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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Coma

La mort n'est rien d'autre que la vie qui s'écoule.
Ph. Delerm

— Mais si, je t'entends! Tu ne le comprends pas? Tu me dis à n'en plus finir des: Reviens ! et des : Bats-toi! tonitruants …

C'est que, pendant mes convulsions après la ponction lombaire, j'ai quitté mon corps couché sur le lit. Ah ! quel soulagement de ne plus avoir ce corps de misère où l'on se sent tellement à l'étroit. D'un coup, vous avez l'impression que le monde vous appartient. Cette dépouille étendue sur le drap était vraiment une prison plus étroite que les cellules de Boiro…
Du plafond, dans le coin de la chambre, je la regarde me toucher le front et me tenir la main. Elle me souffle des mots gentils dans l'oreille : cette femme est vraiment sympa, quel dommage qu'elle soit entrée si tard dans ma vie ! Je le lui ai dit tout à l'heure et comme elle n'a pas relevé que je lui parlais déjà au passé, j'ai compris qu'elle aussi savait que j'allais partir. Car elle a toujours été très attentive à mes paroles, tellement que cela me faisait peur souvent. Elle m'a dit cette nuit des choses très affectueuses, qu'elle n'avait jamais osé me dire encore, certainement à cause de son mari mort. Ce fut une belle nuit d'amour, peut-être l'une des plus belles que nous ayons connues, mais assurément la plus triste… Nous étions faits l'un pour l'autre, mais le temps nous a manqué. Elle va croire que je l'abandonne en plein vol d'amour, comme son mari qui lui a déjà fait le coup il y a trente ans, mais je n'y peux rien : mon heure est venue.
Elle ne veut pas croire que je meurs et, pourtant, elle me voit partir, là, sous ses yeux. Mon heure est venue, elle le sait, elle l'a vue en rêve mais elle refuse l'évidence de tout son corps et de tout son coeur. La pauvre avait déjà exclu, des années durant, l'éventualité de la mort de son mari. Elle va me pleurer, je le sais. Elle a le coeur trop sensible. Elle a pleuré si longtemps mon ami Abdoulaye. C'est sûrement que son destin est de ne pas goûter longtemps au bonheur d'aimer et d'être aimée : dix ans avec son premier mari, dix mois avec le second … Dieu m'enlève à elle au moment où nous étions heureux, en paix. Quand je lui parlais mariage, sa seule réticence était qu'elle ne voulait pas modifier son nom : elle voulait rester Nadine Bari.
Je la rassurais :
— Bien sûr que non ! En Guinée, les femmes mariées conservent leur nom de jeune fille, tu le sais bien. N'aie aucune crainte !
— Mais ce n'est pas mon nom de jeune fille ! se récriait-elle en riant.
— Ah! c'est vrai, je l'oubliais. Mais tu sais, tu seras toujours Nadine Bari aux yeux des gens. Tu es devenue presque une institution intouchable !
Elle riait de mes propos. Je la quitte mais je lui serai éternellement reconnaissant de la quiétude qu'elle a fait régner en moi et autour de moi. Surtout pendant nos trop rares et trop brefs séjours dans sa maison de Mali-Plateau, à la frontière sénégalaise. L'atmosphère y est si sereine, la paix si primitive que j'y ai recouvré toutes mes forces. Sous ces plafonds de paille tressée, typiquement peuls, mes prières sont plus ferventes et mon sommeil plus profond. Même un verre de Skol y a un goût de bonheur ! Elle prétend que c'est normal, qu'un érudit arabe, de passage dans la région, a dit de cet endroit qu'il était maliya, ce qui signifierait en arabe « le lieu du bonheur ». Je ne sais pas d'où elle tient cette histoire, peut-être même l'a-t-elle inventée simplement pour poétiser ma vie ! Elle en est bien capable. Elle voulait mettre le mot en question sur son mur de clôture, j'espère qu'elle y pensera après mon départ.
Et si je la quitte corporellement, je souhaite que Dieu m'affecte près d'elle en qualité d'ange gardien. Bien sûr, elle a déjà son Abdoulaye, mais on ne sera pas trop de deux pour l'encadrer et l'empêcher de trébucher. C'est qu'elle est trop vive et, surtout, trop impatiente ! Dans un pays où il faut être prudent comme le serpent, elle ne réfléchit pas avant de parler, elle donne la réponse, la vraie, avant que le curieux ait même fini de poser sa question. Quelle inconscience d'être aussi sincère dans un pays de menteurs ! Je vais avoir du travail si Dieu me mute à sa garde rapprochée ! Pourtant, j'ai confiance en elle, en sa sincérité, je sais comment elle est, tel le cristal que j'ai vu fabriquer en Bohême dans ma jeunesse : transparente et l'air fragile comme un papillon de brousse, mais au fond dure comme le diamant. Je crois qu'elle aime la vie au moins autant que moi et je lui serai éternellement redevable de l'amour dont elle m'a régalé juste avant que je ne quitte cette terre de larmes. Que les bénédictions retombent sur ses enfants ! Amin.
Allons bon, voilà qu'avec le médecin envoyé en renfort par l'évêque, ils décident de me transférer quand même à la clinique pour mieux me surveiller ! Non, il faut mettre un terme à ces efforts inutiles. C'est trop pénible pour elle et pour moi. Je m'en vais définitivement, qu'ils le comprennent, bon sang ! J'attends que le brancard soit délicatement placé à l'arrière de la Peugeot, le docteur accroupi près de moi, et mon coeur s'arrête au moment où la voiture démarre.

