webGuinée
Camp Boiro Memorial / Victimes / Témoignages


Alsény René Gomez
Camp Boiro. Parler ou périr

Paris. L'Harmattan. 2007. 253 pages


      Sommaire      

Première Partie
Une curieuse mutation

Historique du Camp Camayenne, rebaptisé Camp Boiro en 1969

A l'origine se trouvait à cet emplacement, une plantation d'arbres fruitiers appartenant à deux français planteurs de bananes et d'agrumes. Pour assurer leurs exportations, il fallait trouver un label commun pour le financement au niveau de la banque. Ils avaient deux autres plantations dont l'une à Dubréka du nom de Donia et l'autre à la Kolenté du nom de Kalia.
La combinaison des deux noms avait finalement donné : Donka. Ce nom Donka était donc devenu non seulement le nom de leur label, mais aussi celui du village à proximité duquel se trouvait la plantation. En implantant quelques années plus tard un camp à la place de la plantation, les autorités coloniales avaient préféré prendre le nom plus connu de Camayenne qui était celui du quartier jouxtant le village. Il faut rappeler qu'à la veille de la dernière guerre mondiale (1939-45), la capitale, Conakry, était circonscrite dans la presqu'île de Kaloum. De ce fait l'emplacement actuel du camp se trouvait en très haute banlieue.

Etat des Lieux

Au début, il y avait trois maisons en dur avec des toitures en tôles.
La première, qui faisait office de bureau et de logement des planteurs, deviendra sous la Révolution, le siège du Comité Révolutionnaire, et abritera le bureau du commandant Siaka Touré.
La deuxième, sise à l'entrée de la plantation, a successivement été utilisée :

Quant au troisième bâtiment, utilisé à l'origine comme magasin de stockage, il deviendra finalement le garage du camp. En plus de ces trois constructions, on trouvait dans ce même domaine un cimetière. Cependant, avec l'urbanisation consécutive à l'extension de la ville, la plantation allait céder la place à un camp.

Les différentes étapes de l'édification du Camp

Noms successifs du Camp

Le camp a donc été dénommé successivement :

L'on retient donc que la configuration du camp et sa vocation spécifique pour la torture et les liquidations en série, étaient bel et bien une invention de la Révolution.

Le Camp Boiro

C'est le bout du monde. Mais c'est également le monde qui boue, avec des hommes qui souffrent, qui gémissent, qui meurent. Car on n'y mange pas, on n'y boit pas, et après la mort, on vous enterre sans toilette, sans prière, sans linceul, dans l'anonymat. Car Boiro, c'était un monde à part.

L'entrée du Bloc pénitentiaire du Camp Boiro*
Portail d'entrée du Bloc du Camp Boiro

Portail d'entrée donnant accès au Bloc, à l'intérieur du Camp Boiro.
Un char d'assaut stationnait devant ce portail, de novembre 1970 au 3 avril 1984.

Situé à l'intérieur du camp du même nom, il a été conçu et réalisé par le régime mis en place par le PDG dès le lendemain de l'indépendance. Sa configuration finale était l'oeuvre de Keita Fodéba, alors ministre de l'Intérieur et de la Sécurité (1959-1960).
En effet, en décembre 1961, à l'arrivée des détenus arrêtés dans le cadre du «complot des enseignants», il y avait déjà trois bâtiments avec portes en bois abritant trente cellules numérotées aux dimensions de 3m sur 3,50m.
A cette époque il n'y avait pas de mur d'enceinte, pas d'eau courante, pas de pots de chambre. Les détenus adultes (enseignants) étaient enfermés en permanence, alors que les élèves détenus étaient exceptionnellement autorisés chaque matin à se rendre à la plage toute proche pour leurs besoins. A l'heure de la vidange, le papier d'emballage remplaçait les pots.
De décembre 1961 à février 1962, trois autres bâtiments seront mis en chantier pour faire face aux prévisions, car sous le régime du PDG tout était planifié à l'avance. Ainsi quarante-six nouvelles cellules seront construites. Numérotées de trente et un à soixante-seize, elles sont plus exiguës, 1,50m sur 3,50m, avec des portes métalliques.
Les pensionnaires du moment se souviennent encore du démarrage du chantier alors qu'ils étaient enfermés à double tour. C'était toujours la nuit après zéro heure. Si cela avait été un chantier privé, l'on aurait pu dire que la société travaillait au noir. Mais s'agissant de l'Etat, c'était tout simplement un aveu de culpabilité. Quant aux détenus, ils étaient persuadés les premiers jours qu'il s'agissait de fosses communes à leur intention.
En 1970 le Bloc Boiro se présentait comme un domaine d'une superficie de plusieurs hectares, délimité par un mur d'enceinte de près de cinq mètres de haut. A l'intérieur de ce no man's land se trouvaient six bâtiments abritant soixante-seize cellules, le tout précédé d'une petite maisonnette transformée en poste de police, et dont l'une des pièces faisait office d'infirmerie. Un grand portail métallique, était l'unique accès à la route qui reliait le bloc aux bureaux du Comité révolutionnaire.

