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Camp Boiro Memorial / Victimes / Témoignages


Alsény René Gomez
Camp Boiro. Parler ou périr

Paris. L'Harmattan. 2007. 253 pages


      Sommaire      

Chapitre XII
Liste alphabétique de disparus, précédée de la liste des complots

La liste qui va suivre concerne des personnes arrêtées entre 1959 et 1984, à l'occasion des différentes vagues d'arrestations massives, consécutives à ce qui était le plus souvent appelé : « complots », « mouvements », « évènements » ou « affaires ».
Cette liste est purement indicative de personnes mortes, ou portées disparues, dont j'ai eu connaissance au Camp Boiro pendant ma détention, ou par mes recherches personnelles en prison et hors de la prison.
Pour nous aider tous à l'immortalisation de la mémoire des victimes, j'invite tous ceux qui ont eu des parents ou amis disparus à communiquer leurs noms et les renseignements permettant de sauver leur mémoire.
Beaucoup de victimes du régime de Sékou Touré ne sont plus de ce monde, et lui non plus. Dans quelques années il n'y aura plus de survivants donc de témoins. Cependant, le peuple de Guinée, lui, demeurera toujours, et un jour l'histoire jugera.

Ainsi nous avons connu successivement

  1. Complot Ibrahima Diallo, 1959-1960
    Motif : Rédaction d'un manifeste pour la création d'un parti politique dénommé Parti Progressiste de Guinée (PPG).
    Lieux de détention : Conakry, Koundara, Mali, Dabola, Guekédou NZérékoré et Dalaba 1. En effet, après quelques mois passés à Conakry, les détenus furent transférés dans des prisons de l'intérieur du pays afin de libérer des places à Conakry.
    Principaux accusés :
  1. Complot des enseignants, novembre-décembre 1961
    Motif. Rédaction d'un mémoire par le syndicat des enseignants concernant une revalorisation substantielle des salaires des enseignants.
    Lieu de détention : Camp Camayenne, Conakry
    Principaux accusés : Les 12 membres du Bureau du Syndicat des enseignants qui furent traduits devant la Haute Cour de Justice. Il y eut 5 condamnations :

Ces arrestations ont été suivies par un mouvement de protestation des enseignants à travers tout le pays sous forme de grève, déclarations publiques, etc. Ce qui entraîna l'arrestation de ceux qui étaient considérés comme les plus irréductibles :

Il y eut également des arrestations d'étudiants pour soutien au corps enseignant parmi lesquels :

Des arrestations furent opérées également dans les lycées, parmi lesquelles :

Nombre total de détenus au Camp Camayenne : cinquante-quatre (54)

  1. Affaire des femmes, octobre-novembre 1964
    Motif. Marche des femmes à l'occasion de la rentrée des classes pour exprimer leur colère, car plusieurs enfants déjà scolarisés n'avaient pas pu trouver de places dans les établissements.
    Lieu de détention : Conakry
    Principales accusées : Des femmes, ménagères pour la plupart.
  1. Complot Petit Touré, 1965
    Motif. Dépôt au Ministère de l'Intérieur le 11 septembre 1965 des statuts du P.U.N.G (Parti de L'Unité Nationale Guinéenne). Principaux accusés :

Nombre total de détenus au camp camayenne: quatre-vingt-seize (96).

