l'indépendance de leur pays.
Ce que l'on peut certifier, c'est que tout cela a bien eu lieu dans la Guinée de Sékou Touré.
Un massacre programmé, qui a contribué à la liquidation physique de plus de deux générations de Guinéens, dont les cadres civils et militaires représentaient l'élite de notre société, les femmes, les ouvriers et les paysans notre principale force productive.
Ce massacre a ainsi privé notre pays de cerveaux et de bras qui sont les moteurs indispensables pour le développement de toute nation. Les problèmes actuels auxquels notre pays se trouve confronté ont en partie leur justification dans l'écrasement méthodique de la presque totalité des pierres qui devaient servir de fondation à la maison Guinée.
Le personnage appartient à notre histoire. Il revient à nous tous, Guinéennes et Guinéens, la lourde et douloureuse responsabilité de gérer son temps de passage dans cette histoire.

Notes — réfutations
1. Gomez met sa crédibilité en cause avec la reproduction de ce faux témoignage, jusqu'à preuve du contraire. En effet cette déclaration (ou intoxication) date du 18 octobre 2004, c'est-à-dire un quart de siècle après la libération de Gomez du Camp Boiro. Elle se situe donc, chronologiquement et logiquement, en dehors du cadre d'un livre, dont l'objectif est d'apporter le témoignage d'un ancien prisonnier de Boiro sous la dictature de Sékou Touré. — Tierno S. Bah
2. Les rapports entre Houphouët-Boigny et Sékou Touré étaient ceux de protecteur et de protégé, d'aîné et de cadet, de coopération et de rivalité. Voir l'aveu de Sékou Touré lui-même sur la nature réélle de ses relations avec Houphouët. — Tierno S. Bah
3. Gomez reprend ici, de façon non-critique, un autre canular inventé par Sidiki Kobélé Keita, et volontairement repris et propagé par I. Baba Kaké dans Sékou Touré, le héros et le tyran. Toutefois, Mme. Maréga Maimouna réfute catégoriquement ces allégations. — Tierno S. Bah


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