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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Chaos

Le roi d'un homme, c'est son âme.
Adage burundais

Prague, juin 1980

La libération de papa avait été pour Ibro et moi comme une seconde naissance : une immense joie nous propulsait dans le monde neuf que notre père retrouvé allait façonner pour nous. Papa parlait de nous reconstruire une vie quasi normale, sans maman certes, mais tout de même une vie agréable dans un vrai foyer. C'était du moins l'espoir qui nous habitait et que papa massacra impitoyablement en épousant Saran.
Car ma vie a vraiment basculé dans l'enfer lorsque cette diablesse a commandé à la maison. Elle me considéra d'emblée comme sa « boyesse » attitrée et me réserva les corvées domestiques qu'elle se refusait à assumer. Son règne de méchanceté est pour moi placé sous le signe du poisson : papa rapportait chaque semaine trente kilos de poissons divers qu'Elle me demandait toujours de vider et de nettoyer aussitôt dans la cour.
Moi seule. Une première moitié irait dans le congélateur et je devais porter la seconde chez une voisine qui nous les fumait. Je détestais papa et ces énormes bêtes si froides qui glissaient entre mes mains écorchées par les écailles, pendant que la Belle était assise là-haut, occupée à ne rien faire si ce n'est à roucouler avec son admirateur de mari ! Lorsque je me révoltais contre tout ce travail, Elle appelait mon père, qui me frappait pour que je lui obéisse. La rébellion devint bientôt mon unique défense contre l'injustice de ma situation. Plus je m'insurgeais, plus le couple infernal cherchait à me mater. Je n'avais même plus de larmes et je touchais le fond du désespoir. J'ai réellement compris que j'étais devenue un colis encombrant pour papa lorsque ma marâtre fut enceinte. La haine m'envahit alors tout entière : j'aurais voulu avec mon grand couteau ouvrir le ventre de la sorcière pour le vider comme un gros poisson et tuer l'enfant !
Mais la petite est née, bien mignonne, et elle accapara toute l'attention de mon père. Heureusement, une amie de maman à Strasbourg eut l'idée de demander à Mouctar l'autorisation de m'envoyer en vacances à Prague chez ma mère, que je n'avais pas vue depuis sept ans. C'est, paraît-il, son groupe d'Amnesty International qui paya le billet aller et retour, mais l'idée était de me laisser à Prague auprès de ma mère.
Mon arrivée en Tchécoslovaquie fut complètement ratée : mon père avait envoyé un télégramme qui ne fut pas acheminé à temps. Nadine avait prévenu maman que le billet était acheté et toute la famille de maman, ses amies aussi, se réjouissaient de m'accueillir. Pourtant je ne trouvai personne à l'aéroport ! J'ai pris un taxi qui me conduisit à l'adresse où j'expédiais mes lettres. Maman resta pétrifiée en ouvrant la porte : cette petite maigrichonne de dix-sept ans était donc sa fille si longtemps espérée !


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