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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Les exigences de la Révolution

La peur de perdre le pouvoir corrompt ceux qui l'exercent, et la peur des matraques corrompt ceux qui y sont soumis.
Aung San Sun Kyi
Birmane, prix Nobel de la paix

Conakry, 6 janvier 1971

Mouctar ne dort pas quand il entend les godillots des gardes heurter la porte de la cellule. Car même la nuit la Révolution est en marche. En jeep russe et en tenue kaki. Normal, « car elle est exigence », répètent inlassablement les militants du Parti à la suite de leur Responsable Suprême, Sékou Touré. La lumière d'une lampe-torche l'aveugle un instant avant qu'un homme âgé, gêné de ne porter qu'un slip, ne soit brutalement poussé sur les trois codétenus.
— Pardon, marmonne-t-il d'une voix cassée.
Mouctar a pitié du vieux bousculé par la Révolution. Lui, au moins, il était jeune quand il avait été arrêté le 6 janvier 1971.
Ce matin-là avait pourtant son air habituel : il partait au bureau et, pendant qu'il démarrait la voiture, Milena avait couru pour lui souhaiter son anniversaire et lui dire de rapporter des oignons à son retour. Des oignons ! On ne peut pas dire que les derniers mots de sa femme aient été romantiques …
Vers 11 heures avait lieu la réunion du fameux CUP, le Comité d'unité de production que le Parti avait créé dans chaque entreprise, chaque école, chaque ministère (que diable produit-on dans un ministère ?). Le CUP délibérait ce jour-là des sanctions que le peuple devait infliger aux traîtres mercenaires qui, un mois plus tôt, avaient débarqué pour renverser le régime populaire et révolutionnaire de Guinée. Son président n'était qu'un simple projectionniste à la Régie guinéenne du Cinéma, mais il était instructeur dans la milice et avait du poids dans la police politique. Il fit un tour de table et interrogea un à un les cadres du ministère sur le degré de sévérité du châtiment à réserver aux coupables. Tour à tour, le chef de cabinet, le directeur de l'information, le directeur de la radio, entre autres, donnèrent leur point de vue. L'un proposait la perpétuité, l'autre la pendaison. Un troisième préférait jeter ces valets de l'impérialisme dans des fûts de goudron incandescent.
Quand son tour arriva, Mouctar hésita :
— Je pense à cinq ans de prison …
Ce fut un tollé, que couvrit la voix présidentielle :
— Quoi, mais c'est contre-révolutionnaire, ça ! Ces traîtres méritent la mort, c'est sûr. Il faut les fusiller !
Ses collègues s'empressaient d'approuver la décision générale quand on frappa à la porte de la salle. Deux militaires entrèrent avec déférence, un papier à la main :
— Thierno Mouctar Bah ?
L'intéressé se leva.
— Suivez-nous !
Au dehors stationnait une jeep russe avec quatre miliciens en armes.
Voilà, c'était son tour. Il était arrêté ! Depuis deux jours, il avait le pressentiment qu'on allait le mettre là-dedans, lui aussi. Il n'avait rien sur sa conscience politique, non, mais tous ceux que la Revolution plaçait sous les verrous étaient forcément coupables de quelque chose. Et lui, ses origines familiales féodales et son mariage avec une étrangère le désignaient d'emblée à la vindicte du Parti.
Juste avant l'agression portugaise du 22 novembre dernier, il avait rêvé que l'on creusait partout dans Conakry des trous qu'il s'évertuait à boucher en vain. Et à Prague, une voyante ne lui avait-elle pas prédit la prison ?
L'avant-veille même, l'une de ses belles-soeurs avait voulu le mettre en garde. Depuis l'enfance, Mouctar détestait cette femme. Elle était alors la préférée, la baata de son mari, tout-puissant chef de canton de Dalaba, elle régnait en souveraine redoutée et dictait sa loi, impitoyablement. Elle forçait les gens à lui acheter à crédit les pagnes qu'elle rapportait de la capitale.
Dès que le « client » tardait à rembourser sa dette, elle le faisait enfermer dans une cellule qu'elle possédait dans la concession familiale de Tinka. Bien souvent, c'était son mari qui payait la dette à la place du débiteur, pour que celui-ci recouvre la liberté.
Elle se fit aussi construire à Conakry plusieurs villas, à l'aide d'une main-d'oeuvre composée exclusivement d'esclaves amenés de Dalaba.
Lorsque Mouctar était collégien, il avait eu l'audace d'affronter cette reine et alla même un jour jusqu'à la frapper du revers de la main. Elle ne lui pardonna jamais ce crime de lèse-majesté.
A Conakry, en 1971, elle était très liée au pouvoir et on murmurait qu'elle faisait partie des services de renseignements 1.
Chaque année, c'était elle qui encadrait les pèlerins guinéens allant à La Mecque. Or, ce mardi 5 janvier 1970, Mouctar accompagnait sa mère en partance pour l'Arabie Saoudite précisément et, dans la cohue de l'aérogare, la belle-soeur lui rappela d'abord qu'il avait été le seul à la frapper à Dalaba, mais qu'il ferait mieux d'aller brûler tous les papiers en sa possession qui pouvaient concerner des Allemands 2 ! Il avait été étonné de ces propos, mais les avait cependant pris très au sérieux car la femme était proche du pouvoir, donc sûrement bien renseignée 3.
Milena avait passé des heures à déchirer des documents que la police politique, qui perquisitionnait partout sans prévenir, aurait peut-être jugés « compromettants ». Et heureusement car, dès après l'arrestation de Mouctar au bureau, la jeep avait foncé à la maison et stoppé net dans la cour en faisant crisser les pneus. Le chien Tarzan avait bondi et les militaires de crier :
— Tenez le chien, sinon on l'abat tout de suite !
Et ils s'étaient répandus dans la maison pour ouvrir tous les placards, tous les tiroirs et fouiller partout pour trouver des preuves de sa culpabilité.
Mouctar, c'est vrai, avait eu plusieurs avertissements.
D'abord, la belle-soeur détestée avait insinué qu'il était en danger. Les femmes savent toujours tout avant les hommes, Wallahi ! Peut-être parce que la Révolution est une femme, ou parce que Sékou leur a demandé d'être particulièrement vigilantes et de ne pas hésiter d'abord à prendre le fusil pour tuer leur mari, si elles pensent qu'il peut être contre-révolutionnaire, ensuite à rendre compte à la Permanence du Parti. De même, le marabout très érudit consulté tous les dimanches avait rêvé que Mouctar lui donnait un beau fusil, mais quand il avait ouvert le fusil, l'intérieur était tout sale. Il avait dit à son client qu'il allait faire à ce sujet un travail dont il lui donnerait le résultat au bout de trois jours. Mouctar revint au jour dit. Le marabout avait refait le même rêve, mais tiré cette fois sept coups de feu. Une jeune femme au teint clair portant un bébé au dos lui avait dit alors :
— Voilà qui suffit maintenant.
Et l'érudit de conseiller à Mouctar de se promener dans Conakry en tirant des coups de feu … Facile à dire mais, après le débarquement du 22 novembre, la capitale était comme une ville assiégée, truffée de militaires en armes et de jeeps russes en patrouille.
Mouctar réussit pourtant à lâcher trois coups de fusil en roulant à bord de sa voiture personnelle.
Sa propre mère aussi était inquiète. Elle avait fait venir l'un de ses frères, prétendument grand marabout, pour garantir la protection de son fils. Mouctar avait dû louer une chambre en ville pour le spécialiste et acheter la natte pour qu'il puisse commencer ses prières 4.
Oui, c'est vrai, il avait été averti d'un danger, mais sans pouvoir l'éviter. Cependant, il était confiant : le marabout était certain que son client se sortirait des difficultés et, surtout lui, Mouctar, n'avait rien à se reprocher. Il était toujours présent aux réunions obligatoires chaque semaine, il avait toujours fait consciencieusement son travail de technicien et s'était bien gardé de fréquenter des étrangers, même si son travail à la Régie l'avait souvent amené à côtoyer des Allemands de l'Ouest.
Or, depuis le débarquement guinéo-portugais du 22 novembre 1970, la terreur régnait dans le pays. Seuls les Portugais, bien organisés, avaient atteint leur objectif : attaquer le camp où se trouvaient leurs ressortissants faits prisonniers par les guérilleros d'Amilcar Cabral 5 et les ramener au pays sur des bateaux ancrés au large pendant la nuit. Le malheur voulut qu'une poignée de soi-disant opposants à Sékou Touré se joignent aux assaillants pour tenter de renverser le régime : dans l'impréparation la plus absolue, dans l'ignorance totale des réalités du terrain (l'un des groupes de choc prit même d'assaut l'ancienne radio vide alors que, quelques semaines plus tôt, le gouvernement avait inauguré à grand tapage les nouveaux locaux !), voilà que cette bande d'irresponsables venus libérer

