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Camp Boiro Memorial / Victimes / Témoignages


Alsény René Gomez
Camp Boiro. Parler ou périr

Paris. L'Harmattan. 2007. 253 pages


      Sommaire      

Conclusion

Au plus profond de mon accablement physique et moral, j'avais très tôt réalisé que nous étions, nous détenus, des témoins involontaires, malheureux, mais privilégiés du drame collectif que notre peuple était en train de vivre. Par conséquent, j'avais décidé de tout faire pour collecter le maximum d'informations afin de pouvoir témoigner, si Dieu me sortait un jour de cet enfer. Ce modeste document est mon témoignage. Celui d'une victime parmi tant d'autres, connues ou anonymes qui ont séjourné dans les camps de la mort au cours des vingt six années de pouvoir sans partage du PDG et son guide Ahmed Sékou Touré. C'est le récit de huit années de souffrances, et aussi d'expériences dans la plus sinistre des multiples prisons, le bloc Boiro. Ce travail doit être poursuivi et complété par tous ceux qui, sans Haine et sans Esprit de vengeance, doivent apporter leur contribution pour le rétablissement de la Vérité historique. Les Veuves et les Orphelins en particulier, et les Guinéens en général, ont le droit de connaître ce qui s'est réellement passé, et le sort qui a été réservé à tous ceux qui ne sont pas revenus. Victimes, acteurs, ou complices, des témoins de cette longue et pénible tragédie sont encore vivants. Cependant, leur nombre diminue chaque jour. Témoigner est un devoir pour tous, car les disparus doivent être connus avanêtre réhabilités et immortalisés. N'oublions pas que bientôt, il n'y aura plus de témoins vivants. Ce qui s'est passé au Camp Boiro et dans les autres prisons de la mort, doit être su, dénoncé et condamné, car ce fut un crime abon-ùnable contre l'humanité. Il faut le dénoncer avec force, pour éviter que d'autres ne subissent le même sort en Guinée ou ailleurs dans le monde. A ce stade de réflexion, je ne peux m'empêcher de citer Jacques Vigne, journaliste français, ami et admirateur de Sékou Touré, qui a écrit :

A la suite de cette affaire, j'ai cessé de me rendre à Conakry. Trop de choses rendaient impossible la poursuite d'une amitié qui pourtant, pendant vingt ans, s'était arrangée de bien de mécomptes. Car il est vrai que j'ai eu longtemps pour cet homme, plus que de l'admiration et que, au nom de cet attachement, j'ai fermé les yeux sur nombres de bavures. Si j'en parle ici, ce n'est ni pour chercher une excuse, ni pour faire part de mes états d'âme, mais parce que je pense que mon attitude explique celle de nombreux autres. Il y avait toujours quelque chose de passionnel dans les rapports qu'on avait avec ce diable d'homme, et je crois que c'est sur ce mode-là, que la plupart des Guinéens ont vécu les vingt six ans de pouvoir de leur maître absolu. Sékou était à la fois l'homme qu'on admire et qu'on respecte, et l'homme qu'on craint.

Pour ma part, je voudrais faire appel à ces « nombreux autres » qui sont évoqués plus haut, et leur dire que si tout ce qui vient d'être évoqué dans cet ouvrage a bien eu lieu en Guinée, il faudrait le considérer comme un accident de l'histoire. Il est vrai, un grave accident très regrettable sur le long et difficile chemin de l'édification de notre nation, mais un accident quand même. En effet, lorsqu'on évoque des noms comme : Ponce Pilate, Hitler, Franco, Staline, Pol pot, Pinochet, Mobutu, Idi Amin, Hissen Habré, Saddam Husein, Charles Taylor, Fodé Sankhon et j'en passe, ou des concepts tels que l'apartheid ou la ségrégation, force est de reconnaître que : la discrimination, la persécution, la torture, les massacres et le génocide sont de toutes les époques, se retrouvent sur tous les continents, et ne sont l'apanage d'aucune race. Bien entendu, cela ne peut justifier les crimes commis. Cependant, il montre que ce genre d'accident peut arriver. Seulement, il faut tout faire pour l'éradiquer afin d'en empêcher la récidive. Pour cela, il faut en parler.

Je m'adresse donc à tous ceux et à toutes celles qui :

Soit ont cru à la Révolution et l'ont servie loyalement et sincèrement Soit dans l'exercice de leur fonction, se sont trouvés à un certain moment amenés à prendre des décisions importantes au niveau d'une instance quelconque du parti. Soit à un certain moment, ont eu à donner ou à exécuter des ordres incontournables et irréparables. Soit ont été, à un moment quelconque, des témoins impuissants, indifférents, ou parfois coopératifs Soit étaient tout simplement liés à Sékou Touré par des liens de famille.

