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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Un homme très courtois

Le lion en chasse pour tuer ne rugit pas.
Proverbe peul

Conakry, juillet 1971

Voilà plus de six mois que je vis en recluse, en résidence surveillée, c'est le terme. La Révolution me garde prisonnière dans ma propre maison, comme une pestiférée qui ne doit contaminer personne ! Au point que personne n'ose plus me téléphoner ni venir me voir : c'est qu'il est dangereux de fréquenter une femme de détenu politique. D'autant que La Voix de la Révolution vient de diffuser, des mois après son arrestation, les « aveux » de Mouctar. Le pauvre avait la voix rauque et cassée, mais c'était bien la sienne, je l'ai reconnue. Il disait qu'il était payé par les services secrets allemands (je n'en savais rien et je ne peux pas croire qu'il me cachait cela!) et qu'il avait entraîné un certain Tidiane à tuer le président (c'est complètement fou !). Il a même parlé du tapis de prière que le vieux Mohamed Ould Daddah nous avait envoyé en cadeau pour notre mariage 1. C'est vrai, mais est-ce un argument pour affirmer que Mouctar est un contre-révolutionnaire ? Ce qui est certain, c'est que, depuis l'émission de radio, les rares visites que je recevais encore des amis de Mouctar ont pris fin. Nadine et ma voisine française Claudine sont pratiquement les deux seules à oser venir me voir et à m'appeler régulièrement au téléphone. L'un des militaires décroche toujours le premier et demande d'un ton rogue :
— C'est qui ?
— Une amie de Milena.
Nadine va venir cet après-midi de juillet chercher les robes de fillette que je couds sans relâche depuis trois mois. Nous avons trouvé ce moyen pour que j'aie un peu d'argent liquide : Nadine a transformé son bureau onusien en boutique de vente pour mon propre compte ! Elle force les experts et leurs épouses à acheter des articles dont ils n'ont nul besoin, mais qui aident à faire vivre la famille d'un détenu politique et aussi les deux gardes qu'il faut bien nourrir puisque la voiture cantine, censée leur apporter le maigre plat de riz quotidien, oublie souvent de passer par là. A ce rythme, les économies de notre ménage ont vite fondu et il a bien fallu trouver une petite source de revenus pour envoyer le boy acheter de quoi manger tous les jours.

