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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Communication

Le Comité révolutionnaire lui-même est incapable de donner le chiffre exact des arrêtés, des détenus (à Boiro) de 1971 à 1980, à plus forte raison celui des morts. Jour et nuit, dix ans durant, on a enterré. 1
Capitaine Camara Kaba 41

Boiro, novembre 1972

A Boiro, en ce mois de novembre 1972, je viens d'être changé de cellule. J'occupe à présent la 521 dont la porte métallique et le toit de tôles surchauffées font de cet habitacle une vraie fournaise pour damné. Sur le mur, un malheureux prédécesseur a écrit de son sang une pensée d'Alfred de Vigny : « La peur, cette vertu qui fait de l'homme un héros ou un criminel. »
Je n'arrive pas à me souvenir si la phrase est ou non tirée de Servitude et Grandeur militaires et cela m'agace de ne pouvoir vérifier l'exactitude de ma mémoire. Pourtant, de la mémoire j'en ai toujours eu, et je m'énerve à la fouiller ici pour y retrouver Vigny …
Mon unique compagnon de cellule s'appelle Ibrahima Sory Koïta. Malien d'origine, c'est un féticheur qui venait régulièrement en Guinée pour « travailler » sur la stérilité de Madame Andrée Touré, afin que l'épouse du président puisse enfin concevoir un héritier officiel pour le Responsable Suprême. A chacun de ses séjours, il était logé princièrement à l'hôtel Camayenne mais, cette fois-ci, un certain Diawara de la police économique l'a « dénoncé » comme élément mercenaire douteux entrant régulièrement sur le territoire. Arrêté à l'hôtel, il n'a jamais été interrogé. C'est un charlatan fort sympathique, qui inspire naturellement confiance, comme tous les grands escrocs. Mais peut-être le Président ou la Première Dame de la Révolution se sont-ils émus de ce que le traitement demeurât trop longtemps stérile, lui aussi !

annexe4

Nous nous entendons bien tous les deux et nous avons même commencé à entretenir quelques rapports plus humains avec le garde de jour, qui, j'en suis sûr, pourrait se montrer coopératif si nous l'intéressons financièrement à l'opération. J'ai décidé de lui proposer d'aller chercher un peu d'argent chez Milena pour nous acheter des boîtes de lait. L'idée a l'air de lui plaire puisqu'il se fait expliquer où est la maison. Je lui confie un mot pour que ma femme lui remette une petite somme d'argent pour les achats qu'il devra me rapporter.
Cependant, les jours passent sans aucune nouvelle et je m'interroge : le garde est-il allé chez Milena ? a-t-il reçu l'argent ou non ? Il a l'air d'éviter les conversations et passe rapidement son chemin quand on cherche à lui parler. Un matin, je veux en avoir le coeur net : n'y a-t-il pas un peu de lait pour moi ? Pas de réponse, mais le lendemain l'homme apporte une boîte et quitte la cellule sans mot dire. Deux jours plus tard, une nouvelle boîte apparaît, toujours sans commentaire du porteur.
Koïta et moi avons à présent la conviction que le geôlier a bien rendu visite à Milena mais qu'il a gardé pour lui l'essentiel de l'argent reçu. Il est impensable que ma femme n'ait donné que la somme nécessaire à l'achat de deux boîtes ! Le type est un voleur, c'est clair : je décide de le menacer et de lui annoncer tout de go que je vais le dénoncer aux autorités du camp !
Je sais que la menace portera car depuis quelques semaines circule dans les cellules la triste histoire du professeur belge Vestrepen. Ce jeune homme, fils unique d'une bonne famille bruxelloise, s'était brouillé avec ses parents et était parti à la découverte du monde et de ses beautés. Arrivé en Guinée, il enseigna au lycée de Labé et s'attacha au pays et à son peuple qu'il aimait, et auprès de qui il se sentait chez lui. Il était par ailleurs amoureux d'une jolie fille de Labé qu'il voulait épouser.
Il participait à toutes les activités de jeunesse de la région et joua, en particulier, dans la pièce anticolonialiste d'Emile Cissé Et la nuit s'illumine, le rôle du Blanc progressiste, allié naturel des Noirs en lutte pour leur liberté. La pièce avait connu un franc succès tant à Labé qu'à Conakry, puis avait été primée au Festival panafricain des arts et de la culture d'Alger en juillet 1969. Vestrepen était devenu très populaire au Fouta. Il fut arrêté avec l'entourage d'Émile Cissé.
Dans sa cellule du bloc de Boiro, il dépérissait d'angoisse.
Une nuit d'octobre 1972, il tenta de se suicider en se pendant à des draps attachés en corde. Cependant, son codétenu René Gomez s'en aperçut, tambourina sur la porte pour attirer l'attention des gardes de nuit, qui détachèrent et sauvèrent le Belge d'extrême justesse. Quelque temps plus tard, alors qu'il avait été transféré à la cellule 7 du poste X, le jeune professeur crut apprendre qu'il serait libéré le vendredi suivant et embarqué sur un appareil de la Sabena à destination de Bruxelles. L'espoir le mit sur un nuage plusieurs jours durant. Mais la journée du vendredi passa sans que personne vînt le sortir de sa cellule et lorsque, le soir à 22 heures, il entendit l'avion de la Sabena vrombir au-dessus du camp Boiro, il toucha le fond du désespoir.
Il s'empara alors d'un tube de Nivaquine que son codétenu français, Boris Treschoff, avait reçu de sa femme et en avala tout le contenu. Cette fois, personne ne le sauva.
Boris écrivit à sa femme, toujours par l'intermédiaire d'un garde compréhensif, qu'un Blanc s'était suicidé avec les comprimés qu'elle lui avait envoyés contre son palu. Mme Treschoff alla trouver l'ambassadeur d'Italie, chargé des intérêts français, pour le mettre au courant de ce décès. L'ambassadeur se transporta chez Sékou Touré pour s'en plaindre. Violente colère du Responsable Suprême, qui ordonna d'enquêter d'abord, puis de fusiller séance tenante les responsables de ces communications clandestines avec les familles de détenus politiques.
Voilà pourquoi j'ai choisi, ce matin-là, de menacer le garde qui est allé prendre l'argent chez Milena, de le dénoncer au commandant du camp. Koïta trouve que le coup est risqué et que je suis bien hardi, gonflé même, mais je tiens bon. Le gars devient tout gris en m'écoutant et je suis sûr qu'il va filer tout droit chez le commandant pour se couvrir. De fait, dès le lendemain, nous voyons arriver une tête nouvelle : le garde nous apprend que son prédécesseur a demandé sa mutation et qu'il a été affecté ailleurs.


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