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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Correspondances

L'autorité, comme la peau des lions et des léopards, est pleine de trous.
Adage bantou

A Kindia, il est quand même parfois dangereux de communiquer par écrit entre les cellules. Les plus vieux des détenus en ont encore le dos qui leur en cuit. Simplement parce que l'oncle du capitaine Soumah 1 a rêvé qu'il existe dans le Coran un verset que chacun doit lire pour maudire Sékou Touré et sortir de prison. Karamoko Soumah prie chaque détenu de lire ce verset et, une fois libéré, de lui donner un boeuf en remerciement.
Marché conclu, tout le monde est d'accord. Des billets sont envoyés en ce sens dans toutes les cellules. Malheureusement, l'un des billets est intercepté par un geôlier dans la cellule de Tassos Mavroidis, le Grec ancien propriétaire du dancing La Minière.
La direction du camp enquête sur l'affaire. Elle veut savoir de qui émane le billet. Elle convoque le prisonnier-chef de la salle TF, Touré Kindo, pour le faire écrire et comparer son écriture avec celle de l'auteur du billet. Elle renouvelle l'opération avec d'autres supposés « meneurs ». Elle interroge et fait interroger.
Peine perdue. Aucun résultat. Les geôliers donnent leur avis : les jeunes ne connaissent pas le Coran, donc l'auteur du billet ne peut être qu'un vieux. Il faut dès lors concentrer l'enquête sur les plus âgés des prisonniers. La nuit suivante, on fait sortir tous les vieux des cellules. Les plus jeunes pensent qu'on va les fusiller, mais non : on les entasse dans la cour, on fait venir du camp voisin des militaires armés chacun d'une lanière de cuir. Et toute la nuit, les hommes frappent et lacèrent le dos courbé des pauvres vieux qui gémissent et qui gémissent… Seul Tassos fera sourire les témoins aux aguets derrière les portes : il crie qu'on fait erreur, qu'il est chrétien lui, qu'il ne connaît même pas la Fâtiha et qu'il ne peut donc pas être l'auteur d'un billet concernant un verset du Coran !
Malgré les risques, les courriers circulent dans la prison. Différents détenus chanceux reçoivent des notes des femmes du bloc d'à côté, ces belles Amazones qui nous font tous fantasmer … Marlon écrit, pour le compte d'Akin devenu malvoyant, des lettres d'amour à l'une des filles, Laouratou, et lit la réponse à l'intéressé. Tant et si bien qu'il finit par s'assimiler à l'amoureux et à s'attacher à la belle autant que le vrai destinataire du courrier. Et les voilà devenus rivaux dans la prison …
Quant à moi, j'ai gagné la confiance du vieux Fodé Camara, le garde qui parle comme une mitraillette mais qui, au fond, a bon coeur. Son gros ventre, symbole de bien-être social, m'est devenu sympathique et, depuis longtemps déjà, je communique clandestinement avec ma mère qui habite Kindia et dont je reçois parfois la réponse. C'est grâce à elle et à l'excellent Fodé 2 que j'aide Karamoko Alpha à correspondre avec sa famille à Freetown, en Sierra Leone. Freetown n'est qu'à 350 kilomètres de Kindia et la frontière sierra-léonaise à 60 kilomètres seulement. Karamoko était le vieux marabout d'Alpha Bah, chef de la communauté peule de Freetown, et c'est une personnalité dans la prison. Sa femme, venue à Kindia pour mieux savoir ce qu'il en est de son mari, loge chez ma mère. Plusieurs échanges de lettres ont déjà eu lieu par l'intermédiaire du garde compréhensif, mais cette fois-ci, l'affaire a failli mal tourner pour tout le monde. Lorsque le vieux a fini de rédiger sa lettre, de sa belle calligraphie
arabe, un codétenu s'empare de la missive : — J'en ai marre ! Marre de vos lettres secrètes, de tous ceux qui profitent de leurs relations en ville sans penser que ça va nous retomber dessus, à nous qui n'y sommes pour rien ! Moi je refuse de payer pour des inconscients. Mieux vaut jouer franc jeu avec la direction de la prison, il y en a marre de cette correspondance clandestine qui ne peut nous apporter que des histoires !
— Mais donne cette lettre ! je lui crie. Qu'est-ce que tu veux en faire ?
— Je vais la donner aux gardes, j'en ai marre de tout ça !
Pendant deux jours, la salle entière est en ébullition et, tour à tour, nous supplions notre compagnon de ne pas remettre la lettre confisquée. Finalement, l'intéressé se laisse convaincre, mais j'ai vraiment eu chaud car tout le réseau part de ma mère et de moi !
C'est d'ailleurs ce canal que j'ai utilisé, la semaine dernière, pour adresser à Milena une lettre que j'ai demandé à ma mère de faire poster à Freetown, par l'épouse de Karamoko Alpha précisément. Un détenu nouvellement arrivé de Conakry m'a dit que Milena avait été expulsée de Guinée, sans nos enfants ! Il paraît que bon nombre d'étrangères mariées à des Guinéens prisonniers politiques ont subi le même sort … Mais que va devenir ma pauvre Milena sans ses petits à côté ? Et ma mère qui m'a caché cela dans ses messages, sans doute pour ne pas m'inquiéter … Je mets beaucoup d'espoir dans la missive que je remets aujourd'hui à Fodé car j'ai dit à ma femme toute ma conviction que je m'en sortirais et qu'elle doit supporter vaillamment les difficultés actuelles.
— Tiens bon ! J'arrive! lui ai-je écrit.
Je m'imagine bien l'air que Milena aura en lisant cette lettre 3, l'air qu'elle arborait le jour de notre mariage à Télimélé, celui d'une femme qui se sait aimée et voudrait surtout n'en rien laisser deviner. Je revois ce jour béni où ma femme était belle comme un champ de fonio mûr au clair de lune. Toute timide dans son grand boubou bleu pâle, qui rehaussait si bien sa blondeur. Et ses yeux étaient pleins de rêves. Car ma femme s'habille souvent de rêves et s'étonne ensuite d'une réalité parfois décevante. C'est que la vie sous Sékou n'a pas grand-chose de romantique … Or Milena a l'art de ne rien montrer de ses désillusions, en tout cas de n'en pas souffler mot. Ma femme est vraiment un tombeau et personne en dehors de notre couple ne sait ce qui se passe chez nous. Cette discrétion a le don d'exaspérer notre entourage car les Guinéens, c'est bien connu, adorent mettre le nez dans votre foyer ! Bref, ma femme est formidable, se dit Mouctar, et il se promet de lui déclarer à sa sortie combien il l'apprécie. C'est vrai, il faudra qu'il lui refasse une cour en règle. Il a vraiment de la chance d'avoir pareille épouse, et peut-être ne le lui a-t-il jamais dit ! C'est fou ce que l'on peut taire de choses capitales entre époux qui s'entendent bien.

Notes
1. Le capitaine Soumah est le seul détenu du Camp Boiro qui ait réussi à quitter le pays lorsque les Portugais, débarqués la nuit du 22 novembre 1970 sur les côtes de Conakry, ont ouvert les portes du camp et rendu la liberté aux prisonniers qui s'y trouvaient. En représailles, la quasi-totalité de la famille du capitaine a été arrêtée.
2. Ce garde fut menacé d'arrestation en 1976, car on avait découvert ses faveurs pour les détenus. Cependant il ne fut pas arrêté.
3. Cette lettre n'est jamais parvenue à Prague. A-t-elle seulement été postée ?


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