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Camp Boiro Memorial / Victimes / Témoignages


Alsény René Gomez
Camp Boiro. Parler ou périr

Paris. L'Harmattan. 2007. 253 pages


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Préface

La littérature de douleur s'enrichit d'un nouveau titre ; un prisonnier illustre se décide enfin à livrer ses souvenirs du camp Boiro, sinistre camp de la mort. On appelle littérature de douleur, ces productions qui relatent les crimes et atrocités des prisons guinéennes sous le règne de Sékou Touré. Des titres désormais célèbres ont assuré au camp Boiro une triste renommée. Il faut citer entre autres :

Avec l'ouvrage dont nous gratifie Alsény Réné Gomez, nous nous enfonçons encore plus dans la gadoue du sinistre camp. Cet ouvrage est d'une grande originalité. Mu par la forte volonté de témoigner, l'auteur a voulu coûte que coûte éclairer un pan important de l'histoire de la Guinée, qu'une conjuration qui ne dit pas son nom tente d'occulter. En prison même, il prit la décision de tout faire pour « collecter le maximum d'informations, afin de pouvoir témoigner si Dieu un jour (le) sortait de cet enfer ».

Cette décision prise, il s'emploiera à survivre et une fois hors de prison, il se livrera à un véritable travail de recherche sur le camp Boiro et sur les autres lieux de détention des prisonniers politiques. Le mérite est d'autant plus grand que le régime n'avait ni le culte du document écrit, encore moins la vertu de constituer des archives bien classées. De plus, il fallait être doté d'une grande audace pour se livrer à des recherches de ce genre sur un régime révolutionnaire soupçonneux et prompt à punir et à sévir.

Homme méthodique, l'auteur a su fouiner là où il faut, et il a mis la main sur des pièces inédites, d'une rare valeur. On y reviendra.
Le livre de Alsény Réné Gomez, comme les autres œuvres de la Littérature de douleur, nous fait découvrir l'univers carcéral et ses horreurs. Il a été pris et jeté en prison en 1971. C'est le complot dit de l'agression portugaise du 22 novembre 1970. Les combattants du Parti Africain de l'Indépendance de la Guinée Bissau et du Cap Vert (PAIGC) avaient fait prisonnier un pilote portugais, fils d'une haute personnalité de Lisbonne. Le pilote et d'autres prisonniers portugais étaient internés dans un quartier de Conakry. Les autorités de Lisbonne lancèrent une expédition sur la capitale, où un commando fut débarqué et réussit non seulement à se rendre maiÎtre du camp Boiro et d'une partie de la ville, mais aussi à libérer les prisonniers portugais et à regagner les bateaux qui mouillaient au large de la côte.

Le succès de l'expédition, selon les autorités de Conakry ne peut s'expliquer que par l'existence de complices guinéens, formant ainsi une 5ème Colonne. Le Gouvernement cria au complot. La machine déjà bien rodée se mit en branle, les listes de persécutions furent dressées. Réné Gomez, alors Directeur Général de l'Aviation Civile, n'échappa pas aux vagues d'arrestations qui déferlèrent sur Conakry et sur le pays tout entier. Ce fut la plus grande purge que la Guinée ait connue. Le Comité Révolutionnaire et le Tribunal Révolutionnaire travaillèrent en permanence à partir de novembre 1970. Arrestations de jour comme de nuit, sur les lieux de travail, à domicile ou sur la route.

Une simple dénonciation suffit ; point n'est besoin de preuves. Tous les présidents de comité (les chefs de quartiers) étaient habilités à arrêter tout suspect. Une fois en prison, l'auteur découvre l'autre face de la Révolution ; le monde de la torture, de la faim, des interrogatoires, des sévices corporels, des exécutions sommaires.

C'est au milieu des souffrances, de l'humiliation des traitements infamants que notre auteur, ayant subi ce qu'il a subi, se jura de témoigner devant la conscience humaine, au nom des droits de l'homme, dont le Camp Boiro est la négation.

