webGuinée
Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Dernière demeure

Je flotte au-dessus des hommes qui franchissent le portail avec le cercueil. Ils empruntent le chemin rouge qui mène à Dalaba-Misiide, avant de tourner à droite vers le Jardin Chevalier, que Nadine appelle le Jardin-canneliers … Puis le convoi se dirige vers la porte du cimetière familial. Vraiment, mon père avait bien choisi l'endroit pour y implanter sa descendance. Le cimetière ne dépare pas l'ensemble de la concession si paisible. Les hommes me déposent tout près des tombes jumelles de ma belle-soeur Aissatou et de sa fille, mortes voici deux ans lors d'un accident sur la route de Mamou. Ils me sortent du cercueil. Je vois ma dépouille dans une natte neuve qu'ils déroulent lentement. Ils me prennent avec douceur et me déposent délicatement dans la fosse, sur mon flanc droit, la tête tournée vers La Mecque. L'oncle El Hadj Dardaye arrange le linceul pour qu'il ne me serre pas trop : dans une semaine en effet, mon corps gonflé basculera tout seul pour m'amener à regarder le ciel.
Chacun des assistants pousse un peu de terre sur moi, en s'aidant des deux mains. Et je reconnais ceux à qui on passe la pelle : le fidèle Samba, les yeux brillants de larmes, celui-là même qui me portait sur le dos quand j'allais à l'école primaire, alors pourtant qu'il n'a que deux ans de plus que moi ! Et Vieux Barry, mon ancien chauffeur au ministère, qui pleure qu'il a perdu son père. Mon neveu lbrahima joint sa jeunesse à l'ardeur mécanique du chagrin des vieux et, à eux trois, la fosse est vite comblée. La terre continue à s'amonceler au-dessus de ma dépouille, qui sera tranquille à l'ombre des branches de ce soumbala. Je suis reconnaissant à Nadine de m'avoir ramené chez moi. Si elle n'avait pas été présente à mes côtés, les chrétiens m'auraient sûrement enterré à Kankan.

Au retour des hommes, je demande si je peux aller voir la tombe de Mouctar. Son frère professeur m'y conduit avec quelques parentes qui, comme moi, n'ont pas eu le droit de pénétrer dans le cimetière pour l'enterrement. M'accompagnent aussi les amis strasbourgeois et la délégation envoyée par l'évêque de Kankan. Le chemin qui mène au cimetière court tout rouge dans le verdoiement des herbes et des frondaisons : toute l'année, c'est vrai, Dalaba est enchâssée dans une oasis de végétation, mais en hivernage, la verdure y est toujours en crue. Dans l'enclos, je m'étonne de l'ordre qui règne : d'habitude, les cimetières musulmans me navrent par leur apparence délaissée. Ici, certaines des tombes sont matérialisées par un pourtour en carrelage blanc et, à la tête, une plaque indique le traditionnel « Ici repose… ». La famille, dit le frère, en fera de même pour Mouctar. Et je sais que, sur le dessus aplani de la sépulture, on ne mettra pas de dalle, rien que du gravillon, pour qu'au Jugement Dernier le corps puisse se lever plus facilement…
Sur les tombes voisines de deux femmes accidentées de la route, de jeunes pousses de fougères se dressent vers le ciel, toniques et juvéniles. Face à Mouctar se trouve un beau cytise, dont les grappes jaunes vont ensoleiller le lieu à la prochaine saison sèche. Au-dessus de la tombe fraîche, un bel arbre étend sa ramure. J'en demande le nom. Le professeur s'informe et quelqu'un répond :
— En pular, c'est un soumbala, Madame.
Le mot m'enchante et je souris au souvenir de ma deuxième fille, Sonna, qui à l'école primaire, avait mimé une comptine africaine dont le refrain disait précisément :
— Soum-hala zoum - balazoum -ha ! ha !
La petite s'était taillé un franc succès en se dandinant comiquement, les mains sur les hanches, et en ponctuant, le ventre en avant, son ha ! ha ! du soumbala-zoum.
Tu aurais aimé la voir ce jour-là… Mouctar, je viendrai te rendre visite ici pour savourer la quiétude alentour et planter les pervenches de Madagascar, roses et blanches, que tu aimais voir toujours fleuries dans notre jardin de Mali.

Tu as été pour les cordes de mon âme
Le vent du soir qui passe en murmurant.
Hugo von Hofmannsthal

Note
1. Moktar, l'Élu en arabe.
2. Ô Dieu! Mon oncle s'en est allé !


Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.