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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Baumes étrangers

Faire oeuvre de prévention vis-à-vis de cette maladie qu'est la torture.
Fondation AVRE

Conakry, 1985

Je viens d'apprendre par l'une de mes copines amazones que la Fondation AVRE 1 est à Conakry depuis janvier 1985 déjà. Sa fondatrice, Dr Hélène Jaffé, y dirige une mission d'aide médicale aux rescapés des camps. Plusieurs médecins sont venus de France exprès pour nous voir, nous parler et nous faire évoquer les problèmes dus à notre incarcération. J'ai décidé d'aller les consulter car j'ai de plus en plus mal au dos et au ventre.
Mouctar m'a bien envoyée à plusieurs reprises à l'étranger, notamment en Suisse en juin 1985, pour l'accouchement de ma deuxième fille, Fatou 2. Mais je crois que les examens pratiqués alors n'étaient pas sérieux car mes maux sont toujours là. Les autres Amazones sont dans le même cas : elles se plaignent aussi de la tête, du dos et du ventre. Peut-être ces spécialistes pourront-ils quelque chose pour nous soulager ?
La salle de consultation est située au premier étage de l'hôpital Donka 3 et j'aime bien le docteur qui me pose gentiment des questions devant le grand rideau bleu à fleurs. Mais comme tous les toubabs 4, il veut beaucoup de renseignements pour remplir ma fiche personnelle : mon ethnie, ma religion, si je suis mariée, si j'ai des enfants, où j'ai été détenue, combien de temps, si j'ai été interrogée, torturée, si j'ai des doléances concernant mon incarcération, etc. Je n'en peux plus de répondre et je lui demande quand il va réellement commencer à m'examiner. Mais il m'assure que l'examen est en cours et que mes réponses à toutes ses questions guident déjà son diagnostic. Je veux bien le croire, mais que va-t-il me donner comme médicament ?
— Parler est déjà un excellent médicament ! Avez-vous déjà souvent parlé de votre séjour à Kindia ?
Non, je dois admettre que, même avec mon mari ancien détenu à côté de moi, je n'ai jamais abordé le problème de ma détention. Pourquoi le faire d'ailleurs ? C'est du passé et Mouctar semble s'être fixé comme règle de ne pas m'interroger sur ma vie avec Émile ou avec les geôliers.
— Non, mon mari et moi n'en parlons jamais. Le médecin affirme que c'est dommage car cela me guérirait de bien des maux de dos et de ventre, réels certes, mais dus à tout ce que ma tête contient de mauvais quant à mon passé. Il voudrait que je lui donne des détails sur ce passé précisément, mais de quel droit me pose-t-il ces questions indiscrètes ? Je n'ai plus envie de parler, et il le comprend :
— Revenez quand vous voulez. Je serai toujours là pour vous écouter et vous aider. Vous pouvez me faire confiance.
Trois mois plus tard, je n'ai constaté aucune amélioration de mon état. Au contraire, j'ai mal partout. Je décide d'aller l'expliquer au docteur compatissant. Mais à Donka, au premier, je trouve la porte close. Un papier y est collé :

Communiqué de presse de l'AVRE
Départ précipité en raison de l'apparition de nouveaux cas de tortures, le 5 novembre 1985 (…) Nous avons malheureusement, depuis quelques mois, des preuves directes et indirectes que de nouvelles victimes apparaissent en Guinée. Vestiges d'un passé récent, des policiers ou des militaires torturent et maltraitent de façon impunie (…). Par ce communiqué et notre départ abrupt, en ne restant ni silencieux ni passifs, nous avons pensé faire oeuvre de prévention vis-à-vis de cette maladie qu'est la torture. (…)

