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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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La crasse et la liberté

Tu es coupable.
On est forcément coupable quand on comparaît ici.”
Ismaël Touré 1

Camp Boiro, janvier 1971

Ils me conduisent d'abord devant le Comité révolutionnaire, présidé par Ismaël Touré, demi-frère de Sékou et actuel ministre du Domaine économique. Le Comité siégeant très tard dans la nuit, l'idée saugrenue me vient que le Ministre ne doit pas arriver très tôt à son bureau ! De toute façon, je ne vais pas beaucoup le retarder, car je n'ai rien de spécial à dire et je ne vois vraiment pas ce qu'il pourrait me reprocher.
Ismaël m'indique tout de suite dans quel sens je dois faire ma déposition et me demande calmement d'aider la Révolution. Je veux bien, mais comment ? Il me remet plusieurs feuilles de papier, que j'ai du mal à remplir car je ne sais pas quoi écrire.
Mais le camarade Alhassane, prisonnier comme moi et auxiliaire du Comité, va m'aider et me souffler ce que je dois préciser, à savoir que je fais partie des services secrets allemands qui me paient royalement pour les renseignements que je leur fournis régulièrement. Je suis ahuri et vais me récrier lorsque je vois Alhassane me faire signe de laisser faire. Heureusement, personne ne me demande à quel compte est entreposée cette fortune 2 !
Ensuite, je dois parler de mes « contacts » avec l'étranger, en Europe avec les Allemands et en Afrique avec les Mauritaniens. On veut aussi que je donne des explications sur le voyage effectué en Mauritanie avec ma famille et le tapis de prière offert par Ould Daddah à l'occasion de mon mariage. Je comprends alors qu'ils savent tout de moi car c'est là un détail véridique qu'ils me soufflent ! Le reste est pourtant un tissu de mensonges qui doit sans doute cadrer avec le scénario de « cinquième colonne » mis au point par les penseurs de la Révolution 3. Je décide de mentir au Comité pour lui faire plaisir et d'aller dans le sens de ce qu'il veut, car moi, je n'ai qu'une envie : qu'il me laisse tranquille et que je sorte de là !
Ce calcul m'avait alors semblé payant car on me remit rapidement dans la cellule 52 après ma « déposition bidon ». Seulement mon optimisme du début est tombé car je crois avoir été oublié. Je suis, depuis trois mois au moins, seul, complètement seul dans mon trou. Impossible de communiquer avec la geôle voisine : le détenu du bout s'y est risqué à son arrivée la semaine passée et ordre a été donné de ne plus lui donner ni à manger ni à boire pendant six jours. C'est ce qu'on appelle la « diète d'accueil » : on ne vous donne ni eau ni nourriture, vous êtes couché à même le sol, comme un animal, et on n'ouvrira votre porte que pour voir si vous êtes encore en vie. Depuis lors, l'homme gémit. Demain il passera devant la Commission d'interrogatoires.