  1. Election présidentielle, 1968
    Motif. Acte de candidature pour les élections présidentielles. Pourtant la Constitution de 1958 stipule : « Tout citoyen majeur est électeur et éligible. »
    Lieu de détention : Conakry
    Principaux accusés :
  1. Complot Kaman-Fodéba, mars 1969
    Motif. Après les putschs militaires du Ghana (1966) et du Mali (1968), qui ont entraîné la chute des Présidents Kwamé N'Kruma et Modibo Keita, Sékou Touré avait dit publiquement qu'une telle éventualité était exclue pendant son régime. Joignant l'acte à la parole, il avait donc pris des dispositions préventives en éliminant les meilleurs cadres de l'armée nationale. Des revendications survenues au camp des parachutistes de Labé servirent de prétexte, avec la complicité de Emile Cissé, à l'époque Directeur d'école à Kalédou (Labé).
    Lieu de détention: Conakry
    Principaux accusés :
  1. Coup Tidiane Kéita, mai 1969
    Motif. Le 26 mai, au cours de la visite officielle du Président Zambien, Kenneth Kaunda, le Président Sékou Touré est agressé dans sa voiture par le nommé Tidiane Keita. Ce dernier est tué sur place par le chef de la police Guy Guichard, sur ordre de Sékou Touré. C'est d'ailleurs la première réelle agression contre sa personne. Principaux accusés :
  1. Affaire Almamy David Sylla, septembre 1969
    Motif. Ancien Chef coutumier de Tondon, en Basse Guinée, il était accusé d'assassinat sur la personne d'une femme en grossesse du nom de Camara M'Balia. Cette dernière sera plus tard élevée au rang d'héroïne nationale. Principaux accusés :
  1. La cinquième colonne, 1970-71
    Motif. Agression portugaise contre la Guinée le 22 Novembre 1970. Lieux de détention : Conakry, Kindia, Kankan, et partout où siégeait une délégation du comité révolutionnaire pour une durée limitée. Tous les records ont été battus en termes de :
    — Nombre d'arrestations
    — Nombre de cadres civils et militaires
    — Nombre de commissions d'enquête
    — Nombre de lieux d'incarcération
    — Nombre de morts
    — Formes de tortures
    Principaux accusés :
  1. Affaire Wanda Oularé, 1973
    Motif. Lors du renouvellement des organismes du Parti, les habitants de la ville de Faranah, dans leur grande majorité, étaient favorables à la candidature de Wanda, un jeune de la cité. Il se trouve que Faranah était la ville d'origine de la famille Touré, par conséquent le poste de secrétaire fédéral du parti devait revenir de droit à Amara Touré, grand frère du Président Sékou Touré. La candidature de Wanda fut donc perçue comme un acte de lèse-majesté. Une délégation gouvernementale envoyée à Faranah par avion ne réussit pas à faire se désister le candidat. Après le retour de la délégation à Conakry, c'est un avion cargo qui était revenu pour prendre le concurrent et tous ceux qui étaient considérés comme ses proches. Bien entendu ils furent envoyés au Camp Boiro.
    Lire élement L'Itinéraire sanglant
    Principaux accusés :
  1. Complot peul ou affaire Telli Diallo et la situation particulière du Fouta, 1976
    Motif. Prétexte Pour arrêter les personnes programmées mais toujours en liberté. Au Comité Révolutionnaire au Camp Boiro, ce nouveau groupe était appelé la « queue de la cinquième colonne », pour bien marquer la continuité dans les opérations. D'autre part, il fallait faire disparaître un homme dont la renommée faisait ombrage à Sékou Touré.
    Lieu de détention : Camp Boiro
    Nombre total de détenus : Cent quatre (104).
    Principaux accusés :
  1. Mouvement des femmes, 27 août 1977
    Motif. Révolte des femmes à Conakry et dans plusieurs villes du pays, suite à la suppression du commerce privé, qui a occasionné un marasme économique avec pour conséquence une précarité sans précédent de la vie de la population. Il s'en est suivi la mise à sac des commissariats de police et des brigades de gendarmerie, considérés comme les symboles de la police économique en charge de la répression.
    Lieu de détention: Conakry Camp Boiro, et Maison centrale de Kindia, où plusieurs détenus avaient séjourné avant leur transfert à Boiro.
    Accusés : ce fut, en nombre, la deuxième importante vague d'arrestations pendant le régime de Sékou Touré, avec en majorité des femmes vendeuses dans les marchés.
    Nombre total de détenus au Camp : six-cent vingt-sept (627).
  1. Affaire du stade du 28 septembre, 1978
