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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Une femme à venir ?

L'oeil ne voit pas ce qui le crève.
Aphorisme pular

Camp Boiro, 1973

Comme souvent, j'ai rêvé de notre concession familiale à Dalaba. Plus précisément de l'arbuste que mon père avait planté au pied de l'escalier menant à sa villa. Je crois que c'est l'un des derniers arbres qu'il a introduits chez nous, une sorte d'if dont lui avait fait cadeau l'un des nombreux Européens qui fréquentaient notre habitation. Ou peut-être l'if venait-il du Jardin Chevallier tout proche, qui contient bien des variétés exotiques d'Europe. Toujours est-il que c'est cet arbrisseau que je vois dans mon rêve au Camp Boiro.
Je m'approche de l'arbre que j'aperçois bouger doucement, en un mouvement de spirale. Au fur et à mesure que je progresse, voilà que le feuillage, comme aspiré par une force invisible, se met à tourbillonner de plus en plus vite. Le ciel est tout bleu au-dessus et je me sens comme emporté, transporté.
Intrigué, j'avance avec curiosité quand, d'un seul coup, la frondaison toupie se transforme en une belle jeune fille très noire, vêtue seulement de ce petit pagne court, en coton blanc, que les femmes africaines ont coutume de porter sous leur tenue. La fille est tout à la fois altière comme une princesse lointaine et aérienne comme une danseuse. Ses yeux sont deux braises incandescentes et je brûle de m'y chauffer … Je me précipite pour la toucher, mais elle s'enfuit et le tourbillon s'évanouit. C'est fini, elle a disparu, tout devient sombre et je reste seul avec une peine noire, infinie, qui me réveille.
Quel rêve magnifique j'ai fait là ! Je reste toute la matinée imprégné de son atmosphère. Il me faut absolument savoir ce qu'il signifie. Par l'intermédiaire de Camara Ibrahima, qui a la possibilité de circuler dans le camp, j'envoie une note à la cellule 32, à Karamoko Dardaye, le célèbre marabout de Diari que Sékou Touré a fait arrêter, lui aussi. Je dis à Camara de lui raconter ce songe merveilleux, dont j'ai l'edprit et le corps tout empli encore.

[Erratum. — Karamoko Tierno Dardaye était de Moromi, Koubia. — Tierno S. Bah]

L'interprétation de Karamoko me stupéfie : c'est Cheytane (Satan) qui m'a dicté ce rêve, il faut me méfier de cette belle femme noire ! Il est évident que toute l'inspiration de ce songe est l'affaire du démon et l'enseignement à en tirer est clair : se tenir à l'écart de ce qui pourrait y ressembler de près ou de loin …
Mai non ! Comment est-ce possible ? Allons donc, une vision aussi fantastique ne peut pas être mauvaise ! Le vieux est certainement fatigué par ses années de détention. De mon côté, peut-être l'absence de toute présence féminine ici m'est-elle source d'hallucinations. Ce dont je suis sûr, c'est que j'ai toujours aimé la ramure de cet arbre.
Peut-être mon père veut-il me transmettre un message ? Qui sait ? Peut-être s'agit-il d'une femme qui m'est destinée ? Plus j'y songe et plus je suis convaincu que le vieux marabout se trompe. Il ne connaît pas tout le bien qui s'attache à nos maisons de Dalaba et le vieil if ne saurait me vouloir du mal.


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