Je m'ankylose car je peux à peine me retourner dans cet espace minuscule et, à chaque fois que j'essaie de bouger, je me heurte au pot réservé à mes besoins. Je ne m'étais jamais rendu compte auparavant à quel point les excréments humains peuvent sentir mauvais et devenir une véritable infection lorsqu'on reste assis à côté ! Tout le jour, la chaleur fait ressortir l'âcre odeur de l'urine et je suis pressé qu'arrive la nuit pour aller vidanger la tinette. D'autant que c'est là ma seule sortie et donc l'unique occasion de me dégourdir les jambe : elle a lieu à 2 heures, à 3 heures ou à 4 heures du matin, pour que je ne rencontre personne et que je ne puisse pas vraiment m'assoupir. Les détenus se rendent un par un, entre une double haie de gardes-chiourmes, derrière le bâtiment où se trouve la fosse dont le contenu s'écoule vers la mer. Cette unique échappée nocturne est bien utile, non seulement pour humer l'air frai de la nuit, mais aussi pour reconnaître les lieux et découvrir la topographie du camp. Arrivé à la fosse, vous devez soulever un couvercle plus que douteux, ce qui libère des odeurs si nauséabondes que vous n'avez aucune envie de vous attarder pour balancer au-dedans le contenu de votre pot en fer. Je ne vois personne mais je sais que, derrière les portes de leurs cellules, des prisonniers me regardent passer. En effet, lors de l'agression portugaise, les tirs ont fait des trous dans les portes, que la rouille, le climat et les détenus agrandissent régulièrement pour découvrir, dans la pénombre du petit matin, qui est le voisin d'à côté.
Dans ma cellule, je ne peux parler à personne et je reste seul avec mes pensées et ma crasse. Oui, la saleté est ma compagne car, depuis mon incarcération voilà quatre mois, je n'ai jamais eu d'eau pour me laver. Le gobelet que le garde me remplit chichement tous les matins, je le conserve précieusement pour étancher la soif qui me brûle la gorge le jour quand le soleil surchauffe la tôle du toit. La crasse redevient la compagne qu'elle était pour moi, pendant mon enfance en Mauritanie.
Mais il est vrai qu'en ce temps-là c'était une compagne de liberté !
J'avais été envoyé chez les Maures à l'âge de trois ans à peine. L'année d'avant, ma toute jeune mère, donnée en mariage à son cousin 4 à l'âge tendre de treize ans, avait été répudiée par mon père : sans doute le Maître souhaitait-il prendre une nouvelle épouse sans pour autant dépasser les quatre autorisées par la quatrième sourate du Coran, An-nisâ (Les Femmes)? Je suis alors resté dans la concession de ce père admiré et redouté, devenu chef à vingt-six ans seulement et qui, bien que n'appartenant pas à la lignée des chefs héréditaires foulahs, acquit rapidement une stature de grand féodal : « le vieux lion », comme on le surnommait, sut plaire à l'administration coloniale 5 et, grâce à ses dons d'intrigant, augmenter petit à petit ses domaines, voire même, « grâce à ses relations se débarrasser des commandants de cercle insuffisamment compréhensifs 6 ». Il fut un grand bâtisseur et tira habilement parti des attraits climatiques et touristiques de la région de Dalaba. Assurément, mon père avait l'envergure d'un grand chef mais aussi le goût du pouvoir : je me souviens qu'il appliquait sans hésiter la coutume féodale en honneur au Fouta-Djallon pour sanctionner les délits en tous genres, majeurs ou mineurs.
Le châtiment consistait à infliger au coupable une séance publique de flagellation. La procédure était toujours la même : on faisait tendre l'intéressé par deux esclaves debout, tenant l'un les bras, l'autre les pieds, pendant qu'un troisième frappait le dos du malheureux avec une lanière de cuir. Le nombre de coups variait entre trente et quarante, selon la gravité de la faute. Rentraient dans la catégorie des délits les manquements divers au respect dû au chef, par exemple le fait de pénétrer dans la cour royale sans ôter ses chaussures.