    Motif. A l'occasion d'un match international de football à Conakry, des enfants resquilleurs sont ramassés aux abords du terrain, enfermés en surnombre dans un camion frigorifique désaffecté transformé en fourgon cellulaire aux portes hermétiques. Après l'ouverture des portes à la fin du match, plusieurs cadavres furent retirés du fourgon. Pour manifester leur colère les femmes organisèrent une marche de protestation. Lieu de détention : Camp Boiro
    Principaux accusés :
  1. Affaire du professeur Bah Mahmoud, 1979
    Motif. Bah Mahmoud, un jeune professeur d'agronomie, originaire de Labé et résidant en France depuis plus de dix ans, décide de revenir en Guinée par voie terrestre à partir de Dakar. Il est arrêté à Boké et conduit à Conakry.
    Lieu de détention : Camp Boiro Principaux accusés :
  1. Attentat à la grenade, 1980
    Motif, Au cours de la soirée artistique organisée au Palais du Peuple pour commémorer la fête anniversaire du Parti le 14 mai, une grenade a éclaté près du Président Sékou Touré, qui s'en est tiré sain et sauf. Principaux accusés: L'ensemble des éléments du service d'ordre assuré par la milice, la gendarmerie, et quelques officiers de l'armée.
    Détail particulier : Des agents en civil se sont rendus dans plusieurs écoles primaires pour demander « en toute innocence » aux enfants de préciser si leurs parents avaient assisté à la soirée du Palais du Peuple.
    Lieu de détention : Camp Boiro Nombre total de détenus : cent cinquante-deux (152).
  1. Complot de l'aéroport, 22 février 1981
    Motif. Explosion d'un engin à l'aéroport de Conakry au moment du retour du Président d'un voyage à l'étranger. L'incident avait été suivi d'une distribution de tracts dénonçant le régime en place.
    Lieu de détention. Conakry
    Principaux accusés : Tous les travailleurs de quart ce jour à l'aéroport civils, militaires, hommes, femmes, et tous ceux qui étaient présents à l'aéroport ce soir-là à l'exception des officiels.
    Nombre total de détenus : deux cent vingt-quatre (224).
  1. Affaire de Pita, janvier 1982
    Motif. Moctar Bah, un jeune étudiant se préparant à se rendre en Côte D'ivoire, est hébergé par le Commandant Bah Sidi. Lors d'une conversation à deux, il dit à son camarade Bah Moumini de Guèmè :
    — Si Dieu me confiait la gestion du pays, je mettrais Sékou Touré à l'ombre pendant au moins deux ans. Ensuite, je le ferais sortir afin qu'il constate de lui-même les transformations opérées en si peu de temps dans le pays.
    Les propos furent rapportées au bureau fédéral du parti à Pita en précisant que l'auteur se préparait d'ailleurs à se rendre à l'étranger
    Lieu de détention: Conakry Principaux accusés:
  1. Complot des jeunes Libyens, 1982
    Motif. Une lettre anonyme informe les autorités que les jeunes soldats revenus de formation en Libye préparent un coup d'état. Lieu de détention : Conakry
    Principaux accusés :
  1. Affaire de la sentinelle de la présidence, avril 1982
    Motif. Assassinat d'une sentinelle en service à la Présidence. Lieu de détention : Camp Boiro. Principaux accusés :
  1. Complot des élèves gendarmes, mai 1982
    Motif. Accusation de tentative de renversement du régime. Lieu de détention : Camp Boiro Principaux accusés : Les élèves, les encadreurs et la Direction.
    Nombre total de détenus : cent dix (110)
  1. Préparatifs du sommet de l'OUA, 1983
    Motif. Tentatives de sabotage du sommet de L'OUA qui devait se tenir à Conakry
    Lieu de détention : Camp Boiro
    Nombre total de détenus : quatre-vingt-un (81). Principaux accusés
  1. Evénements de Samou, janvier 1984
    Motif : Augmentation de l'impôt et des normes de riz à payer par personne et par an, ayant entraîné la révolte de la population.
    Lieux de détention : Forécariah et Conakry
    Principaux accusés :
  1. Evénements de Senko, février 1984
    Motif : Les mêmes qu'à Samou. A noter que le Samou fait frontière avec la Sierra Leone, et Senko, avec la Côte d'Ivoire.
    Principaux accusés : Les populations paysannes
  1. Affaire Karifa Doumbouya, mars 1984
    Motif. Préparation d'un complot anti guinéen aux implications multiples.
    Lieu de détention : Conakry
    Nombre total de détenus : cent soixante et onze (171) Principaux accusés :
  1. Les événements de Mamou, mars 1984
    Motif. Arrestation d'un jeune citoyen pour défaut de carte d'identité, au cours d'un contrôle de police. Cela se termine par un soulèvement de la population.
    Lieu de détention: Mamou. Principaux accusés :

