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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Déchirure

La vie nous habitue à la mort par le sommeil. La vie nous avertit qu'il existe une autre vie par le rêve.
Eliphas Lévi.

Conakry et Haute-Guinée, août 2002

Nadine a fait la nuit dernière ce qu'elle appelle un cauchemar, mais que je qualifie, moi, d'avertissement. Elle a vu un énorme chat, la gueule grande ouverte, et du fond de cette gorge sortait la voix de son mari disant :
— Je ne sais pas encore comment, mais je vais te faire payer ce que tu m'as fait !
Le matin, elle s'étonne, s'inquiète et cherche une explication.
Je lui demande ce qu'elle a pu faire à son mari … Elle me répond :
— A part t'aimer toi, je ne vois pas ce que j'ai pu lui faire … Et ce serait un comble que, trente ans après sa mort, il soit jaloux de toi !
Nous avons ri ensemble, mais moi je sais qu'un mort qui menace à travers la gorge d'un félin, c'est une affaire de sorcellerie.
Je la rassure en lui disant que, de passage à Tokounou, nous irons consulter l'homme qui sait si bien interpréter les rêves. Elle oublie ses inquiétudes, mais, la nuit suivante, je rêve que mon père — mort en 1948 — m'appelle pour que je vienne auprès de lui. C'est sûr : il m'annonce ma fin prochaine.
Le 27 juillet 2002, la délégation de Guinée-Solidarité — composée de Bernard et Catherine, venus de Strasbourg, Nadine et moi-même — se met en route pour une longue tournée d'inspection. Nous nous arrêtons à Tabouna où se trouve une mosquée réputée pour attirer les bénédictions sur les gens qui viennent y prier. Je me joins aux fidèles : je vais avoir besoin de la grâce de Dieu !
Le lendemain, alors que mes trois amis passent la nuit au monastère des Bénédictines à Friguiagbé. Je réunis chez ma mère, à Kindia, une quinzaine de personnes pour lire l'intégralité du Coran aux intentions que j'indique : la paix pour moi-même et un bel avenir pour la Guinée-Solidarité de Nadine. Je distribue mes habits et ne garde que mes vêtements de voyage.
Vous trouvez peut-être cela exagéré, mais je prends toujours très au sérieux les enseignements oniriques et je sais interpréter les signes depuis longtemps. Même si je me sens en pleine forme, je sais que mon heure ne va pas tarder et je dois m'y préparer sans mot dire.
A Tokounou 1, le 1er août, je vais voir Karamoko Diallo, le sage qui manie la clé des songes d'autrui avec une incomparable précision. Je lui raconte le rêve de Nadine. Il me confirme que le rêve me concerne, moi, et que je vais « très rapidement faire un très long voyage », autrement dit passer de l'autre côté.
Il est 16 heures. Nous allons à la tombe d'Abdoulaye placer la pancarte que Nadine tient à mettre au milieu du carrefour : en venant de Kankan, en effet, le verger de manguiers sur la gauche dissimule l'endroit aux regards. Cette pancarte, c'est moi qui l'ai fait confectionner en donnant à fondre au soudeur la chape de mon vieux climatiseur. Nadine, qui aime les symboles, semble en avoir été très touchée.
Nous arrivons à Kankan à 20 heures et allons directement au Centre d'accueil de l'évêché où trois chambres nous ont été réservées. Je n'ai pas faim et dis à mes compagnons que je préfère dormir. Après le dîner, Nadine monte me demander si je n'ai vraiment besoin de rien. Non, de repos seulement. Elle veut savoir ce que le vieux de Tokounou a dit de son rêve, mais je temporise :
— Écoute, je ne vais pas t'en parler comme ça, dans un couloir ! On en discutera plus tard.

Note
1. Sous-préfecture de Haute-Guinée, à 110 km de Kankan (voir annexe I).


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