webGuinée
Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Horreur

Ne les crois pas … quand ils te font venir là … et qu'une voix te dit : Nous l'avons tué, esquivant la torture, il nous a échappé. Il est mort. Ne les crois pas.
Ariel Dorfman 1

La nuit tombe sur la ville. Milena vient de rentrer de sa journée de travail au domicile du général canadien. Certes, le couple traite bien sa femme de ménage, mais l'employée souffre de maux de dos qui la tourmentent souvent. La sonnerie du téléphone l'arrache brusquement à ses pensées. C'est une voix à l'accent africain qui lui demande de venir à l'Hôtel International dès que possible.
— C'est de la part de qui ? demande Milena.
— Monsieur Camara Damantang voudrait vous voir. Pouvez-vous venir vers 19 heures ?
— Oui, j'arrive.
Milena raccroche, le coeur battant : Damantang veut la voir. C'est un membre influent du BPN 2 qui a été ministre de la Justice. Il a sûrement quelque chose d'important à lui dire. Mon Dieu ! faites qu'il m'annonce le retour des enfants ! Peut-être mes démarches auprès du président Husak ont-elles fini par aboutir ?

Camara Damantan, membre du Bureau politique
Camara Damantan
membre du BPN

L'hôtel est situé dans le quartier Praha 6, non loin de l'appartement de Milena. Au milieu des bâtisses anciennes, l'établissement détonne un peu par l'air trop moderne de ses grandes baies vitrées, mais l'hôtel est luxueux : il faut reconnaître que la Révolution guinéenne traite bien ses émissaires. Le groom en livrée introduit Milena dans un petit salon attenant au hall d' entrée. Il n'y a personne. Les quelques minutes d'attente lui paraissent un siècle. Soudain, trois Africains sont là, devant elle. Le plus grand s'avance. C'est Damantang, immense et noir, qui la salue. Elle bégaie un bonjour inaudible. Il penche sa grande carcasse vers elle, lui prend la main et la serre longuement dans les siennes. Puis, tout en gardant cette main, il attire Milena vers le canapé, la fait asseoir et lui dit dans un souffle :
— Il vous faut être courageuse, Madame. Je suis venu vous présenter mes condoléances. Je connaissais bien votre mari.
Elle a l'estomac au bord des lèvres. Les larmes l'aveuglent et derrière un voile elle entend cet homme lui murmurer des paroles de réconfort.
Mais qu'est-ce qu'il raconte ?
Que son mari est mort sous la torture, oui, et qu'il a dû manger trois mois durant comme un chien lapant son écuelle puisqu'on lui avait coupé les deux mains ! Qu'il a fini par mourir et que cela valait mieux pour lui que de vivre ainsi … Que la terre lui soit légère ! Amin.
Milena est assommée. Muette de stupeur. Mouctar, finir comme un chien … Damantang la relève et la raccompagne avec beaucoup d'égards à la porte de l'hôtel. Elle va s'asseoir sur un banc de la place et pleure longtemps. Puis elle se rend compte qu'elle a même oublié de demander des nouvelles des enfants !
Comment a-t-elle pu laisser échapper l'occasion de la visite à Prague de ce grand dignitaire ? Elle n'a vu que son mari dans le trou, devant son assiette …
Revenir à l'hôtel ? Rappeler Damantang ? Oh ! non, c'est au-dessus de ses forces ce soir. Alors elle continue à pleurer, seule dans la nuit.

Notes
1. 1942. Poète chilien. Extrait de Testament, in Desaparecer, poemas, 1979, traduit par Ahmed Ben Othman.
2. Bureau politique national, organe directeur du Parti.


Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.