webGuinée
Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Filles de la Révolution

Ils sont comme des aveugles de naissance qui diraient que la vue n'existe pas parce qu'ils n'en ont aucune expérience !
Lobsang Rampa 1

L'imbécile est entré dans notre cellule en faisant, comme d'habitude, le coq nain prétentieux. C'est lui, paraît-il, qui s'est amusé, au début de notre incarcération, à organiser un simulacre d'exécution contre notre porte fermée. Plusieurs coups de feu nous ont fait sursauter et la peur nous a jetées les unes contre les autres, même celles qui ne s'entendent pas et se disputent toujours !
Car nous étions toutes rivales, nous les coépouses de fait du tout-puissant Emile Cissé. Bien sûr, il avait sa femme légitime, la petite-fille du dernier chef de Popodara. Mais nous, nous étions jeunes et jolies, venues des quatre coins de la Guinée. Et de toutes ses concubines, j'étais la préférée. Émile nous a vraiment choyées, d'abord comme élèves du Collège pilote de Kalédou, qui formait l'élite de la Révolution. Nous en étions les vigiles et c'est moi qui avais été élue chef des vigiles. C'était un collège extraordinaire, en pleine brousse, mais très bien organisé, pour l'internat notamment, et les filles y étaient particulièrement soignées.
Chaque élève avait un fusil et savait le manier, surtout les filles de dix et douze ans. Nous étions des tireurs d'élite. Je me souviens de la démonstration que nous avons faite lors de la visite officielle du président Kenneth Kaunda. Sékou Touré n'était pas venu. L'ex-président du Ghana, Kwamé N'Krumah, et le Premier ministre Béavogui l'avaient remplacé. Nous avons tiré sur nos cibles tout en dansant au son du djembé endiablé. Les spectateurs étaient terrorisés, vraiment, mais nous, on s'est bien amusées !
Quand Sékou venait à Labé, nous montions la garde, en treillis, cartouchières autour des reins et kalachnikov en bandoulière, devant les bâtiments où le Responsable tenait ses réunions et se restaurait. Toute la ville défilait pour nous admirer. Les gens avaient peur de nous. La Révolution, c'était vraiment quelque chose ! Émile était le directeur du collège, mais il était plus que notre maître, c'était notre mari et seigneur protecteur. Il n'admettait dans son établissement pilote que des enfants de familles démunies et, outre l'éducation qu'il nous donnait, il aidait toutes nos familles à vivre. Il leur envoyait du riz et de l'huile, et pas seulement une fois dans l'année. C'était un homme puissant et redouté de tous à Labé.

Les hauts responsables — gouverneur, ministre délégué et autres — lui rendaient visite, lui, le poulain du président Sékou Touré. Si bien que nous, les Amazones comme on nous a appelées, avons bénéficié d'une double protection, celle d'Émile et celle de Sékou.

Je l'ai bien vu quand il y a eu le problème de l'enfant d'Émile dans ma famille. Quel scandale ! Le président était venu pour un de ces meetings qu'il appelait « de la Bouche Ouverte », où chacun avait le droit de dire publiquement ce qu'il gardait sur le coeur. A Labé, ce jour-là, mon grand frère est venu au micro se plaindre de ce que le directeur Émile avait « enceinté » sa soeur, comme il l'avait fait d'une dizaine de filles à Kankan, avant qu'on ne le chasse de son poste d'enseignant là-bas. J'étais très gênée. Heureusement, mon petit frère, qui était le chauffeur d'Émile, a pris la parole pour défendre son patron et démentir cette information.
Alors j'ai décidé de parler moi aussi. Et j'ai vraiment été éloquente, à ce qu'on m'a dit. J'ai nié être enceinte, bien sûr, et j'ai décrit tous les bienfaits de la Révolution. Juste après moi, le président est venu au micro annoncer que si la belle Saran accouchait, c'est lui qui serait le père de l'enfant et que le bébé porterait son nom à lui ! Il y a eu un tonnerre d'applaudissements et moi j'étais très fière d'avoir deux protecteurs aussi puissants.
Malheureusement, alors que j'étais presque à terme, Émile a été nommé gouverneur de Kindia. On l'a suivi toutes les six, bien sûr. Émile avait loué pour nous une maison à étage au centre-ville. Mais il y a eu des histoires avec la femme d'Emile, dont la petite soeur était pourtant, elle aussi, une Amazone … Le président a ordonné notre retour à Labé et c'est là que j'ai accouché d'un beau petit garçon. On n'avait pas encore fait le baptême que le chef des services de police, Hervé Vincent Bangoura, est venu en personne nous arrêter toutes, sauf la petite belle-soeur d'Émile. Il paraît que les ennemis de notre maître, Siaka Touré surtout, avaient convaincu Sékou qu'Émile le trahissait ! Alors qu'il était à Kindia le grand patron de fait de la Commission qui interrogeait les contre-révolutionnaires.
Mais qui veut tuer son chien l'accuse de rage, c'est bien connu. Il paraît que nous avons été arrêtées parce qu'on aurait fait dire à Émile qu'il voulait assassiner le président Sékou Touré lors de sa visite au collège et que nous les Amazones, promptes à la gâchette, nous devions nous charger de l'affaire ! A la prison, on nous a mises toutes les cinq dans la même cellule. Je n'avais plus le bébé puisqu'on me l'avait enlevé à l'arrestation.
J'avais très mal aux seins, gonflés de lait, et en plus je saignais beaucoup. Tellement, qu'on m'a conduite à l'hôpital de Kindia pour m'examiner. J'en ai profité pour m'échapper et me cacher dans un placard, parmi les cartons. J'attendis la nuit pour sortir, mais la police a bouclé l'hôpital et trouvé ma cachette. On m'a ramenée à la prison, sans me soigner. Au bout de quelques jours, les saignements ont cessé.
Depuis, nous sommes là, et les geôliers nous embêtent un peu car ils sont toujours prêts à ouvrir leur pantalon. Heureusement que les prisonniers du bloc d'à côté sont sympas : certains nous envoient même des billets et on entretient une vraie correspondance.
L'un d'eux, un certain Zebela, dans la salle Préau, m'assure qu'il peut me faire libérer. C'est un type très habile, qui se déguisait en militaire pour piller les villageois: je pense sincèrement qu'il peut m'aider à fuir cette prison.
Nous recevons aussi des lettres d'amour ! Ils sont tous fous de nous. C'est vrai que, face à ces cent cinquante détenus enfermés depuis des années, nous les cinq filles leur faisons facilement tourner la tête ! Quand nous allons le matin vider nos tinettes, nous les entendons se battre dans les salles pour nous regarder passer, en s'accrochant aux barreaux des fenêtres ou en nous lorgnant depuis les trous dans les portes des cellules. Tous ces yeux qui te regardent, c'est très excitant ! Alors, tu exagères à peine ta démarche en te déhanchant un peu plus que d'habitude, c'est super ! Même en prison on peut s'amuser, wallahi! [pardi !]

Notes
1. Extrait de Le Troisième oeil, Albin Michel, 1957, p. 135.


Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.