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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Factions

La religion d'un homme est dans son coeur.
Aphorisme toucouleur

Depuis 1976, je fais partie de l'équipe des cuisiniers de la prison de Kindia. En effet, « la cuisine » — c'est un bien grand mot pour cet espace de la salle 2 comportant un bassin en pierre avec une fontaine — a été laissée depuis peu à l'usage des détenus politiques qui doivent eux-mêmes préparer leurs repas avec les ingrédients apportés par les gardiens. Et tout le problème est là car la Révolution n'est pas encline à gâter ses « agents de la cinquième colonne », c'est le moins qu'on puisse dire … Les gardiens reçoivent régulièrement des autorités des cartouches pour aller chasser les phacochères, ces cochons sauvages si nombreux dans la région de Madina-Oula, proche de Kindia. L'autre jour, on a enfermé un paysan de cette même région, qui avait acheté une cartouche à un militaire, pour chasser le phaco, lui aussi. Le pauvre a été fusillé presque aussitôt et le ministre Alaphaix Kourouma envoyé pour assister à l'exécution. Oui, les phacos sont légion par ici et nous, les cuisiniers, nous voyons souvent arriver ces monstres, noirâtres de poil et de chair, qu'il faut d'abord dépecer dans les règles.
On s'y attelle à plusieurs, sous les yeux inquisiteurs de compagnons intéressés par les préparatifs et salivant d'avance à l'idée du résultat dans les gamelles. Cependant, les apprentis bouchers n'ont rien de spécialistes et il nous arrive de laisser échapper des morceaux, qu'il faut prestement ramasser dans la poussière, puis laver avec l'eau parcimonieuse des cuvettes. Les détenus surveillant les opérations, dont Bakary-Confection, s'indignent de cette désinvolture à l'égard de la précieuse pitance et morigènent les dépeceurs :
— Mais fais attention ! Tu salis notre phaco !
Sur la question épineuse de la viande de phaco, la prison de Kindia est cruellement divisée. Il y a les intransigeants qui ne peuvent même pas envisager de toucher, à plus forte raison de mâcher, cette viande maudite pour un musulman bon teint.
Devant ces victuailles du diable, ils préfèrent dépérir d'inanition, physique et mentale, plutôt que se souiller pour l'éternité. Face à eux campent les inconditionnels de la survie : les prisonniers ont faim et tout est bon pour assouvir l'infini de cette faim, le premier devoir des détenus étant de se sustenter pour s'en sortir. Donc pas question de se priver de ce qui est mis à leur disposition, même contre les enseignements du Prophète. Le péché incombe aux bourreaux, pas aux victimes, c'est évident ! Entre ces deux extrêmes se situe la catégorie pléthorique des indécis, de ceux qui, certes, sont croyants depuis toujours et, souvent, pratiquants depuis le début de leur incarcération, mais pour qui il faut bien vivre et donc manger ce qui se trouve offert à leur appétit…
Lorsque les cuisiniers doivent préparer un phaco, Mouctar demande donc à la cantonade :
— Alors, qui mange du phaco ?
Des mains se lèvent d'emblée, sans hésitation. D'autres restent collées contre la culotte bleue de l'uniforme. Les indécis qui ont déjà l'eau à la bouche devant cette chair fraîche annoncent d'une voix faible :
— Moi je ne prendrai que le jus, pas la viande …
Le problème pro- ou anti-phaco divise tellement les détenus que les vieux décident de constituer une délégation pour aller conseiller un à un les internés afin de les éclairer sur les préceptes et les interdits de l'Islam. Dans la grande salle TF de Kindia, où se trouvent rassemblés plusieurs dizaines de prisonniers politiques, la délégation se transporte de natte en carton d'emballage servant de grabat aux pensionnaires, et parle d'abondance à chacun :
— Tu es le fils d'Untel, nous connaissons ton père, nous connaissons ta mère, tu es de bonne famille, tu dois rester un bon musulman. Pour l'amour de Dieu et de ton père, ne mange pas de ce cochon ! Tu sais que la sourate An-nisâ [les Femmes] donne la liste des interdits : les jeux de hasard, le cochon, l'alcool qui contient l'utile et le nuisible et la sourate Al-Mâidat [la Table] réitère l'interdiction du cochon. Nous venons t'en prier : ne te laisse pas entraîner à l'irrémédiable.
Et ainsi de suite. L'accueil réservé aux membres de la délégation qui se partagent les visites aux détenus, par affinités ou par connaissances amicales, est mitigé. Certains se rangent à l'avis des vieux. D'autres se révoltent. Les plus raisonnables se placent sur le plan de la discussion théologique : — Chacun sait que lorsque le croyant est poussé par la nécessité et non par le désir de se satisfaire, il peut transgresser la loi de prohibition. Le Coran dit clairement que si quelqu'un est contraint par la faim, sans inclination vers le péché, alors il peut déroger à la règle et savoir qu'Allah est pardonneur et miséricordieux. Notre religion autorise donc bien le musulman à enfreindre l'interdiction lorsque sa vie est en danger et nous sommes tous dans ce cas ici, dans ce camp de la mort !
— Moi, je dis que même si on t'égorge là, tout de suite, je jure que je mangerai tes boyaux, wallahi!
— D'ailleurs, ce n'est pas le phaco noir qui a pissé sur le Prophète, c'est le cochon rouge ! Donc celui-ci, on peut je manger ! lance avec agacement l'un des futurs convives.


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