Ainsi, par delà les descriptions récurrentes des séances de torture dans la fameuse cabine technique, des départs des condamnés vers les pelotons d'exécution, par delà l'évocation des scènes horribles des arrestations et des interrogatoires nocturnes, Alsény Réné Gomez se pose la question fondamentale de la responsabilité des crimes. Il pose une série de questions. « Pourquoi tout ce massacre ? Comment expliquer à défaut de pouvoir justifier un tel acharnement et une telle cruauté ». Sékou Touré endosse-t-il seul la responsabilité des tueries, des tortures ? Ceux qui sont prompts à le disculper, s'empressent d'accuser l'entourage, qu'on rend coupable de désinformation, de lui cacher la vérité. On ne peut pas dire que le Responsable Suprême de la révolution ignorait ce qui se passait dans le Camp Boiro. L'ambassadeur André Lewin, dont le sort a fait un ami et un confident du Président Sékou Touré, dit: « Sékou Touré téléphonait en effet pour féliciter certains d'avoir avoué, à d'autres pour demander de le faire, et l'on peut voir en effet dans ces interventions curieuses des actes de tortures psychologiques. » Le doute n'est pas plus permis quand on lit une lettre écrite de sa main demandant à un prisonnier d'aider la Révolution (cf. en annexe la lettre de Kamissoko).
Le problème se pose de savoir si Sékou Touré était un malade ; bien des points de vue ont été exprimés sur cette question. Les médecins ont parlé de syphilis qui aurait débordé sur la paranoïa. Un journaliste parle de la hantise du complot qui va le conduire peu à peu aux pires excès.

Sékou Touré a-t-il succombé à l'irrationnel ? On ne peut nier l'influence des fétichistes et des marabouts. Mais cela n'explique pas tout ; il y a qu'un système a été mis en place à partir d'une idéologie, une machine implacable s'est mise en marche. Comment expliquer l'acharnement contre une ethnie: les Peuls ? Comment expliquer le violent désir de toujours écraser, anéantir ? Des interrogations il y en a, pour trouver les réponses, il faut se parler.

La réponse à ces questions sollicite la réflexion, la sagacité de tous. Il y a surtout qu'aussi bien en Guinée qu'hors de la Guinée, les études, les recherches sur le temps de Sékou Touré, n'ont pas avancé. Dans sa perplexité, Alsény Réné Gomez, jetant un coup d'oeil sur ce passé récent, pose le problème du bilan de la Première République 1.

Quels résultats, s'exclame-t-il ? L'ancien prisonnier voit « un crime programmé, qui a contribué à la liquidation physique de deux générations de Guinéens, dont les cadres civils et militaires représentant l'élite de notre société, les femmes et les paysans, notre principale force productrice. Ce massacre a aussi privé notre pays de cerveaux et de bras indispensables pour le développement de toute la nation. » Nous sommes ici aussi devant l'éternelle question des dictatures. Hitler, avant de plonger le monde dans le chaos et perpétrer le plus grand génocide de tous les temps sur les Juifs, a été l'homme providentiel qui a restauré l'Etat, relancé l'économie de l'Allemagne par des réalisations spectaculaires. Le procès de Nuremberg a prononcé la condamnation du nazisme coupable de crimes contre l'humanité. Mutatis mutandis.

Sékou Touré a conduit la Guinée à l'Indépendance. Il a réhabilité l'homme noir et la culture africaine, a donné une audience internationale à un pays dont ni la superficie ni la population ne sont significatives. Mais ce bénéfice extraordinaire justifie-t-il l'existence du Camp Boiro et d'autres prisons antichambres de la mort ?

