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Human Rights Watch


Guinée: Les forces de sécurité répondent aux manifestations par des meurtres

Le gouvernement doit enquêter sur les responsables d’abus et les traduire en justice

(Conakry, 6 juillet 2006) En réponse à une grève nationale dénonçant l’augmentation des prix du riz et de l’essence, les forces de sécurité ont commis des meurtres et des viols. Elles ont aussi frappé et détroussé manifestants et passants, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch.

Le gouvernement guinéen doit immédiatement enquêter sur les responsables de ces abus et les traduire en justice. Les faits se sont déroulés pendant la semaine du 12 juin, peu de temps après l’appel à la grève nationale lancé par les principaux syndicats guinéens. Human Rights Watch a interrogé plus de 50 victimes et témoins des abus commis dans la capitale guinéenne, Conakry et dans l’une des capitales régionales, Labé.

Les témoins de 13 meurtres à Conakry et Labé ont rapporté à Human Rights Watch comment les forces de sécurité avaient tiré directement sur la foule des manifestants non armés. La police et les gendarmes ont également battu d’autres manifestants avec des matraques et des crosses de fusil.

« Le gouvernement guinéen ne peut pas laisser ses forces de sécurité tuer des manifestants non armés et attaquer des passants, » a déclaré Peter Takirambudde, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Le recours à une force meurtrière contre les manifestants était totalement disproportionné et inadapté aux circonstances. »

Alors que les manifestants se dispersaient dans les quartiers avoisinants, la police et les gendarmes les ont poursuivis, saccageant les habitations et les commerces des habitants des alentours, frappant non seulement les manifestants mais aussi beaucoup d’autres personnes dont des femmes, des enfants et des vieillards qui n’avaient pas pris part aux manifestations. Deux femmes ont affirmé à Human Rights Watch qu’elles avaient été violées par des membres des forces de sécurité à leur domicile. De nombreux témoins ont décrit comment à la fois pendant les manifestations et au cours des jours qui ont suivi, la police et les gendarmes avaient dérobé des biens de valeur, à des manifestants et des passants, sous la menace de leurs armes dont des téléphones portables, de l’équipement électronique et de l’argent.

Nombre des personnes interrogées par Human Rights Watch ont été arrêtées et emmenées par la police dans des centres de détention dans lesquels elles ont déclaré avoir été battues avec des bâtons, emprisonnées pendant plusieurs jours et libérées seulement après le versement de pots-de-vin aux officiers de police par des membres de leur famille, en échange de leur libération.

Le lundi 12 juin, quatre jours après l’appel à la grève nationale lancé par les principaux syndicats guinéens pour protester contre la hausse des prix des biens de première nécessité, des étudiants du secondaire qui devaient passer l’examen du baccalauréat sont arrivés dans les écoles et ont découvert que personne n’était présent pour surveiller les examens parce le syndicat des professeurs s’était joint à la grève. En réponse, des milliers d’étudiants sont descendus dans les rues de Conakry, Labé, N’zérékore et d’autres villes dans tout le pays pour protester, en scandant des slogans anti-gouvernementaux et en appelant à la démission du gouvernement.

Dans certains endroits, des étudiants et d’autres civils ont monté des barricades, brûlé des pneus, jeté des pierres aux forces de sécurité et brûlé des voitures. A Labé, des étudiants ont commis des actes de vandalisme contre plusieurs installations gouvernementales, brisant des vitres et endommageant les murs des bureaux du gouverneur, du maire et du préfet. Un témoin interrogé par Human Rights Watch à Labé a décrit avoir vu un groupe de civils en colère frapper un soldat et débattre pour savoir s’ils devaient ou non brûler sa motocyclette.

Si le bilan officiel des victimes s’élève à 11 morts, un groupe d’organisations de la société civile affirme que 21 personnes ont été tuées par les tirs des forces de sécurité guinéennes pendant les démonstrations dans tout le pays. Lors d’une intervention radiophonique le 12 juin, le gouvernement guinéen a exprimé ses condoléances aux familles des victimes mais a accusé les partis d’opposition de tenter de déstabiliser le gouvernement en fournissant finances et équipement à des individus ayant participé aux manifestations.

Le gouvernement guinéen a des obligations, dans le cadre de plusieurs traités internationaux et africains relatifs aux droits humains, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, qui exigent qu’il respecte le droit à la vie et les libertés d’expression et de rassemblement. Les actions des forces de sécurité lors des premières semaines de juin ont constitué une violation de ces obligations. Human Rights Watch a appelé le gouvernement à garantir qu’aucune autre violation ne se produirait et que les victimes de toutes les violations se verraient dédommager.

Human Rights Watch a également appelé les forces de sécurité guinéennes à respecter les Principes de base des Nations unies sur le recours à la force et l'utilisation des armes à feu par les responsables de l'application des lois lorsqu’elles accomplissent des tâches de police lors de démonstrations. Ces principes exigent que les responsables de l’application des lois, dans l'accomplissement de leurs fonctions, aient recours autant que possible à des moyens non violents avant de faire usage de la force. Lorsque l'usage légitime de la force est inévitable, les responsables de l'application des lois doivent en user avec modération et leur action doit être proportionnelle à la gravité de l'infraction.

