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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Une femme neuve

Une perle est un temple édifié autour d'un grain de sable.
Khalil Gibran1

Conakry-Labé-Dalaba, 1979

La solitude de l'homme ou de la femme est un péché en pays d'Islam. Mouctar doit prendre femme puisque Milena n'est plus la sienne. La solution la plus simple est de reprendre en héritage, selon la coutume, l'une des veuves de frères morts. Le problème est qu'à sa sortie de prison, Mouctar s'est aperçu que personne ne disait avec certitude que ses frères étaient morts en détention. Cependant, comme la coutume autorise un frère à épouser sa belle-soeur en attendant le retour du mari absent de longue date, Mouctar a proposé, tout en sachant que ses frères avaient été fusillés dès juillet 1971, que les cadets se partagent les femmes des absents. La fille aînée de l'almamy de Mamou, consultée, se déclare disposée à l'épouser lui : elle a toujours eu beaucoup d'affection pour ce petit beau-frère de Dalaba. — Vois mes frères, dit-elle simplement à Mouctar.
Mais quelques jours plus tard, Mouctar apprend que la veuve vient d'être reprise par l'un de ses cousins. Bizarre comme la vie lui réserve de déceptions depuis sa sortie de prison …
Sa mère, inquiète de le voir seul et déprimé, lui propose diverses femmes. Mouctar les repousse avec hargne :
— J'ai assez souffert pour avoir gagné le droit de choisir ma femme moi-même !
Justement, ces jours derniers, il a revu plusieurs fois Saran, qui a insisté pour qu'ensemble ils rendent visite à son tuteur, Sékou Touré.
— Mais je n'ai rien à faire avec ce type-là ! se récrie Mouctar. D'ailleurs pourquoi le rencontrer ?
Ce matin, Saran insiste particulièrement :
— Le président veut nous voir, toi et moi. … ?
Ils se rendent à la présidence. Le Guide est en verve. Il prend Saran par les épaules et dit à Mouctar :
— Ma fille me dit qu'elle veut de toi !
Mouctar baisse les yeux. Le président insiste :
— Bah, je te la donne. Qu'est-ce que tu en penses ?
Bah donne sans chaleur son accord de principe à l'illustre entremetteur : celle-ci ou une autre, qu'importe désormais ? Il ne cherche plus l'amour, mais la stabilité à présent. Au moins les enfants vont-ils retrouver une mère de remplacement…
Nombre de parents de Mouctar sont hostiles à cette union : le passé de cette femme, qui lui colle à la peau, son ethnie malinké aussi, sont des éléments que la famille peule de Dalaba retient contre elle. Du coup, Mouctar est piqué au vif : Saran sera sa femme, même contre le voeu de sa propre mère ! Sékou a ordonné à ; Siaka Touré d'acheter les ustensiles de cuisine et le trousseau nécessaires à la future mariée. Le commandant en chef des camps de détention exécute les ordres en se rendant à l'entreprise Quincaillerie de Guinée. Un frère aîné et la mère de Mouctar, accompagnés de quelques notables, se transportent chez les parents de Saran à Labé.
Échange des colas traditionnelles. Accord des familles sur le mariage et fixation de la date. La signature a lieu à Labé le 17 février 1979. Saran est rayonnante de beauté.
La délégation entoure les mariés jusqu'à Tinka, où se déroule une grande et pompeuse cérémonie. Toute la famille de Mouctar y assiste. Les nyamakalas 1 virevoltent, tapent le djembé et grattent les violons peuls. Les griots vantent les hauts faits de la famille. Les réjouissances durent toute la nuit. Un moment, la jeune Maria entre dans la pièce où l'une des marâtres de Mouctar et son homme de confiance préparent un plat réservé aux mariés. La petite les surprend, visiblement, car ils restent muets de saisissement, bingawal 2 en l'air. Maria, inquiète, va prévenir sa grand-mère et celle-ci conseille aux mariés de ne pas toucher à ce plat-là. Saran, drapée dans son grand voile blanc, comme pour le mariage d'une vierge, est conduite dans la chambre de la vieille tante de Mouctar, Néné Fouta Barry. Et Mouctar est désormais prêt à relever le défi. Cette femme, sa femme, a souffert comme lui, dans le même camp de concentration.
Tous deux ont eu la chance inouïe de s'en sortir. Elle a quatorze ans de moins que lui et peut encore réussir de grandes choses … Il l'y aidera. Elle était collégienne au moment de son incarcération, à seize ans à peine. Il lui fera terminer ses études. D'ailleurs, n'est-ce pas aussi le voeu de son célèbre tuteur ?
Sékou Touré en effet a fait inscrire au lycée les cinq Amazones fraîchement libérées. Oui, Saran passera son bac, avec l'assistance de son mari. Il la conduira lui-même à l'école tous les matins et ira l'y rechercher tous les soirs, comme il le faisait pour ses propres enfants avant son arrestation. Saran ira à l'université aussi et Mouctar lui donnera une éducation digne de ce nom. Oui, il va réparer tout ce gâchis d'une jeunesse brisée, anéantie par la Révolution de Sékou. La pauvre fille a un mari désormais, un vrai, pas un Émile Cissé jouisseur et abusif ! Mouctar se sent plein de compassion pour sa jeune épousée.
Il en fera une femme neuve, une dame, une vraie. D'ailleurs n'en a-t-elle pas l'allure aujourd'hui, avec sa démarche si fière et son port de reine? « Une perle est un temple édifié autour d'un grain de sable », a écrit Khalil Gibran. Eh bien ! Saran sera cette perle, Mouctar le jure aujourd'hui devant Dieu et devant les hommes.

Notes
1.Troubadours
2. Grosse cuillère.


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