Il reste que Alsény René Gomez, fervent disciple de la paix et des droits de l'homme, entend mener le combat et appelle à ses côtés les survivants, les veuves, les orphelins des victimes du Camp Boiro. Cinquante ans n'ont pas cicatrisé la plaie ; le devoir de mémoire qu'il pose devient incontournable ; il semble bien que les non-dit et autres silences sur les prisons de la 1ère République, constituent un blocage psychologique pour les Guinéens. Sournoisement, les gens de l'ancien régime ont détruit le Camp Boiro jusque dans ses fondements… sous les yeux des dirigeants de la 2ème République 2. Les non-dit s'accumulent 3.
Il faudra bien crever l'abcès un jour. La réconciliation nationale l'exige. L'invite de Alsény René Gomez sera-t-elle entendue ?
Les annexes abondantes de son livre renferment une documentation de toute première importance. Anciens prisonniers, veuves et autres parents sont invités à compléter la liste alphabétique des disparus, des victimes tuées au fil des complots 4.
Il a identifié des charniers, des cimetières ; ses recherches devraient être poursuivies si l'on veut connaître toute la vérité. Militant du « plus jamais ça », Alsény René Gomez veut informer et mettre à nu le drame des prisons. Il veut honorer la mémoire des milliers d'anonymes. La documentation recueillie par lui instaure l'instruction du dossier «Camp Boiro». Il propose aux lecteurs des documents insolites, et on est tenté de dire :

Quand un pays a été ébranlé par un drame aussi poignant, il est établi que « sans une réconciliation », sans un « pardon », rien ne peut marcher. Nous avons vu le cas de l'Afrique du Sud : Nelson Mandela a réussi à concilier, à rapprocher les composantes d'une société déchirée par près d'un demi-siècle d'Apartheid. Nous connaissons le cas de l'Espagne ; malgré un « pacte d'oubli », soixante-dix ans après la guerre civile, le passé rattrape les hommes et la plaie s'ouvre à nouveau. En Afrique, les conférences nationales dans les années 1990 ont aidé à évacuer le « temps du kaki couronné ».

La Guinée elle, n'a pas encore trouvé l'opportunité de crever l'abcès des non-dit d'antan. Pourtant le développement est à ce prix. Si l'on n'ouvre pas un débat sur le drame de la Première République, si l'on n'exorcise pas ce passé, il sera difficile d'entretenir une paix sociale. Aujourd'hui, beaucoup pensent que le moment est venu de poser le problème de la réconciliation nationale

Alsény René Gomez, pour sa part, veut hâter ce moment.

Djibril Tamsir Niane

Notes de T.S. Bah
1. Mais Alsény René Gomez reste muet sur le régime du Général Lansana Conté, dont le despotisme s'inspire et imite la dictature du PDG et de Sékou Touré. Sa mémoire est délibérément sélective car, pendant une douzaine d'années, il joua un rôle prééminent au côté du président Conté. C'est trente ans après son calvaire qu'il se décide à publier un témoignage. Mais son effort souffre d'un double handicap : il est à la fois tardif terni.
2. A. R. Gomez fut, à partir de 1984 et pendant 12 ans, l'un des principaux dirigeants de la Deuxième (militaire, sous le CMRN et le CTRN) et de la Troisième (Loi Fondamentale de 1991) Républiques.
3. Effectivement, le déficit du non-dit sur la Guinée post-coloniale est lourd. Cela, en dépit de la publication de nombreux témoignages, sous forme d'articles de presse, de films, de chants, de poèmes et de livres, sur le Camp Boiro et la dictature de Sékou Touré. Cependant le silence d'acteurs et de témoins principaux de la débâcle guinéenne est pesant. Prof. Djibril Tamsir Niane, lui-même, appartient à cette catégorie d'anciens prisonniers politiques qui n'ont pas encore livré leur témoignage sur cinquante années (1958-2008) de violence politique et de terrorisme d'Etat en Guinée.
4. Malheureusement la liste compilée par Gomez présente des lacunes injustifiables ; d'où la non-fiabilité et la non-authenticité de dizaines de noms. Consulter ma revue de la liste pour les détails


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