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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Le Grand Manitou

On ne pouvait jamais rien contre lui parce qu'il était partout, dans les cases, sous les couvertures, dans les arbres, dans la poche de ton frère, dans la fumée de ta cigarette, dans tes rêves.
Williams Sassine 1

Conakry, 1983

Saran et moi passons devant la présidence en voiture lorsque, soudain, un gendarme en sort en courant, apparemment bouleversé.
Je le reconnais : c'est l'un des gardes habituels du Palais.
Il se précipite vers nous :
— Emmenez-moi, par pitié ! implore-t-il en ouvrant déjà la portière.
— Montez, lui dis-je. Mais qu'est-ce qui vous arrive ?
— On vient de poignarder un homme au Palais. Un voleur, sans doute, répond le gendarme d'une voix rauque et en tremblant comme feuille au vent.
Je le dépose chez lui, mais le lendemain, la rumeur publique — Radio-Trottoir, comme on dit à Conakry — m'apprendra qu'il y a eu un sacrifice humain dans l'enceinte de la présidence. Je m'explique mieux le grand émoi du gendarme. Sans doute le Grand Syli prépare-t-il son prochain voyage à Alger, qui promet d'être délicat pour sa politique étrangère. En effet, Sékou Touré a boycotté la réunion de l'OUA à Tripoli et veut organiser le prochain sommet à Conakry. Il compte faire le tour des capitales africaines pour convaincre les chefs d'État de venir chez lui, mais ce sera difficile pour ceux du groupe dit des progressistes (Algérie, Libye, Tanzanie) qui, dans l'affaire du Sahara occidental, sont du côté du Polisario et ont juré qu'ils n'iraient pas à Conakry.
Il me faut absolument voir le président avant son voyage, pour lui parler du projet dont il m'a confié la direction à Boulbinet. La construction des bâtiments de l'Information nécessite en effet un camion que le ministre du Commerce m'a conseillé de demander à Sékou lui-même. Si le président lui donne le feu vert, le ministre m'affectera l'un des véhicules récemment arrivés. Je me rends à l'audience à la mi-décembre 1983.
Les gardes m'introduisent dans le petit salon d'abord, puis me font monter au premier étage, dans la salle du Haut Commandement. De nombreux quémandeurs dans mon genre ont déjà pris place sur les fauteuils répartis tout autour de la grande pièce. Je m'assieds à côté d'une jolie fille qui semble abîmée dans de sombres pensées. J'admire le grand portrait du Guide immortel en uniforme de milicien, le képi penché sur l'oeil droit, marchant vaillamment devant son armée de « militants en uniforme » comme il aime appeler ses militaires.
Subitement, la haute porte s'ouvre et le Guide immortel s'avance, impérial dans son grand boubou immaculé. Comme un seul homme, tous les visiteurs se lèvent de leur siège et crient « Prêt pour la Révolution », comme c'est l'usage dans notre République populaire et révolutionnaire. Le Guide passe auprès de chacun, qui lui expose brièvement son problème. Il demande à certains de se rasseoir, signe qu'Il les fera entrer dans son bureau pour la suite. On voit alors leurs lèvres marmonner nerveusement un verset du Coran. Le président expédie rapidement les autres, mais j'en vois qui, désireux de s'exprimer en privé, sont gênés de déballer leur problème devant tout ce monde. Ils murmurent faiblement une question en se penchant vers le Responsable Suprême qui, de sa voix de stentor, redit tout haut le problème si discrètement exposé.
L'intéressé comprend qu'il n'obtiendra rien ce jour-là et baisse la tête de honte. Sékou arrive à la hauteur de ma jolie voisine qui lui dit tout à trac :
— Président, je ne veux plus rester avec mon mari. Je ne peux plus supporter cette vie !
— Tu veux un mari ?
— Oui, Président.
Sékou se tourne vers moi :
— Tu veux celui-ci ?
La fille me regarde, qui suis muet de saisissement. Heureusement, elle fait de la tête un signe de dénégation :
— Non, pas celui-là.
J'en soupire de soulagement : moi qui venais demander un camion au président, je me voyais déjà repartir avec une nouvelle épouse …
Sur la question du camion, Sékou répond très vite :
— On verra cela à mon retour d'Alger. Tu reviendras m'en parler.
La nuit précédant le départ du Guide pour Alger, un phénomène inédit se produit en Guinée : la terre tremble très fort 2 dans la nuit du 21 au 22 décembre 1983.
L'épicentre se situe à Koumbia, dans la région de Gaoual. Le séisme fait 440 morts au moins. L'événement frappe de stupeur tous les Guinéens qui, de mémoire d'ancêtre, n'ont jamais entendu parler de secousse sismique dans le pays. Par contre, ce qui est constant en Guinée, c'est que, lorsqu'un événement insolite survient dans la nature, chacun l'interprète inéluctablement comme le signe d'un grand bouleversement à venir. C'est le cas sur tout le territoire et le petit peuple de la rue exprime immédiatement son sentiment :
— Il va se passer quelque chose d'important, wallahi !

Notes
1. Extrait de Le Zéhéros n'est pas n'importe qui, Présence africaine, Paris, 1985, p. 297.
2. Le séisme atteint 6,3 sur l'échelle de Richter, d'après l'Observatoire planétaire de Strasbourg, qui annonça le séisme le premier.


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