Notes
1. Il est des catégories de gens nuisibles en toutes circonstances : les mêmes qui encourageaient le colonialisme dans ce qu'il avait de plus mauvais étaient ceux qui aidaient le dictateur dans son sale travail. Le parti des salauds est toujours le parti le plus solide.
2. Les Allemands de l'Ouest étaient dans le collimateur de Sékou Touré pour des raisons externes et internes (ils avaient soutenu des civils (Keita Fodeba) et des militaires [Kamou Biabry] (Kaman Diaby) réputés hostiles à Sékou, ils faisaient partie du Bloc occidental impérialiste).
3. Après l'arrestation de Mouctar et d'autres membres de la famille la dame reçut un papier de Sékou Touré l'autorisant à aller prendre tout ce qui se trouvait dans la concession à Tinka. Elle s'y rendit avec un camion et emporta toute la vaisselle de valeur, les ustensiles de cuisine, plusieurs armoires, réfrigerateurs et divers objets anciens, cadeaux des gouverneurs et commandants coloniaux.
4. Quand le marabout fut averti de l'arrestation de Mouctar deux jours après son installation, il laissa sur place natte et livres saints, et s'enfuit sans demander son reste, de peur d'être accusé de complicité !
5. A Conakry se trouvait le quartier général de la guerre de libération du PAIGC (Parti africain de l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert) contre les colons portugais de la Guinée portugaise voisine (aujourd'hui Guinée-Bissau).
6. Autre appellation laudative de Sékou Touré.
7. Appellation péjorative des Guinéens de l'extérieur, de la diaspora de l'émigration. On dit aussi « les diaspos ».
8. Voir ci-dessous l'annexe 4 : Plan du Camp Boiro.

Annexe 4. Plan du Camp Boiro

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