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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Abandon

Les anges savent que bien des réalistes mangent leur pain à la sueur du rêveur.
Khalil Gibran 1

Prague, 1974

La nuit tombe lorsque Jan et Milena rentrent de promenade. La ville émerge lentement de cette journée estivale: tout à l'heure accablée, elle retrouve en soirée son souffle et sa jeunesse. Déjà, elle s'étire de plaisir et vous pouvez presque l'entendre soupirer d'aise car elle est fille du Nord et les chaleurs de juillet ne lui valent jamais que vapeurs de femme vieillissante. Le crépuscule aidant, Prague exhale les senteurs poivrées de sa journée de transpiration et reprend ses airs de coquette. Les tilleuls font de leur mieux pour parfumer la rue.
Tout l'après-midi, Milena s'est sentie déchirée entre le désir d'en finir avec cette solitude si pesante et la peur d'aimer un autre homme. Depuis de longs mois maintenant, elle se pose la question : ni pleinement mariée, ni tout à fait veuve, ai-je encore le droit d'aimer ? Est-ce honnête vis-à-vis de l'aimé absent qu'on dit mort en Guinée, comme de l'amoureux présent à Prague, de chercher à nouer de nouvelles relations d'amour ? Et même si elle le veut, en est-elle capable, empêtrée dans des liens matrimoniaux si lointains que, parfois, ils lui semblent périmés ? Son baiser la prend par surprise, perdue qu'elle est dans des pensées sans issue. Elle fond aussitôt de tendresse. Jan en profite pour l'entraîner dans l'escalier et, sur son ordre, elle lui remet les clés de sa porte. Elle qui a toujours aimé obéir à l'autorité d'un homme, sent une douce torpeur l'envahir peu à peu. Le canapé les accueille d'abord entre ses bras rassurants, puis le lit bleu qui n'a pas encore l'habitude des ébats amoureux. Milena s'effraie de sa folle désirance, mais Jan la rassure avec sa douceur coutumière. Elle s'abandonne et sent bien que sa sainte continence de frustrée est de plus en plus difficile à supporter. Elle s'est mariée vierge mais Mouctar, qui l'a connue ardente malgré ses airs de jeune couventine, dit souvent qu'elle est braise couvant sous la cendre. Et là, dans les bras de Jan, elle comprend subitement de cette latence au creux de sa chair qu'elle a vraiment une grande faim d'homme. Elle est émue comme une jeune fille et se laisse honorer sans plus tarder. Puis, d'un seul coup, Mouctar est là, devant elle, entre eux deux. Il la regarde en baissant la tête et en écarquillant ses petits yeux de renard. Oui, c'est bien lui ! Alors, elle pleure sans bruit. Il ne la laissera donc jamais tranquille, partout et toujours il la tourmentera ! Comment vivre normalement si le fantôme de son mari la poursuit sans relâche ? Jan sent subitement les larmes inonder les joues de son amante. Excédé, il s'assied brutalement et la harcèle de questions sans réponses. D'ailleurs il n'attend pas de réponse. Il a besoin d'exhaler sa hargne contre Mouctar l'absent, contre le vieil ami de son enfance qui a toujours eu la priorité dans la vie de Milena et qui semble bien la conserver, même contre toute vraisemblance.
— Mais enfin, tu m'aimes, oui ou non ? crie l'homme qui est dans son lit.
— Je crois, oui, oh ! Je ne sais plus ! Comment t'aimer quand je vois Mouctar sur le lit, là ? Tu sais, il n'est peut-être pas réellement mort. Peut-être que Damantang m'a menti, pour me faire mal, pour humilier Mouctar ?
— Ecoute, le seul moyen de le savoir, c'est de demander un acte de décès aux autorités, non ? Ils ne te donneront quand même pas un papier officiel qui serait un faux ! Écris à ta belle-mère pour qu'elle t'envoie ce papier et alors tu pourras m'aimer tranqmllement. J'en ai marre de cette situation. C'est l'enfer !
La semaine suivante, Milena reçoit une lettre du ministère des Affaires étrangères. Elle ouvre l'enveloppe en tremblant, elle est sûre que ce sont des nouvelles des enfants. Et ce qu'elle lit est effarant :

« Madame, nous regrettons de devoir vous dire que vous n'aurez pas la chance de retrouver vos enfants dans leur jeune âge. Leur grand-mère paternelle s'oppose à leur départ de Guinée. Peut-être les reverrez-vous lorsqu'ils seront grands ? »

Jusqu'à cette lettre, elle avait toujours eu l'espoir de récupérer ses petits, mais aujourd'hui ces mots définitifs dansent devant ses yeux et lui font toucher le fond du désespoir. Les semaines suivantes, elle tombera dans une dépression si totale qu'elle en perdra presque la raison. Le médecin qui la suit ne lui donne plus qu'un conseil :
— Madame, un seul remède à votre état : faites un autre enfant !


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