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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Le 18 octobre

Voici les pas d'un homme qui a marché toute la nuit.
Voici l 'aube annoncée par le roulement d'une porte qui s'ouvre
Sur des yeux calmes,
Voici au loin le bruit d'un moteur
Voici que personne n'ose plus penser
C'est le temps des fusillés.
Fresnes, 1944, André Verdet 1

Kindia, octobre 1971

Depuis cette terrible nuit du 30 au 31 juillet 1971, nous voyons finir le soir avec effroi. Pour tout homme normal en liberté, la tombée de la nuit est synonyme de repos réparateur, savouré d'avance. Mais pour le détenu de Sékou Touré, l'arrivée de la nuit prélude à toutes les angoisses, et surtout à celle d'être envoyé au peloton d'exécution. Car, à Boiro comme à Kindia, les fameux « transferts » se font nuitamment.
C'est pourquoi le prisonnier prie dès le crépuscule et jusqu'à ce qu'il tombe de fatigue : il ne veut pas que cette mort le prenne par surprise. Il s'y prépare toutes les nuits. Et ne croyez pas que, pour prier, il faille faire des ablutions dans les règles : ici la propreté corporelle est impossible, physiquement impossible.
Votre slip est plein de vieux sperme séché et même votre gamelle de riz a une odeur d'urine ! Mais le détenu guinéen connaît bien la pureté du coeur, oui, et il pourrait valablement adresser sa prière à Dieu même s'il était placé dans la bouche d'un cochon rouge, car « la pureté tient à l'homme et non au lieu », comme le dit Amadou Hampâté Bâ… Au petit matin, le détenu s'endort, soulagé de n'être pas mort. Il sait qu'il est sauvé et qu'il va vivre un jour de plus.
Toutefois, ce soir du 18 octobre 1971, tout le camp est inquiet. Vers 17 heures, dans chaque cellule, on a « prélevé » plusieurs prisonniers, qu'on a regroupés dans les cellules voisines 5 et 6. Rien que dans la salle TF où je suis, on en a sorti dix-huit pour les rassembler dans une cellule d'attente. Le commandant Siaka est venu en personne voir les pensionnaires des deux cellules. Il a posé la question classique :
— Comment ça va ici ?
Les détenus se sont plaints d'être serrés :
— On n'arrive même pas à se coucher tous en même temps, a dit l'un d'eux.
— Ça va passer, les a rassurés Siaka d'un ton paterne.
On a vu aussi les gardes apprêter des fils électriques en les coupant par unité de deux mètres de long environ. Puis, ils ont fait déshabiller les détenus regroupés et leur ont attaché mains et pieds avec ces fils électriques, en serrant bien les liens. Les pauvres attendent, dans l'angoisse, leur « transfert » nocturne.
Les « provisoirement sauvés » entendent monter du groupe les versets coraniques que l'on récite habituellement pour les mourants. Nos lèvres marmonnent des« Amin» de compassion. Vers 22 h 30, grand branle-bas autour des bannis : les lumières zébrantes des lampes-torches et les bruits de brodequins n'augurent rien de bon. Les gardes ouvrent la porte et sortent chaque détenu en le prenant par derrière, en le traînant le dos devant. Nous, les détenus chanceux qu'on a laissés cette nuit dans nos geôles, avons vu depuis les trous des portes, nos co-celluliers en slip regroupés dans la cour. On les a lancés dans un camion, comme des poulets, et le véhicule est sorti par le grand portail en fer. Un quart d'heure plus tard, on a entendu de longues rafales trouer le silence de la nuit de Kindia. Une demi-heure plus tard, les gardes sont revenus, portant des pioches couvertes de terre et qu'ils ont lavées dans la cour, sous nos yeux horrifiés.
Des rumeurs courent de cellule en cellule : les fusillés de cette nuit sont en réalité des sacrifices humains, choisis pour une raison bien précise que chacun s'évertue à deviner. Qu'est-ce qui a bien pu se passer un 18 octobre ?
Je sais par exemple que les exécutés du 2 août 1971 ont été sacrifiés pour commémorer l'élection de Sékou Touré comme conseiller territorial de Beyla en 1953, événement qui marqua le début de la carrière politique du Responsable qui allait devenir suprême. Et je me souviens bien qu'en 1967, c'est le 2 août aussi qui, pour les mêmes raisons, avait été choisi comme date fétiche pour lancer la fameuse « Révolution culturelle » à Kankan.
Mais le 18 octobre, à quoi cette date peut-elle correspondre 2 ?
Il s'agissait de la date de naissance de Félix Houphouët-Boigny, né le 18 octobre 1905. « Les voyants avaient convaincu Sékou Touré qu'en sacrifiant autant de cadres que le président ivoirien avait d'années d'âge, le jour anniversaire de sa naissance, cela entraînerait irrémédiablement sa chute », rapporte Porthos dans son livre La Vérité du Ministre, op. cit.
Sékou n'eut aucune difficulté à trouver les 66 détenus à sacrifier pour neutraliser le leader ivoirien, alors ennemi public numéro un du dictateur guinéen. Parmi les sacrifiés figurent :

  1. Capitaine Baldé Abdoulaye, directeur de l'École militaire
  2. Diallo Alpha Amadou, ministre de !'Information
  3. Barry Mody Oury, fils de l'almamy de Mamou
  4. Diallo Souleymane, dit Yala, directeur des Prix et Conjoncture
  5. René Porri, chef milicien de Conakry II
  6. Missa Kourouma, ex-Fédéral de Macenta
  7. Coumbassa Abdoulaye, commissaire de police chargé de la sécurité de Kwamé N'Krumah
  8. Touré Sékou Sadibou, industriel directeur de l'usine Fruitaguinée
  9. Ghussein Fadel, administrateur des impôts
  10. Diop Tidiani, directeur administratif de Fria
  11. M'Baye Cheick Oumar, ambassadeur
  12. Baldé Oumar, ingénieur de l'Organisation des États riverains du fleuve Sénégal
  13. Sylla Fodé Saliou, magistrat
  14. Condé Émile, gouverneur et ancien ministre
  15. Bama Marcel Mato, ministre de l'intérieur
  16. Bangoura Karim, ministre des Transports et ex-ambassadeur aux États-Unis
  17. Barry Cellou, inspecteur des douanes
  18. Diallo Souleymane, ex-ministre du Commerce extérieur
  19. Koïvogui Massa, planteur
  20. Aribot Souleymane dit Soda, planteur
  21. Sow Mamadou, ministre du Plan
  22. Barry Abbasse, douanier
  23. Sassone André, restaurateur, témoin de mariage de Sékou Touré.

Les détenus choisis à Kindia auraient été enfermés vivants dans des sacs et attachés aux arbres. Deux équipes situés l'une dans la forêt, l'autre sur le chemin, auraient procédé à des tirs simultanés.

Notes
1. Extrait du poème « Cellule 487 », La Résistance et ses poètes, Seghers.


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