Ce qu'il faut retenir, c'est que tout cela s'est passé en Guinée, dans un monde bipolaire où les grandes puissances avaient chacune sa zone d'influence dans laquelle le « protégé » pouvait tout se permettre, assuré qu'il était, en cas de nécessité, du veto de son protecteur aux Nations Unies.

Que dire des nouveaux Etats africains en gestation sous le contrôle de dirigeants adeptes du parti unique, donc de la pensée unique ? C'est ainsi qu'en 1970, après l'agression portugaise du 22 novembre, le pouvoir en place avait procédé à l'arrestation de tous les officiers rescapés de la purge de 1969 (Complot Kaman-Fodéba), en un mot tous ceux qui avaient une bonne formation. Ensuite il s'était attaqué à la société civile et aux hauts cadres de l'administration. Après cela, Sékou Touré réussit, malgré cette saignée humanitaire, à obtenir le soutien de l'OUA et des Nations Unies. Malgré toutes ces arrestations, les exécutions extrajudiciaires et les pendaisons publiques avec dotation pour chacune des 33 préfectures, aucune enquête internationale ne fut ouverte pour vérifier les circonstances de l'évènement, et surtout les conditions de déroulement des procès, et le traitement réservé aux condamnés.

Comme conséquences : ce fut l'exil pour des milliers de Guinéens. Mais malgré tout cela, ce fut le silence complet et complice des démocraties et des grandes puissances.

Aucun boycott, aucune sanction économique ne fut décidée pour faire pression, comme si cela faisait partie du cours normal des choses. Au nom du respect de la souveraineté des Etats et de la non-ingérence dans leurs affaires internes, ces pays avaient abandonné les Guinéens à leur sort, ne se préoccupant que de celui de leurs ressortissants.
Ce sont ces mêmes pays qui, aujourd'hui, après avoir favorisé et supporté pendant plusieurs décennies des dictatures et autres pouvoirs sanguinaires, se mettent à parler de la mauvaise gouvernance des dirigeants actuels, et à refouler des migrants, qui ne sont, finalement, que la résultante de leur action politique en Afrique tout au long des dernières décennies du vingtième siècle.
Évidemment, comme dirait l'autre : le bossu ne voit pas sa bosse.
Il se trouve que, parmi les victimes, il y avait des étrangers et même certaines personnes qui avaient la double nationalité. C'est ainsi que des pays tels que la France et l'Allemagne Fédérale se sont battus pour la libération de leurs compatriotes survivants, et si possible la confirmation pour les disparus.

Ainsi, afin de permettre aux épouses françaises d'accomplir en France diverses formalités administratives, suite à l'arrestation et à l'incarcération prolongées de leurs époux, l'Ambassadeur André Lewin, qui souhaitait avoir une confirmation officielle du Gouvernement, pour lui permettre d'établir des certificats de décès, reçut de Sékou Touré la réponse suivante :
Vous pouvez l'écrire ou le certifier, vous n'obtiendrez rien des autorités guinéennes.
Pour les Guinéens, dans un premier temps, c'était la peur, ensuite l'évidence et puis la résignation. Mais jamais l'oubli.

Puisse la publication de cette liste, même partielle, permettre à des familles guinéennes et étrangères, de se procurer des informations sur des membres de leurs familles, afin de leurs organiser des prières et des sacrifices traditionnels.

Que leurs âmes reposent en paix. Amen.

Note
1. Cette affirmation est erronée et contradictoire. En efet sur sa liste — très mal établie — des victimes, Gomez indique qu' « Ibrahima Diallo [numéro 329], magistrat, [fut] arrêté en 1960 et exécuté le 17 mai 1960 au mont Kakoulima.» Lire la version d'un témoin des évènements, John Morrow Jr., ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique à Conakry de 1959 à 1961. (T.S. Bah)


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