Mouctar, Milena et leurs enfants. 1968
Mouctar, Milena et leurs enfants. 1968

Depuis cet arrangement avec Nadine, je me sens mieux, je suis contente d'occuper mon esprit et mes mains à tailler et coudre les tissus fournis par mon amie. Je fabrique aussi au crochet des petites barboteuses en fil de coton blanc ou de couleur que, je le sais, je suis seule à proposer sur le marché. Nadine est toute fière de me rapporter de temps à autre le produit de ses ventes.
Jeannine, une autre Française mariée à un Guinéen, me trouve, elle aussi, des clientes pour mes robes d'enfants. Justement, je suis penchée sur mon ouvrage en cette fin de matinée quand j'entends des pas crisser sur le gravier. C'est certainement la femme arrogante qui revient visiter notre maison : voilà deux fois déjà qu'elle entre comme si elle était chez elle et pose beaucoup de questions sur les lieux. Nadine prétend que c'est la maîtresse d'un haut responsable et qu'elle a peut-être envie de se voir affecter notre logement… Mais non, ce n'est pas elle.
C'est un bel homme qui pénètre dans la cour et s'avance tranquillement vers moi. Il me salue fort courtoisement et dit qu'il vient prendre de mes nouvelles. J'ai beau le regarder, je ne connais pas ce monsieur ! Je le fais asseoir au salon. Il s'enquiert aimablement de la santé des enfants et me présente sa carte de police. Il est commissaire, dit-il, chargé de me rendre visite. Mon coeur bat la chamade : que me veut-on encore ? Cet homme a-t-il des informations sur Mouctar ? Mon Dieu, protégez-nous !
Mais le commissaire est poli et respectueux. Il me pose des questions sur ma vie ici, depuis l'arrestation de mon mari. Comment est-ce que je m'en sors ? Les enfants travaillent-ils bien à l'école ? Je me détends un peu quand il demande à brûle-pourpoint :
— Vous avez la nationalité guinéenne, n'est-ce pas ?
— Oui, dis-je fièrement. Je suis guinéenne.
Je pourrais ajouter que c'est d'ailleurs ce qui m'a protégée du sort réservé aux autres étrangères mariées à des prisonniers politiques. Une fois le mari arrêté, l'épouse a été expulsée de Guinée, sans les enfants, considérés, eux, comme guinéens. C'est ce qui vient d'arriver, notamment, à mon amie espagnole, Nuria. Heureusement que j'ai échappé à ce sort terrible, la séparation d'avec mes petits !
— Mais pourquoi ? N'étiez-vous pas tchèque ?
Je suis obligée de lui expliquer que, pour suivre Mouctar dans son pays et l'y épouser, j'ai dû renoncer à ma nationalité, que c'était même la condition pour que les Tchèques me laissent sortir du territoire et me délivrent un sauf-conduit pour voyager.
Je pourrais ajouter que les autorités m'ont aussi forcée à abandonner mes biens en Tchécoslovaquie et à renoncer à hériter de quoi que ce soit de ma famille, mais cela, le commissaire n'a pas besoin de le savoir.
— Alors comme ça, vous avez des papiers d'identité guinéens ?
— Oui, j'ai un passeport guinéen.
— Ah ! bon ? Montrez-le-moi, dit doucement le commissaire.
Je vais le chercher dans la chambre. Je viens de rentrer de mes vacances à Prague et les cachets apposés sur le passeport en font foi: « Vu au départ le … Vu à l'arrivée le … » L'homme examine longuement le document, le retourne, le referme sans mot dire et le met en poche. Il se lève lentement et je suis là, toute bête à le regarder gagner la porte :
— Mais — vous me prenez mon passeport ?
— Juste pour un contrôle, Madame. Ne vous inquiétez pas, dit-il aimablement. On vous le rapportera.
Trois heures plus tard, deux hommes en kaki arrivent et m'annoncent que je suis expulsée mais que j'ai l'autorisation d'emporter une valise… ?
Je n'y vois plus rien tellement je pleure. J'attrape le plus gros de nos bagages et commence par y mettre les petites robes de Maria.
— Ah ! non, les enfants ne partent pas. Ils sont guinéens, eux !
— Mais moi aussi, seulement je n'ai plus mes papiers …
— Vous partirez demain. Tenez-vous prête tôt le matin.
J'appelle ma belle-soeur pour lui demander d'aller à Kindia chercher la grand-mère des enfants. Ma belle-mère n'a jamais été une très grande amie pour moi, non, mais qui d'autre que la mère de Mouctar pourrait prendre mes petits en charge ? On me répond que la grand-mère est déjà en route pour Conakry : mais comment est-elle déjà au courant ? Je téléphone à Nadine, qui ne comprend rien à ce que je dis tellement je pleure. Je voudrais qu'elle expose le problème à Mme Andrée Touré : seule la Première Dame, sans enfants elle-même, pourrait infléchir la décision de retirer des petits à leur mère … Toute la journée du lendemain, Nadine s'efforcera en vain de joindre la présidente qui était sortie, qui allait la rappeler, qui ne rentrerait qu'en fin de semaine, bref qui ne voulait pas … se mêler des affaires d'une étrangère.
Néné 2 Kindia arrive le soir même. Je lui confie les enfants en pleurant, mais avec au coeur cette inquiétude : que la grand-mère sacrifie à la tradition d'exciser la petite car Maria arrive à l'âge fatidique …
— Votre fils et moi en avons parlé : nous y sommes tous deux farouchement opposés. Je vous en prie, Néné, ne faites pas ça à Maria !
— Je te le promets, ne t'inquiète pas. Promis 3 !
Le commissaire Banka vient me chercher dans l'après-midi, pendant que les enfants montent avec Néné Kindia dans le véhicule d'un autre commissaire, un oncle qui va les accompagner à Kindia. C'est dans un brouillard que je vois mes petits me faire des signes d'au revoir derrière la vitre. Mes jambes sont comme indépendantes de moi et c'est Banka qui m'empêche de tomber.
Il me conduit à l'hôtel G'Bessia, en face de l'aéroport, et me recommande de rester calme et de me reposer, l'imbécile …
— C'est Dieu qui l'a voulu ! finit-il par dire, sans doute à court d'argument.
— Non, c'est Sékou Touré ! Dieu n'a rien à voir là-dedans et vous le savez bien !
Coupée du monde et comme anesthésiée, j'attends l'heure d'embarquer le lendemain dans l'appareil d'Interftug. Le commissaire a autorisé la jeune Fanta à m'accompagner et à passer la nuit à l'hôtel avec moi. Je pense alors à enlever les quelques bijoux que je porte et à les confier à la jeune fille en lui disant de les remettre à Maria 4. Après vingt-quatre heures sans sommeil, hagarde, assommée, je me sens folle d'impuissance à l'idée de laisser mes enfants dévorés par la Révolution.
A Berlin-Est où je dois changer d'avion, problème : on ne veut pas croire au récit de cette femme voyageant sans papiers.
La police de l'air fait venir un diplomate guinéen en poste à Berlin pour confirmer mes dires. En attendant, je suis placée en rétention administrative dans un hôtel de la capitale. A Prague, encore, où je suis née pourtant, les autorités refusent de me laisser entrer. Nouvelle journée de garde administrative. La police convoque ma mère pour contrôler mon récit et lui demander de prendre sa fille en charge. Je dois remplir un premier questionnaire très détaillé sur les motifs de l'absence de passeport et les raisons de mon expulsion sans les enfants. Mon esprit embrumé cherche longtemps des réponses valables : qu'est-ce que j'en sais d'ailleurs des motifs et des raisons de ma situation impossible ? Le lendemain et le surlendemain, la police me présente un deuxième, puis un troisième questionnaire. Ce qui m'affole de plus en plus car mes réponses ne doivent sûrement pas concorder.
Il paraît que, quelques jours après mon expulsion — mon amie me l'écrira de Conakry —, la maîtresse en titre du ministre de l'Intérieur a pris officiellement possession de notre maison.
Une maison où nous avons connu le bonheur, dans la pauvreté peut-être, mais surtout dans la tranquillité et l'amour familial …

Notes
1. Voir en annexe 6 les « aveux » de Mouctar publiés dans le journal Horoya. L'affaire du tapis a été radiodiffusée, mais non publiée dans le journal du Parti.
2. Maman, en pular.
3. Maria sera excisée à Kindia quelques mois plus tard. Milena l'apprendra par une Tchèque habitant Conakry et venue en vacances à Prague.
4. Les enfants n'ont jamais reçu ces bijoux.


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