Tierno Oumar Diogo Dalaba

Cependant, Thierno Oumar Dalaba était un chef connu au-delà des frontières de la colonie et de grands dignitaires lui rendaient visite. Il avait des relations particulièrement suivies avec le marabout Mohamed Ould Daddah 7, qui parcourait toute l'Afrique Occidentale française et « travaillait » pour les chefs coutumiers et autres grands notables. Le chef de Dalaba décida donc de confier le petit Mouctar à ce Maure respecté, dans le but de lui faire étudier le Coran et, qui sait, d'en faire peut-être un jour un grand marabout, lui aussi.
Le petit Peul connut là-bas la vie dont rêvent tous les enfants : complètement nu, il gambadait avec les nomades qui plantaient leurs tentes un jour ici, y restaient quelque temps pour laisser paître leurs troupeaux, puis démontaient le campement une nuit — toujours la nuit — pour repartir au petit matin à la recherche d'herbes neuves. Hommes et femmes vivaient séparés : malgré son jeune âge, Mouctar était déjà logé dans la tente des hommes. Il se rappelle que l'on y mangeait beaucoup de viande, assis par terre sur des tapis, sauf les notables qui, eux, avaient droit à de superbes poufs en cuir de chameau. Cet animal représentait d'ailleurs un bien inestimable, pour les déplacements certes, mais aussi pour le lait de ses chamelles qu'on buvait abondamment. De cette époque bénie, il restait à Mouctar de belles images d'hommes grands et enturbannés, vêtus de blanc ou de bleu, qui parlaient gravement une langue étrange dans leurs enroulements d'écharpes.
Mouctar était un enfant gai et plaisant. Il n'avait certes pas la beauté légendaire de ses ancêtres et, malgré ses traits fins et son teint de caramel, on ne pouvait pas dire de lui ce qu'on disait habituellement au Fouta : beau comme un fils de chef… Non, car il avait hérité de sa mère une petite taille et un museau pointu de renard des sables. Mais il avait l'agilité des gens de son ethnie et, comme il aimait rire, il avait de nombreux amis parmi les petits Maures. Mouctar n'avait qu'une seule contrainte : l'enseignement à suivre auprès du Vieux 8 qui, inlassablement, lui faisait répéter les versets du Saint Coran. Comme chez lui au Fouta, la vie était bien rythmée par les prières et la religion en général. Sa circoncision eut lieu en même temps que celle d'autres garçonnets de la tribu, notamment le quatrième fils du vieux Maître, le jeune Ahmed Ould Daddah. Le petit Mouctar était bien traité, comme un enfant de la famille, car sa propre lignée était connue et estimée au-delà des frontières.
Cette vie de nomades se déroulait dans le sable et le vent. Les rares points d'eau, toujours source de chicanes, voire de guerres sanglantes entre les tribus, ne servaient qu'à la boisson des bêtes et des gens. Mouctar ne se souvient pas avoir jamais vu un Maure se laver ni une maman savonner son enfant ! C'est le sable qui lave les hommes du désert. Au bout d'un moment, les habits bleus, faits de ce tissu qu'on appelait d'ailleurs étoffe de Guinée, tenaient debout tout seuls, amidonnés par la crasse accumulée au fil des jours. On attendait que l'étoffe se déchire complètement pour se débarrasser du vêtement et en changer.
Telle était la vie traditionnelle des Maures auprès de qui Mouctar avait connu la crasse et la liberté. Deux merveilles qu'il perdit quand son père tomba malade et que l'enfant dut revenir dans la concession familiale, à Tinka.
Le marabout Ould Daddah l'accompagna et vint saluer son ami malade. Le Père garda Mouctar près de lui jusqu'à sa mort, dans sa soixante-deuxième année, le 1er février 1948. L'enfant fut inscrit à l'école primaire, mais comme il était déjà un peu âgé pour entrer au cours préparatoire, un jugement supplétif le déclara né le 6 janvier 1940 au lieu de 1936. Il demeura donc à Dalaba, parmi ses trente frères et soeurs, tous fils de Tierno Oumar Diogo Dalaba 9.

Notes
1. Rapporté par Alpha Abdoulaye Diallo dans son ouvrage La Vérité du Ministre, Paris, Calmann-Lévy, 1985.
2.Roger Soumah, à qui on a posé la question, indiqua comme numéro de compte le numéro de téléphone d'une boîte de nuit qu'il fréquentait lorsqu'il se trouvait à New York !
3. C'est le dentiste tchèque Kozel, lui-même prisonnier politique, qui aida les autorités guinéennes à mettre au point ces scénarios, dont le langage est emprunté à la collaboration avec les Allemands pendant la deuxième guerre mondiale.
4. L'endogamie est très répandue dans les grandes familles peules.
5. Les fiches de renseignements individuels des affaires indigènes, établies chaque année par le Gouvernement général de l'AOF, sont très élogieuses pour ce « chef ambitieux, travailleur, loyal, qui a de l'autorité et du prestige, mais dont l'habileté et la ruse » n'échappent à personne. Dès 1927, l'administrateur note: « A le talent de tondre les gens et de les empêcher de se plaindre. Ne sera jamais surveillé d'assez près » (Archives nationales de Guinée 2D-371). Ce chef eut de très nombreux détracteurs et les dossiers des archives coloniales regorgent de plaintes adressées contre lui à l' Administration française entre 1912 et 1947.
6. Les commandants de cercle étaient les représentants de la France dans la colonie sous l'autorité du gouvernement du territoire. Extrait d'Essais d'histoire africaine, par Jean Suret-Canale, Éd. sociales 1980 p 189
7. Père de Moktar Ould Daddadh, qui sera à partir de 1960 le premier président de la République islamique de Mauritanie.
8. Appellation affectueuse en Afrique, pas du tout péjorative.


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