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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Des débuts difficiles

Le cas particulier est toujours le pire.
Marguerite Duras

Conakry, 1979

Mouctar s'attelle à son nouveau ménage avec la combativité qui lui est coutumière. Il faut qu'il relève ce défi : après tout, cette femme est de la même « race » que lui, celle des anciens détenus politiques, des « rescapés de Boiro » comme on les appelle. Cette communion toute spéciale devrait être un gage de réussite ! Le sentiment de révolte et de rancoeur qui habite Mouctar depuis qu'il a appris la perte de sa Milena se transforme dès lors en un acharnement à réussir cette nouvelle vie, avec une fille de Guinée cette fois.
D'abord, il faut faire vivre sa jeune femme et les enfants de Milena. Mouctar est reparti à zéro et fait ce qu'on appelle « le commerce des bon s» : toute sa journée de travail, ou presque, il la passe à courir les entreprises commerciales de l'État pour se faire donner le bon d'achat d'une cuvette, de cinq kilos de sucre, d'un sac de riz, d'une moto, etc. C'est une économie de guerre que gère Sékou Touré, et les « faveurs » spéciales sont nombreuses si l'on a des relations. Or Mouctar a des relations, celles de sa famille d'abord, puis celles qu'il se crée grâce à son caractère jovial et communicatif. Alors, des bons, il en obtient, qu'il va immédiatement vendre au marché où les amateurs sont légion en ces temps de pénurie.
Le projet Complexe cinématographique commence aussi à prendre corps au ministère de !'Information. Mais plus il avance, plus des difficultés inattendues surgissent. C'est qu'il faut compter avec l'animosité des collègues et anciens copains d'avant, qui sont jaloux de voir ce projet à financement suisse confié à un type qui aurait dû mourir à Boiro… Le premier problème à résoudre est celui de l'occupation des locaux par la direction de Syli-Cinéma, qui refuse de libérer les lieux pour les affecter, comme prévu, au Complexe cinématographique.
Mouctar ne se démonte pas : il va voir Sékou Touré pour se plaindre de ne pas pouvoir oeuvrer en paix sur le projet que le Responsable Suprême lui a confié. Le président téléphone séance tenante au haut-commissaire à l'Information :
— Il faut laisser Bah travailler tranquillement. Convoque les autres et signifie-leur cela de ma part. Sinon, je les relève de leurs fonctions chez toi !
Un jour, Mouctar remet une lettre à un collègue partant en Allemagne : à Bonn se trouve en effet l'un de ses amis d'enfance à qui il demande de prendre en charge en Allemagne l'instruction de sa fille Maria. Un deuxième collègue est du voyage, qui fera à son retour un rapport dénonçant le fait que Mouctar a prié par lettre les Allemands de lui reverser l'argent à lui dû par les services secrets pour son rôle dans la cinquième colonne pendant l'agression de 1970 ! L'étiquette de SS allemand 1 lui collera donc toujours à la peau … Plus de sept ans de détention n'y ont rien changé.
Le directeur du futur Complexe cinématographique se rend derechef chez Sékou Touré et lui dit tout bonnement :
— Président, je viens de sortir de prison. Je suis très fragile. Or vous m'avez confié un grand projet et l'on peut inventer sur mon compte quantité de choses, médire de moi à cause de mon passé. Cela va nuire à notre projet. Monsieur le Président, je demande votre soutien.
— Va en paix, lui répond César. S'ils t'embêtent, je les enlèverai de leur poste.
Pendant ce temps, Saran poursuit ses études et tremble de perdre son mari. Mouctar, c'est vrai, semble très amoureux d'elle, mais elle sait bien que la passion des hommes est encore plus éphémère que la beauté des femmes. Elle a parfois le sentiment que Mouctar n'éprouve pour elle qu'une sorte de dévouement affectueux, qu'il l'a prise en charge de manière volontaire et charitable mais qu'il est au fond comme tous les hommes : comment imaginer qu'elle ait vraiment trouvé le seul homme au monde à ne pas être un salaud ?
Saran sait que Milena reste présente en lui et que l'ombre de la Blanche plane toujours sur son jeune ménage. D'abord, les enfants de la Tchèque étant là, Saran s'attend à tout moment à voir revenir leur mère pour régner sur la maison comme elle règne toujours sur le coeur de Mouctar. Comme beaucoup de ses compatriotes, Saran pense que « les Européennes savent aimer » et ce cliché lui empoisonne la vie. Un jour, alors que Mouctar cherchait à obtenir un poste à l'extérieur, elle est allée en parler à Sékou Touré, qui lui a répondu :
— Oh ! si je nomme ton mari à un poste à l'étranger, il t'abandonnera, ma fille !
Donc même son illustre protecteur a des doutes sur son mari…
Pour Saran, le monde entier n'est que méchanceté, graine de mauvaiseté. Bien sûr, Mouctar lui manifeste beaucoup de gentillesse, mais cette prévenance même lui paraît très précaire, d'une extrême fragilité. Mouctar, c'est vrai, s'occupe bien d'elle et de ses parents, il fait preuve de bonne volonté à leur égard. Récemment encore, il a fait des démarches pour que les deux frères de Saran, des transporteurs qui venaient d'acheter un camion à l'État, obtiennent aussi des moteurs neufs.
Néanmoins, Madame Bah pense qu'il est grand temps de commencer des travaux occultes pour « attacher » son mari, comme on dit en Guinée. D'abord, ce mari qui aime tant recevoir parents et amis, il lui faut au contraire l'isoler, l'éloigner de tout ce monde qui risque de le lui enlever. Mouctar affirme avoir vocation à s'entourer de gens que l'on aide, qu'on nourrit même, comme les anciens chefs dans sa famille : mais cette idée que son mari, parce qu'il est fils de chef, doit se comporter comme un rassembleur, déplaît souverainement à Saran. Elle n'a rien d'une femme qui rassemble, elle, et voudrait au contraire garder son mari dans une cellule, comme avant ! D'où des scènes violentes entre les deux époux, venus d'horizons culturels si différents. Mouctar lui reproche de faire fuir les gens. Elle se plaint de ses côtés contre-révolutionnaires. Par exemple, il aime lire Le Monde et écouter Radio France Internationale. Saran l'en blâme souvent :
— Mais enfin, tu es Guinéen ! Il te faut écouter la Voix de la Révolution.
Mouctar déteste retrouver chez sa femme ces traces de l'endoctrinement d'un Parti qu'il vomit.
Saran estime aussi trop grande l'emprise de la famille de Dalaba sur son mari. Ils ne sont mariés que depuis peu lorsque vient se poser la question de la reprise en héritage d'une vieille belle-soeur, veuve par deux fois de frères aînés de Mouctar. Après la mort du deuxième mari, et pour souder davantage encore la famille, une délégation de Dalaba se rend chez Saran pour la prier de laisser Mouctar reprendre la vieille, selon la tradition dite « de la corde 2 ». Certes, songe Saran, la femme en question est septuagénaire et a huit enfants, tous plus âgés qu'elle-même. Ce ne sera pas une rivale, non, mais une façon pour sa belle-famille de conserver son pouvoir sur Mouctar.
Alors elle refuse net : son mari ne reprendra pas la Vieille ! Les enfants de la belle-soeur rejetée débordent de rancoeur. L'une des filles de la vieille dame vient trouver Saran et lui fait reproche :
— Pourtant, chez Émile Cissé, vous étiez sept jeunes femmes ! Alors pourquoi pas ma mère de soixante-dix ans comme coépouse ?

Notes
1.Voir en annexe 6 les aveux de Mouctar, Horoya du 10 août 1971, p. 2.


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