Cour intérieure du Bloc pénitentiare du Camp Boiro*
Intérieur du Bloc Boiro

Alignement de cellules aux portes en bois.

Les commandants successifs du Camp

« Quand on vous a arrêtés, les autorités nous ont dit, que vous étiez des éléments extrêmement dangereux, et que nous devions vous serrer. Il fallait vous casser le moral et vous briser. Seulement à la longue, nous avons eu le temps de vous connaître, mieux que vous ne le pensez. Nous savons maintenant que les difficultés de ce pays viennent en grande partie de ce que des gens comme vous sont ici à Boiro. »
Ainsi s'exprimait l'Adjudant-chef Bayo Souleymane, chef de poste au bloc en 1962 lors d'une conversation avec des détenus. Il fut accusé et arrêté deux ans plus tard (1964) puis fusillé l'année suivante (1965).

Rappel

André Lewin, qui fut porte-parole du Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, avait eu à s'acquitter en 1974 d'une mission toute spéciale : la libération d'Adolf Marx, un prisonnier Allemand. Finalement, il obtint la libération de trois Allemands, (on ignorait l'existence des deux autres). Dans l'exécution de cette mission, il était parvenu à normaliser les relations entre Conakry et Paris comme il l'avait fait auparavant avec Bonn. Ensuite il fut nommé Ambassadeur de France auprès de Sékou Touré, de 1976 à 1979. Il a eu le rare privilège d'entendre Sékou Touré lui dire un jour, en réponse à une de ses questions: «
— Vous êtes maintenant mon ami, je vous fais totalement confiance.
C'est donc fort de cette amitié, qu'il avait un jour posé la question qu'aucun Guinéen n'aurait jamais osé poser à Sékou Touré.
— Je lui ai dit un jour que je ne l'enviais guère, car il était le seul à vouloir faire la révolution dans un pays qui n'en avait aucune envie. »
Réponse de l'intéressé :
— Mais je détiens la vérité, et il n'y aurait pas de progrès si je ne donnais pas l'impulsion.

Notes
*La date de ces photos — et de leurs compléments dans ce livre et ailleurs — remonte à la décennie 1985-1995. Le Bloc affichait déjà les signes suspects d'abandon et de pillage. Aujourd'hui, les traces mêmes des bâtiments ont disparu. Se sachant complice et coupable — et étant la continuation de la dictature de Sékou Touré — le régime de Conakry a voulu effacer des symboles accusateurs et génants. Les autorités ont logiquement veillé à la démolition méthodique et au rasage complet de la prison et de la cabine technique du Camp Boiro. Et dire que la destruction de ces preuves matérielles de crimes contre l'humanité fut entreprise alors que l'auteur de ce témoignage était tout-puissant Ministre du Général Lansana Conté, d'abord à la Présidence, puis à l'Intérieur et à la Sécurité, de 1987 à 1996. Tout comme Fodéba Keita en 1959-1961. (T.S. Bah)
1. Extrait de Sékou Touré, Ce qu'il fut, ce qu'il a fait, ce qu'il faut défaire. Edition Jeune Afrique. Collection Plus.


Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.