Les abus commis début juin, cependant, ne sont que les derniers événements dans une série d’incidents au cours desquels les forces de sécurité guinéennes ont tiré sur des manifestants non armés. Human Rights Watch a interrogé des victimes et des témoins d’une manifestation à Conakry, en février, au cours de laquelle des soldats ont tiré sur des manifestants, faisant deux blessés et un mort, lors d’une grève nationale antérieure pour protester contre la hausse des prix des produits de première nécessité. En novembre, trois manifestants dans la ville de Télimélé, au centre du pays, auraient été tués après que des soldats eurent ouvert le feu sur des étudiants qui demandaient davantage de professeurs. En septembre, deux individus dans la ville de Kouroussa au Nord du pays auraient été gravement blessés après que les gardes du préfet eurent ouvert le feu sur une foule qui dénonçait la corruption du gouvernement.

« Le recours à une force meurtrière contre des manifestants est devenu un problème fréquent en Guinée, » a déclaré Takirambudde. « Le gouvernement guinéen doit montrer qu’il prend au sérieux la sécurité de tous les Guinéens en enquêtant rapidement sur ces abus. »

Récits en provenance de Conakry et Labé :

« Le lundi matin, on est parti pour passer nos examens nationaux. Le principal de notre lycée est venu et il a dit qu’ils auraient lieu mais il ne savait pas quand. On était tellement en colère qu’on a décidé de marcher vers le bureau du gouverneur. On criait : « On veut du changement » et « On en a marre de la mauvaise gouvernance. » Il y avait environ 50 soldats dans la cour du bureau du gouverneur. Ils ont commencé à fouetter les gens avec leur ceinture pour nous faire partir. On a quitté la cour en courant et on a commencé à brûler des pneus dans la rue. Puis on a tous marché vers la prison. Il y avait des soldats devant la prison. Ils tiraient en l’air avec leurs armes mais ils ont vu que cela ne nous faisait plus peur. Un soldat a visé et a tiré sur un étudiant et l’a touché au ventre. Il était dans ma classe. Avec six autres, j’ai pris le corps et on l’a emmené à l’hôpital. Un médecin a confirmé sa mort. » Lycéen, témoin des meurtres de manifestants par l’armée, à Labé le 12 juin.

« Les policiers étaient en tenue anti-émeute complète avec des boucliers et des casques. Quand ils sont arrivés, ils ont sauté de leurs véhicules et ont immédiatement commencé à frapper avec leurs matraques toute personne qu’ils pouvaient attraper. Les étudiants ont commencé à prendre la fuite. C’était la panique totale. Puis, certains étudiants sont revenus et ont commencé à jeter des pierres. La police a répliqué en tirant directement dans la foule. Je ne sais pas s’il y avait juste un policier qui tirait ou plusieurs. Les étudiants ont de nouveau pris la fuite et la police les a poursuivis, frappant ceux qu’elle pouvait et donnant des coups de pied à ceux qui étaient à terre. J’ai vu quatre morts. » Chauffeur de taxi à Conakry, témoin de meurtres et d’actes de brutalité commis par la police à Conakry, le 12 juin.

« Je préparais le repas de midi pour la famille lorsqu’un important groupe de policiers est entré dans notre cour. On pensait que parce qu’on était resté à la maison, on n’aurait pas de problèmes. Je les ai vus frapper certains de mes frères et j’ai couru à la maison. L’un des policiers est venu dans ma chambre. Comme les autres, il était habillé en noir et portait un gilet pare-balles. Il m’a poussée contre l’armoire. Avec sa main, il a déchiré le devant de ma chemise. Puis, il m’a violée. Son fusil appuyait contre mon épaule. Après, il est revenu et il a appuyé un couteau contre ma tête. J’ai pensé qu’il allait me tuer. » Lycéenne de 19 ans violée par un policier à Conakry, le 13 juin.

« J’étais assis à côté de la mosquée pour la prière du soir. J’ai vu un groupe de gamins qui m’a dépassé en courant. Deux policiers m’ont ensuite dépassé puis ils ont fait demi-tour quand apparemment ils ne pouvaient plus rattraper les gamins. L’un d’eux a commencé à me frapper avec une matraque. Un groupe de voisins est venu pour m’aider. L’autre policier a tiré en l’air et certains des voisins ont pris la fuite. La police m’a emmené dans son camion. L’un d’eux m’a frappé à l’œil avec son poing. Puis ma tante est venue et a donné 200 000 francs guinéens [environ 40 USD] à la police et ils m’ont laissé descendre du camion. Sinon, ils vous emmènent au poste de police. » Electricien de 45 ans battu par la police à Conakry, le 16 juin.


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