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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Décès de l'immortel

Seul Dieu donne la vie. Seul Dieu peut la retirer.
Adage bantou

Conakry, 27 mars 1984

Saran me réveille alors que je viens à peine de m'endormir : on frappe à notre porte. C'est notre voisine, qui me souffle d'un air mystérieux :
— Écoutez la radio ! Écoutez la radio !
Je me précipite sur le poste et j'entends la voix de Lansana Béavogui, le Premier ministre, annoncer d'une voix cassée par l'émotion la mort du Responsable Suprême, le 26 mars, dans un hôpital américain.
Incroyable : Sékou mort ? Le Guide immortel des Guinéens aurait rendu l'âme ? Et en Amérique ! Lui qui nous faisait crier à longueur d'année : « L'impérialisme, à bas ! Le capitalisme, à bas ! » Qui oserait dire que nous n'avons plus de Père, de Guide ?
Je n'arrive plus à me rendormir tellement la nouvelle est grave. Je préviens ma bavarde de femme de n'en rien dire encore: tant que l'information n'est pas confirmée, mieux vaut être prudent…
Le lendemain, les Conakrykas paraissent frappés de stupeur.
La majorité pense qu'il s'agit d'une fausse rumeur, comme notre capitale en connaît périodiquement. Certains affirment pourtant — mais en famille seulement ! — avoir entendu vrombir un avion à une heure insolite, certainement celui qui emportait le Grand Syli 17. Les plus hardis osent poser publiquement la question :
— Vous avez entendu la nouvelle ?
— Quoi ? Quelle nouvelle ? répondent les gens méfiants.
Pourtant, le soir, la ville est pleine de cette nouvelle, que chacun commente à loisir : d'aucuns parlent d'empoisonnement du « Prési » en Algérie, estimant parfaitement impossible que le chef de l'État ait pu mourir sur une table d'opération américaine, entouré de toutes les sophistications de la science médicale.
D'autres rappellent que, peu de temps auparavant, à Mamou, au moment où l'on passait par les armes de présumés contre-révolutionnaires, dont un imam, ce dernier avait prédit la fin prochaine des exécutions dans la République :
— Dites au Président que nous serons les derniers qu'il fusillera !
Je pense, quant à moi, que bien des victimes de ce dictateur, tant en Guinée que dans la diaspora, doivent se sentir frustrées devant cette mort tranquille du bourreau, frappé comme un juste par le destin plutôt que par la main d'un assassin … Je suis convaincu que l'humiliation récente en Algérie de notre Guide immortel, et les insultes dont son ami le roi du Maroc l'a agoni au retour de ce voyage raté, sont pour beaucoup dans cette mort surprenante certes, mais que d'aucuns estiment avoir été annoncée par le récent séisme.
— Peuple de Guinée, tu ne dois pas pleurer. Ahmed Sékou Touré est mort en combattant héroïque, rappelé par Allah le Tout-Puissant, au sommet de sa gloire. Aucun ennemi n'a jamais pu avoir raison de lui. Il n'a jamais été humilié de sa vie ! clame le Premier ministre dans le stade, ce vendredi 30 mars 1984.
Dans ce même stade, le Grand Syli, de sa voix tout à la fois métallique et charmeuse galvanisait les foules dans ses meetings de tribun charismatique. C'est ici que va lui dire adieu le peuple de Guinée, si souvent mystifié par Sékou croyant sincèrement que l'on ne pouvait pas aimer la Guinée sans l'aimer lui, son Guide inspiré. Dix-huit chefs d'État, une dizaine de vice-présidents (dont celui des États-Unis) et autant de Premiers ministres (dont le Français) assistent à la cérémonie. Saran et moi la regardons à la télévision, comme bien des Conakrykas, car les gradins sont plutôt remplis du gratin diplomatique international que du petit peuple. Le cercueil du « Prési » est posé sur un affût de canon et cela me fait sourire, car Sékou n'aimait guère l'armée. Lorsque le camion porteur du canon-cercueil s'arrête devant la tribune officielle, les quarante ulémas 2 marocains et saoudiens assis en tailleur sur des tapis de prière prennent le relais de la fanfare militaire guinéenne.
On murmure déjà dans Conakry que « la caisse est vide », que le mort n'est pas dedans. Pourquoi cette conviction ? C'est que même le Conseil islamique n'a pas pu voir le corps : les docteurs de la loi marocains ont lu pendant trois jours le Coran sans laisser quiconque approcher la dépouille mortelle. Il a fallu, dit-on, la verve persuasive du très redouté directeur des services de police, Hervé Vincent Bangoura, pour convaincre le Conseil national de la révolution de ne pas ouvrir le cercueil.
Si bien que lorsque Houphouët-Boigny, président de Côte d'Ivoire, insistera pour dire un dernier adieu à son vieux compagnon des débuts du RDA, le Bureau politique national lui-même s'y opposera. Donc, même le cercueil de Sékou est un mystère, que l'on va enterrer officiellement dans ce qu'on appelle le « Mausolée des héros nationaux », à trois cents mètres du Camp Boiro. Le bruit court que le cadavre a déjà été inhumé en Arabie Saoudite (à Médine, sans doute au cimetière des héros) ou au Maroc (peut-être à Fès). Sékou avait l'art d'entretenir sa légende. En décembre dernier, lors du 12e Congrès du Parti, il avait sorti une parabole obscure sur sa propre fin :
— Le jour où Dieu nous fera l'honneur de douter, nous reviendrons ici, nous retirerons ce manteau, nous mettrons notre manteau personnel pour vivre notre vie personnelle …
Pour moi, c'était aussi sa façon à lui de s'assurer que le peuple ne voit pas son cadavre et n'y touche pas. Il avait plusieurs fois indiqué dans ses discours que « personne ne montrerait du doigt le cadavre de l'ancien Président de Guinée ». Un point commun que Sékou partage avec le premier roi du Mandingue, Soumangourou Kanté, dont il peut être considéré comme l'héritier spirituel puisque, comme lui, il fut acclamé au début de son règne en libérateur et en unificateur, avant de finir en tyran impitoyable. Or, curieusement, le corps de Soumangourou, lui non plus, ne fut jamais retrouvé dans la grotte de Koulikoro, dans l'actuel Mali, où le souverain féticheur trouva la mort.
Le cercueil posé sur le canon est porté à bout de bras par des ulémas marocains à l'intérieur de la Grande Mosquée, apparemment dans une grande bousculade, le service d'ordre étant débordé. Après « la prière sur le corps du grand disparu », ce sont des membres du gouvernement qui se chargent du cercueil 3 pour le conduire au Mausolée où reposent les dépouilles de l'almamy Samory Touré et de Alpha Yaya, deux autres grands résistants à la pénétration française.

Notes
1. On apprendra plus tard que le roi Fahd d'Arabie Séoudite avait envoyé son avion-hôpital, sur requête du roi du Maroc dont les médecins, dépêchés sur place, s'étaient déclarés impuissants devant la rupture d'anévrisme de Sékou Touré et l'insuffisance des installations hospitalières locales.
2. Théologiens musulmans.
3. C'est sans doute l'un des porteurs qui sera à l'origine de la rumeur selon laquelle le, cercueil était beaucoup plus lourd que ne l'était le président, d'où l'idée que l'on avait remplacé le cadavre par des cailloux.


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