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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Envie de vivre

Allons, réveille-toi, prends Les chemins de la vie. Celui qui dort, la vie ne l'attend pas.
Abou Al Kacem Chabbi 1
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Prague, 1974

Depuis l'annonce de la mort de Mouctar, Milena ne se reconnaît plus. Auparavant, lorsque l'amour de son mari la protégeait encore, elle passait au travers de la vie, de ses douceurs comme de ses frayeurs. Elle n'ignorait pas les sentiments pour les autres hommes, non, il lui arrivait même d'être effleurée au passage par le virus de l'amour, mais elle ne le laissait pas prendre possession d'elle-même. Alors l'autre, déçu ou lassé, passait définitivement son chemin. Habité, à son insu même, par un amour fantôme, son coeur ne pouvait pas accueillir de visiteur sans le ressentir comme un intrus, encombrant, indésirable, à évacuer sans tarder pour retrouver la sérénité. Comment songer à être heureuse dans les bras d'un autre homme, quand le premier l'habite encore, que sa vie à lui palpite toujours dans son corps à elle ?
C'est ce qui, jusqu'ici, l'a protégée de l'amour de Jan, qu'elle a connu écolier et qui, pourtant, a pris dans sa vie une place qu'elle ne soupçonne pas encore. Bien sûr, l'envie du bonheur, et du bonheur par un homme, la possède toujours, mais jusqu'à présent le seul souvenir du bonheur lui avait suffi pendant ces longues années de famine. Aujourd'hui cependant, depuis qu'elle a appris la mort de Mouctar, Milena ressent cette envie de bonheur avec plus d'acuité. Un désir fou la pousse à s'abandonner à la douceur de la présence de Jan. Non, cet homme ne l'a jamais habitée comme le mort, c'est vrai, mais il est là, devant elle, avec sa patience, sa jeunesse et son infinie compassion. Il voudrait combler de sa présence toute l'absence creusée ces dernières années dans la vie de son aimée. Oui, Mouctar l'habite toujours, mais Jan l'émeut. Et c'est bon, très bon. Quand il arrive, il a une gentille façon de lui dire, avec une tendre sollicitude :
— Alors ? Pourquoi cet air triste aujourd'hui ? Qu'est-ce qui ne va pas ?
Comme si elle n'avait qu'à lui confier sa peine pour qu'il trouve le moyen de l'alléger. Et lui en parler la soulage en effet. Elle sent la vie lui revenir, comme si une graine de résurrection poussait en elle.
Sa vieille amie, Jarmilka, la grand-mère de Jan justement, ne s'y est pas trompée. Elle trouve Milena changée, avec un air de printemps sur le visage. — Même ton corps a l'air plus léger, lui dit-elle en riant (Milena a tendance à grossir depuis son expulsion de Guinée).
Jarmilka voudrait bien que son amie cesse de revivre indéfiniment le passé comme elle a souvent l'air de s'y complaire :
— Vis, bon sang, comme une femme de ton âge, lui conseille Jarmilka, qui est une femme rieuse et chaleureuse. On n'a qu'une vie, tu sais !

Notes
1.Poète tunisien. Extrait de O, fils de ma mère, Diwan, traduit par Ahmed Ben Othman.


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