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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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La fuite en Italie

C'est une voie fausse que de vivre ainsi dans la révolte, de toujours dire non. Accepte ce qui est venu. Accepte aujourd'hui. Accepte demain, qui sera peut-être encore plus difficile … Tu ne peux pas toujours vouloir.
Denise Desjardins 1

Rome, 1985

Papa avait des amis en Suisse. Je lui demandai de me trouver par leur intermédiaire un travail dans ce pays. Je laissai donc mon fiancé tchèque, avec lequel j'avais pourtant vécu cinq ans, j'abandonnai aussi mon travail de sage-femme dans une clinique de Prague et, pendant trois mois, je cherchai à travailler à Genève. Mais les amis de papa étaient dans l'impossibilité de m'obtenir un permis de travail et je ne pouvais donc pas rester en Suisse. Ma belle-mère était venue à Genève accoucher de sa deuxième fille et, en réalité, elle avait besoin de mon aide pour m'occuper de son aînée pendant qu'elle restait avec le bébé à la maternité. Elle avait tenté d'aller accoucher à Prague, mais ma mère s'y était opposée. Saran n'a vraiment aucune honte : après avoir maltraité les enfants de Milena, elle a quand même essayé de profiter de leur mère !
Papa me gratifia d'un billet de retour pour la Guinée, mais je ne voulais absolument pas reprendre ma vie à Conakry ! Refaire la boniche, laver les couches de ma soeur en plus des petites culottes de ma belle-mère ? Ah, non! tout sauf ça. J'ai restitué son billet à papa et j'ai choisi, en 1985, de suivre Gérard en Italie. Cet homme me ressemblait beaucoup : sans vraie famille de base, il avait grandi tout seul, presque dans la rue, et j'espérais qu'à deux nous allions enfin trouver la tranquillité que nous n'avions jamais eue, ni l'un ni l'autre. Mais l'adage italien a du vrai : « Da bambino infelice, infelice sempre sarà 2 » ! En outre, mon choix lui-même était sans doute malheureux : cet homme « ne valait pas une guinée » comme on dit ! Il devint pourtant le père de mes deux petits et aujourd'hui je ne regrette pas les beaux enfants que j'ai eus de lui.
Quelques années plus tard, cependant, j'ai chassé cet irresponsable pour lier notre sort familial à Ennio, qui m'avait généreusement proposé de travailler à nous entretenir tous. A lui, je suis reconnaissante de m'avoir permis, à cette époque difficile, de faire la maman vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais j'ai été obligée de le quitter, lui aussi …
A peine avais-je enfin un peu de répit que mon frère Ibro débarquait chez moi, à la fin de 1989 : à Prague, il avait gaspillé les deux bourses d'études péniblement obtenues par mon père, et donc définitivement gâché ses chances d'étudier. Depuis quatre ans, il perdait son temps et ma mère se désespérait d'en tirer quoi que ce soit. Il resta douze longues années chez moi, à Rome, presque à ma charge, hormis les quelques petits boulots mal payés qu'il finit par trouver. Papa n'a que des regrets à l'endroit de mon frère : pendant la détention de son père, l'enfant avait été transporté comme un colis encombrant, d'abord en Sierra Leone, à Makéni, puis quatre ans à Fria, en Guinée, et enfin à Prague. Mouctar pense sincèrement que son fils a été « travaillé », comme sait le faire en Afrique la marâtre qui veut nuire à l'unique garçon d'un couple … Et je ne suis pas éloignée de le penser aussi, car mon frère se comporte vraiment comme si son coeur était mort …
Finalement, dans l'histoire de notre famille, ma mère est à mon avis la seule qui ne soit que victime des événements, du mauvais sort ou du destin voulu par Dieu, appelez-le comme vous voulez. Tous les autres et moi la première avons notre part de responsabilité dans ce malheur commun. Moi, par exemple, j'ai commis beaucoup d'erreurs, mais j'ai eu la chance d'être vaillante et dotée d'une bonne santé. J'ai l'excuse de m'être faite quasiment toute seule. Ma mère, qui était remariée lorsque je suis venue la rejoindre à Prague, a eu du mal à me gérer avec mes entêtements et mon caractère indépendant.
Néanmoins, Jan et elle ont fait beaucoup d'efforts car je suis arrivée comme une étrangère dans un jeune couple qui bichonnait déjà leur enfant, Daniel. Saran, elle, n'a jamais su me prendre et pourtant elle n'avait guère que huit ans de plus que moi. Je n'ai aucune considération pour elle, elle ne vaut rien, elle n'est personne pour moi.
Papa aussi a commis beaucoup d'erreurs et il n'a pas été un bon père, ni même un bon grand-père. Je lui en veux beaucoup et il le sait. J'envie mes demi-soeurs pour ce qu'elles ont eu de lui et que je n'ai pas obtenu moi-même. J'aimerais aujourd'hui retrouver avec lui les relations que nous aurions dû entretenir, mais le passé est irrémédiable et il est trop tard maintenant.
Nous avons longuement parlé lorsqu'il est venu me voir à Rome voici deux ans. Il dit qu'il a été marabouté par ma belle-mère, ce que je crois sans peine car Saran a toujours été très fétichiste. Papa a beaucoup pleuré et m'a même demandé pardon. Mais le pardon, c'est un attribut de Dieu ! Moi, je suis incapable de pardonner …

Notes
1. Extrait de De naissance en naissance, La Table Ronde, 2002.
2. Enfant malheureux, adulte malchanceux.


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