Mon Dieu ! Il a un sursaut terrible, comme un énorme hoquet. Et il ouvre grand les yeux sur moi, lui qui les avait fermés depuis cinq heures du matin. Ah ! mais non … Il ne me voit pas, il regarde à travers moi, au-delà de moi, quelque chose ou quelqu'un que je ne vois pas, que personne ne voit. Comme il regarde intensément ! Il a toujours été curieux de tout, je le reconnais bien là …
Madame Sidibé me demande de monter près d'elle, dans sa voiture, et nous suivons Mouctar, que le chauffeur de l'évêché s'efforce de ne pas trop secouer dans les ornières. Le brancard n'est même pas emmené dans une chambre de la clinique, mais déposé au rez-de-chaussée à même le sol.

Le docteur Sidibé me colle le stéthoscope et regarde Nadine avec commisération. Il lui fait non de la tête. Elle le dévisage sans comprendre. Elle me fait pitié. Le médecin fait glisser le drap pour me couvrir la tête et me fermer les yeux au passage, tout en la fixant de derrière ses petites lunettes. Elle lui demande s'il n'y a vraiment rien àfaire :
— Rien ? Pas même du bouche-à-bouche pour le réanimer ?
Je n'entends pas la réponse du docteur, mais Nadine la comprend : Je suis vraiment mort ! Parti pour ne plus revenir. Elle s'effondre sur mon visage qu'elle couvre de baisers. Le médecin du diocèse intervient :
— Empêchez-la de faire ça, voyons !
Mais le docteur dit :
— Au contraire, il faut la laisser ; elle en a besoin !
Il sait lui que, pour qu'elle commence le deuil de moi, il lui faut le choc de la vue de mon cadavre. Si elle n'a jamais pu faire le deuil de son mari, c'est précisément qu'elle n'a jamais eu cette vision d'Abdoulaye mort. La pauvre, sa détresse me fait pitié et pourtant il lui faut en passer par là pour accepter ma disparition. Adieu, ma Nadine !

Il est mort un vendredi à 14 h 30, juste après la prière : il paraît que c'est signe de piété chez un musulman, tout le monde me le dit. Et c'est vrai qu'il prie beaucoup, surtout la nuit. Il déteste se montrer en train de prier, et rares sont les gens qui savent qu'il est allé à La Mecque car il ne se fait pas appeler El Hadj 1s.
A 14 h 45, Hélène, la secrétaire de l'évêché, me conduit dans le bureau de Monseigneur pour que je prévienne la famille : ses enfants, ses anciennes femmes et toute la fratrie. Saran ne réagit pas à l'annonce de cette mort, mais me pose une seule question :
— Quand rentrerez-vous à Conakry ? Quand, exactement ?
Maria à Rome est inaccessible de Kankan, de même que Milena à Prague. Je téléphone à un ami commissaire pour qu'il les appelle de la capitale. C'est lui aussi qui va se charger d'informer à Conakry les frères aînés de Mouctar. Il est tout de suite pratique :
— Où aura lieu l'enterrement ?
— A Dalaba, forcément : il aimait tellement Tinka que je dois l'y ramener.
— A quelle heure quitterez-vous Kankan pour Dalaba ?
— Le temps de revenir chercher le corps à la clinique, de prendre le certificat de décès et de s'organiser pour le voyage, il sera peut-être six heures ce soir …
— Comptez au moins six heures de trajet pour arriver à Dalaba. Vous y serez sans doute après minuit. Je préviens la famille.

Je suis contente que cet homme précieux prenne les choses en main et je remonte chercher les affaires de Mouctar dans sa chambre. Il n'a qu'un petit sac dans lequel je pleure d'introduire son Coran, son chapelet, ses vêtements de jour et le caftan rayé qu'il aimait porter la nuit. Je m'étonne qu'il n'ait même pas emporté de vêtement de rechange … Dans ma chambre, celle de cette nuit d'amour et de mort, Catherine a déjà rassemblé mes bagages et les leurs. Monseigneur vient à notre rencontre avec des mots de réconfort et d'apaisement. Il dit aussi qu'il nous prête un chauffeur pour remplacer Mouctar au volant de la 505 et qu'une autre voiture nous suivra avec Hélène, le médecin du diocèse (celui qui ne voulait pas me voir embrasser le mort), et aussi le père Bernard Kamano, que je connais depuis ses opérations de la rétine en France et qui m'appelle sa maman. Je suis contente que Mgr Coulibaly ait songé à lui pour être à mes côtés dans cette nuit de dernier voyage avec Mouctar. Inlassablement, l'abbé retirera la main que je pose sur le corps de Mouctar, et pourtant j'ai besoin de ce dernier contact avec mon protecteur avant que la cérémonie à Dalaba ne me l'enlève définitivement. Je sais que je le rends à sa famille, qui va se le réapproprier sans tarder.

Note
1. En entendant la radio annoncer son décès, nombre de personnes croiront à la mort d'un homonyme car elles n'avaient jamais accolé le titre de El Hadj aux prénoms de Thierno Mouctar.


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