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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée. Cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Arrachements

Que le souvenir ne porte que des fruits de vie.
P. M. Carré

Prague,1973

La grisaille enveloppe Prague de son manteau de brume sale et Milena s'appesantit sur sa vie d'exilée dans son propre pays : la voilà à présent épouse sans mari et mère sans enfants. Autrefois, la Guinée lui avait déjà tué sa petite Siré, alors à peine âgée de un an ! Elle a souvent revécu le déroulement de cette horrible journée de 1965.
Elle venait d'être hospitalisée dans la seule clinique privée de Conakry pour des ennuis gynécologiques quand Mouctar dut emmener d'urgence la petite à l'hôpital. Forte fièvre et vomissements : c'est un accès de paludisme. Le médecin de garde prescrit une piqûre de quinoform, c'est-à-dire une forte dose de quinine pour une crise jugée importante.
L'infirmière est jeune et stagiaire. Elle prend l'ampoule, la casse et en aspire le contenu avec une seringue dont Mouctar s'assure qu'elle a bien bouilli : on ne sait jamais avec ces étudiantes ! Il présente le haut de la cuisse de l'enfant à l'infirmière, qui enfonce l'aiguille avec détermination. Siré se raidit d'un seul coup, puis se détend bizarrement et ne réagit plus du tout quand Mouctar l'embrasse pour la rassurer … Alors, en un éclair, il comprend : la petite va mourir dans ses bras ! Il la pose sur le lit et se jette sur l'infirmière :
— Qu'est-ce que vous lui avez fait ? crie-t-il en secouant la jeune fille.
— Mais … une piqûre de quinoform, comme l'a demandé le médecin !
Mouctar se précipite sur la boîte vide et lit : pour adultes ! L'enfant n'a pas supporté le surdosage et son coeur a lâché. Mouctar devient fou. Il assomme presque la stagiaire. On accourt pour les séparer.
Le père s'effondre. Il reprend le petit corps inerte et quitte l'hôpital pour chercher un taxi, son enfant mourante dans les bras. Milena hospitalisée ne put même pas assister à l'enterrement de la petite, c'est la belle-soeur de Mouctar qui s'est occupée de tout… Pendant la sépulture, Milena se souvint du mauvais présage qui avait accompagné la naissance : un mouton avait été offert à Siré par un parent et l'animal s'était étranglé avec sa corde quelques jours plus tard …
Et maintenant, elle n'a aucune nouvelle, aucune, de Maria et d'Ibro. Rien. Ses trois lettres sont restées sans réponse. Pourquoi sa belle-mère n'écrit-elle pas ? Qu'est-ce que cela cache ? Milena imagine le pire et s'affole. Il faudrait qu'elle aille à Kindia retrouver ses petits, mais puisqu'elle a été expulsée, pourra-t-elle passer la frontière ? Et d'ailleurs, avec quels papiers ? On lui a expliqué qu'elle doit séjourner cinq ans sur le territoire tchèque avant de retrouver sa nationalité d'origine, alors impossible de prendre l'avion avant… Il lui faut patienter et attendre, encore et toujours.


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