Mes espoirs de traitement se sont envolés ce jour-là, mais quelques années plus tard, Mouctar décide de m'envoyer en France faire un bilan général. Il dit que j'ai toujours mal quelque part et que je ne cesse de me plaindre, mais c'est aussi que j'ai besoin qu'il s'occupe un peu plus de moi ! Il téléphone à une amiefrançaise, Nadine, à qui il me confie. J'arrive à Strasbourg en été, avec mes deux filles, qui ont alors cinq et dix ans. Ce plan me paraît fort douteux: Nadine est une amie de longue date de Milena, je le sais, et j'ai bien peur que mon mari ne trame quelque traîtrise dans mon dos ! N'est-ce pas là en effet un moyen commode de rejoindre sa première femme à Prague, avec la complicité de cette Française qui ne me dit rien qui vaille ? Mouctar est déjà revenu à Prague, en 1986, 1988 et 1989, officiellement pour régler des problèmes posés par les enfants de Milena. Mais il revoit la « toubabesse » naturellement ! Il a même dîné chez elle et elle est allée le voir à son hôtel. Je me méfie de tout cela et Nadine le sait, qui s'efforce pourtant de me rassurer :
— Milena est remariée avec son Tchèque, dont elle a un fils. Elle ne se soucie plus ni de la Guinée ni de son premier mari !
Après m'avoir guidée dans différents services hospitaliers, elle m'envoie chez un neuropsychiatre qui l'appelle après la consultation :
— Nadine, cette femme n'a rien de très grave. Elle a seulement besoin d'une bonne psychothérapie : tu me l'envoies deux fois par semaine pendant un an et je te garantis de te la rendre guérie !
Mais Nadine se récrie : elle ne veut absolument pas me garder un an chez elle ! Je l'ai entendue hier parler de moi à sa fille : elle disait que je suis pesante et beaucoup trop névrosée pour me laisser seule avec mes filles dans l'appartement. Il est vrai que j'ai peur de voir quelqu'un rentrer par les fenêtres et que je veux toujours les garder fermées … Elle souhaiterait que je m'occupe, mais je ne peux pas faire la cuisine africaine sur son appareil au gaz et j'ai trop peur d'ouvrir son poste de télévision où l'on n'entend que des coups de feu. Alors je reste enfermée dans ma chambre à ne rien faire. Aux repas, je suis muette car je ne lui fais pas confiance, ce qui rend l'ambiance bien lourde, je m'en rends compte. Elle est désespérée, elle ne voit pas que faire de nous.
Elle a l'idée de téléphoner à AVRE, à Paris. Dr Hélène Jaffé connaît bien mon dossier et l'assure que si elle réussit à me convaincre de mettre sur papier tout ce que j'ai gardé pour moi depuis des années, elle et son équipe de psychiatres pourront mettre le doigt sur mes plaies et me guérir en peu de temps.
Mais je me méfie :
— Je ne veux pas que mon mari sache ce que j'ai fait avec Emile ni qu'il voie ce que j'écris !
— Mais il ne lira rien de tout cela ! C'est ton histoire que tu vas écrire et elle ne concerne que toi. Personne d'autre que les psychiatres d'Hélène ne verra ton cahier. Il faut absolument que tu te sortes de la tête toutes les horreurs que tu as vécues, sinon tu seras toujours malade …
Il a fallu encore une semaine pour que je me décide à écrire : une nuit, j'ai pris le bic et j'ai tout craché. Nadine a triomphalement téléphoné à Hélène, qui lui a dit :
— Elle est sauvée ! Mettez-la au train avec ses enfants. Ici je vais les loger dans un foyer proche de l'hôpital et, tous les matins, elle viendra faire sa psychothérapie.
Deux mois plus tard, mon mari téléphone à Nadine pour la remercier de ses soins et lui annoncer que je suis totalement guérie de mes « maux imaginaires » …

Notes
1. Aide aux victimes de la répression en exil, 125, rue d'Avron, 75020, Paris.
2. Mouctar enverra aussi sa femme en Roumanie en 1986, avec une bourse sanitaire accordée par Sékou Touré peu de temps avant sa mort, et en Suisse à nouveau en 1987.
3. L'un des deux grands hôpitaux de Conakry.
4. Terme wolof désignant les Blancs dans toute l'Afrique de l'Ouest.


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