A tous ceux-là, je dis que la repentance, aussi tardive soit-elle, est toujours un acte libérateur et réparateur. Libérateur pour ceux et celles qui ont été directement ou indirectement concernés, réparateur pour les victimes et leurs familles. Ce que je demande n'est pas facile, je le sais. C'est pourquoi je comprends qu'il y ait des interrogations, des hésitations, voire des refus pudiques ou systématiques, car il est difficile de se remettre en cause après plus d'un quart de siècle passé au service d'une idéologie et d'un homme. Cependant, au seuil de sa vie, ce même homme a fait à son docteur une confidence qui mérite réflexion pour ceux qui ont été ses collaborateurs ou des exécutants.

Je me souviens des confidences d'un médecin que j'avais rencontré, l'un des derniers à avoir vu Sékou Touré. C'était un médecin expatrié attaché à la société Fria, et qui l'a consulté quelques mois avant sa mort. Le médecin lui ayant dit que son état était très sérieux, Sékou Touré lui demanda : — Est-ce que j'ai quelques mois à vivre encore ? Le médecin lui a dit : — C'est très difficile à dire, c'est vrai que ce que vous avez est très sérieux, mais, il est impossible de fixer une limite. Alors le président lui a dit : — J'espère que Dieu me donnera assez de temps pour réparer le tort que j'ai pu faire au peuple guinéen. Le médecin m'a dit que c'était la dernière phrase que Sékou Touré lui avait dite. Ce témoignage a été rapporté par André Lewin. Le témoignage de ce docteur à été confirmé en partie le 20 juillet 2007 par Madame Veuve Diallo Hassanatou épouse de Feu Diallo Cellou, ancien ministre en Charge des Travaux Publics en 1984. Citation : Deux mois avant son décès, le président Sékou Touré lors d'un conseil des ministres, avait déclaré, s'adressant à ses collaborateurs :
— Vous m'avez fait faire beaucoup de bêtises, mais Dieu jugera chacun de nous. Je suis sûr que je vais mourir dans la paix et vous, vous en subirez les conséquences.
Le ministre Cellou était surpris et si perturbé par la déclaration qu'il n'avait pas pu s'empêcher d'en parler à son épouse à son retour à la maison.

Je pense quant à moi, que pour construire un pays, il faut réussir à rétablir les victimes dans leurs droits. Il s'agit en ce qui nous concerne du droit à la vérité. J'en appelle donc à tous les Guinéens et à toutes les Guinéennes, toutes confessions et sensibilités politiques confondues, aux responsables des Institutions de la république, aux hommes en uniforme, aux intellectuels et responsables des syndicats, de la société civile, aux chefs des confessions religieuses, et aux victimes et leurs familles. Rien de stable et de durable ne peut-être réalisé dans notre pays si la fondation de la maison n'est pas consolidée. Je suis persuadé qu'aujourd'hui, les Guinéennes et les Guinéens sont convaincus dans leur grande majorité, de la nécessité et de l'urgence d'un dialogue directe, franc, mais apaisé. C'est pourquoi je dis à mon tour : Assez ! Assez ! Assez ! Pour y parvenir il faut donner aux Guinéens l'occasion de se retrouver ensemble, de parler, de se parler, de se comprendre et de se pardonner mutuellement. N'ayons pas peur d'évoquer notre passé commun, car au lieu de nous diviser, il doit être l'occasion de nous réunir pour mieux nous unir, si toutefois nous sommes décidés à regarder et accepter les vérités, toutes les vérités de notre histoire commune. En effet, qu'il s'agisse des pendus du pont des martyrs et d'ailleurs, des victimes des pelotons d'exécution au pied des monts Kakoulima Gangan, et d'ailleurs, des occupants des tombes du cimetière de Nongo, qu'il s'agisse de ceux des fosses communes de Kisoso, Kindia, Kankan, et autres, ou des victimes de la 49, nous devons savoir que des noms comme

Koundouno Diané Bangoura Baldé Boiro Kamissoko Kaba Fofana Bah Koumbassa, Zoumanigui Kouyaté Sylla Diallo Diaby, Guèye, Gbamou, Keita, Touré, Barry, Diop, Sow, Camara, et autres, resteront à jamais gravés dans les mémoires, et seront retenus par l'histoire comme des symboles, et les preuves de massacres systématiques perpétrés contre le peuple de Guinée dans toutes ses composantes ethniques, religieuses, sociales ou professionnelles.

C'est pourquoi, le souvenir de ces disparus ne devra jamais s'effacer de nos esprits, car ils sont morts Pour que les Guinéens vivent ensemble, libres et unis.


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