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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Cassure

Un seul pilier ne suffit pas pour faire une maison.
Aphorisme rwandais

Conakry, 2001

Mon ménage va de mal en pis et je supporte de moins en moins cette admiratrice de Sékou sous mon toit. De plus, cette femme, bavarde comme une vieille griotte, a coutume de mettre tout le quartier au courant de nos faits et gestes. Chacun donne son avis et met son grain de sel dans nos affaires. Moi dont l'éducation privilégiait finesse, réserve, pudeur et discrétion, je supporte de moins en moins ce déballage public de nos secrets d'alcôve et je deviens hargneux, de plus en plus. Je m'en vais promener ma grogne dans les bars de la ville. Je bois chaque jour davantage et n'ai plus aucune envie de rentrer dans le tumulte qu'est devenu mon foyer. Bref, je fuis ma maison devenue invivable et je bois pour oublier mes échecs répétés.
Naturellement, Saran, qui a toujours eu peur de perdre son mari, devient plus méfiante encore à mon égard. Elle croit que je la trompe et se met à me suivre partout. La situation est d'autant plus ridicule que les gens qui la voient toujours à mes côtés se figurent qu'un amour fou nous unit, au point de nous rendre inséparables : comme les apparences peuvent être trompeuses ! Pour couronner le tout, c'est elle qui s'amourache d'abord d'un voisin, que je retrouve un jour sur mon canapé, presque à me narguer, puis d'un commerçant libanais à qui elle est allée vendre, à mon insu, l'un de nos terrains !
C'est à mon retour de La Mecque que la situation m'est devenue intolérable. Déjà, pour mon départ en pèlerinage — qu'en 1999 je dois aux largesses d'un neveu —, j'ai eu avec Saran une vive altercation. Il est d'usage qu'avant le pèlerinage le croyant fasse la paix même avec ses ennemis et demande pardon à tous ceux à qui il a pu faire du tort. De façon à se purifier avant d'entreprendre ce voyage spirituel, dont l'importance religieuse est grande pour un musulman. J'ai bien sûr fait cette démarche, qui me coûtait beaucoup, vu la situation … J'ai humblement demandé pardon à ma femme pour toutes nos disputes passées et pour les paroles blessantes que j'avais pu avoir envers elle, même involontairement. Mais la bougresse m'a crié avec exaspération :
— Jamais ! Je ne t'accorderai jamais mon pardon !
Du jamais vu pour un futur pèlerin des Lieux Saints … Je suis parti la mort dans l'âme à La Mecque. A mon retour, Saran était sur le point d'aller en prison : elle avait essayé de vendre à son Libanais un terrain appartenant à l'État ! Il m'a fallu user de toutes mes relations pour la tirer de ce mauvais pas et je dois dire que, sur le moment, elle m'en fut très reconnaissante car elle avait eu très peur en mon absence …
Inutile de préciser que les scènes deviennent de plus en plus fréquentes entre nous. Un jour qu'elle est particulièrement en colère contre moi, elle menace :
— Si Sékou Touré n'était pas mort, je lui demanderais de te renvoyer à Boiro !
Un comble pour une femme qui a été prisonnière sans motif valable de seize à vingt-deux ans ! Je n'en croyais pas mes oreilles. J'avais donc épousé une diablesse de Sékou Touré, rien d'autre ! Mais l'orgueil de l'avoir imposée à ma famille et de m'être décidé contre l'avis de nombre de mes amis m'empêchait de regarder la situation en face. Je refusais d'admettre que je m'étais trompé sur la personne.
Ce fut elle qui demanda le divorce. Une nuit, je reçus la visite de l'un de ses frères et de sa soeur venus me dire :
— Il faut nous rendre les colas 1 !
— Attendez ! On ne rend pas les colas comme ça. Il y a une tradition à respecter. C'est ma famille qui doit les rapporter …
Le divorce coutumier intervint d'abord, puis le divorce judiciaire. Je conservai la garde des enfants, mais décidai de laisser Saran au premier étage de la maison et de m'installer au rez-de-chaussée pour que les filles ne soient pas privées de leur mère. Ainsi s'achevait ma malheureuse vie conjugale avec la Guinéene dont je rêvais de faire une grande dame …

Notes
1. Le divorce coutumier commence par la restitution symbolique des colas entre les familles des époux.


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