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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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La grand-mère

Si tu parles, parle à qui comprend.
Aphorisme pular .

Ville de Kindia, 1974

Il a dépassé Friguiagbé et le sol est toujours aussi merveilleusement fertile : partout arbres fruitiers et cultures maraîchères trouent la verdure générale. Le Peul ne peut s'empêcher d'envier la chance des Soussou avec leur Guinée maritime si féconde. Ah ! si seulement le sol du Fouta n'était pas aussi ingrat, les Peuls auraient réussi de grandes choses dans ce pays …
Voici déjà Kindia. La ville a gardé son charme colonial parfaitement incongru en ces temps de Révolution. Mamadou la trouve même plus pimpante que le reste de la Guinée, sans doute parce que les fleurs lui font un écrin de couleurs. Il retrouve sans difficulté la maison de la Vieille 1, juste à côté de la mosquée du quartier. Dans la cour, deux jeunes garçons cousent activement le basin blanc pour préparer le travail de la teinturière : l'indigo reste vraiment l'étoffe de prédilection chez ses parents Peuls.

Maria et la mere de Mouctar
Maria et sa grand-mère, la mère de Mouctar

La mère de Mouctar vient à sa rencontre. Elle lui semble encore plus petite que dans son souvenir, mais toujours aussi vive, l'air fureteur et l'oeil interrogateur. Après les longues salutations d'usage, il indique sans plus de détours le pourquoi de sa visite. De la part de l'oncle X, il la prie de lui confier sa petite-fille Maria pour la conduire chez sa tante à Freetown. Cela soulagera la grand-mère et donnera une chance de bonne instruction à la fillette qui a déjà bien souffert. Il voit la Vieille se raidir et se tasser sur elle-même, peut-être pour mieux s'élancer. On l'a prévenu que la partie ne serait pas facile : la femme est coriace.
— Pourquoi ? demande-t-elle d'un ton aigre. La petite n'est pas bien éduquée chez moi ?
Il se récrie aussitôt, mais elle poursuit :
— Même Siaka Touré 2 ne m'a pas convaincue de la laisser partir ! Alors ce n'est pas mon neveu qui va me la prendre …
— … ? Comment ? Siaka vous a demandé Maria ?
— Il m'a convoquée à Conakry pour me dire que leur mère réclamait les enfants en Tchécoslovaquie. Mais j'ai refusé de les laisser partir : il faut qu'ils soient élevés chez leur père en attendant le retour de mon fils.
— C'est que Milena a dû faire des démarches à Prague ! La pauvre a beaucoup souffert.
— Le commissaire qui l'a expulsée m'a dit qu'elle avait été très bien traitée. On l'a même installée à l'hôtel avant de la mettre dans l'avion. Non, contrairement aux autres Européennes, elle n'a pas été malmenée, tu sais.
— Ce n'est pas ce que je voulais dire, Maman. Mais, quand même, séparer une mère de ses enfants dans ces conditions est un sort bien cruel.
— Mais, moi aussi, quand mon mari m'a répudiée à Dalaba, on m'a enlevé mon fils unique, qui n'avait que deux ans ! C'est le destin, çà. C'est Dieu qui l'a voulu.
Le messager tente vainement de persuader la grand-mère de se séparer de la fillette, assez grande à présent pour aller à l'étranger dans un bon établissement scolaire. Elle habitera chez sa tante, dont le mari est bien à l'aise 3. La Vieille ne se montre sensible à aucun de ses arguments. Découragé, il demande si elle a eu des nouvelles de son fils, dont on lui a dit qu'il était en prison à Kindia, justement. La Maman se ferme un peu plus et répond par la négative. Non, elle n'a aucune nouvelle de Mouctar.
— C'est dur pour une mère, continue l'envoyé, de ne pas savoir si son fils est vivant ou non …
— J'ai confiance : le marabout de mon fils m'a parlé des sept coups de fusil qu'il lui avait demandé de tirer à Conakry avant son arrestation. Il m'a dit : « Si ton fils passe sept jours en prison, il y fera sept mois. S'il passe les sept mois, ce sera sept ans qu'il y restera. » Alors, je prends patience. Il va sortir.
Le commissionnaire s'en va tout triste et laisse la grand-mère de Maria assise sur ses certitudes comme un imam sur son tapis de prière.

Notes
1. La mère, en Afrique, est souvent désignée par ce vocable, qui n'a rien de dépréciatif.
2. Commandant en chef des camps de détention et neveu de Sékou Touré.
3. Finalement, même si la grand-mère y avait consenti Maria ne serait pas allée en Sierra Leone : l'oncle et la tante avaient trop peur de prendre dans leur ménage de diplomates l'enfant d'un détenu politique.


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