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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Impuissance

Les flammes de l'enfer, ce n'est pas avec des larmes que nous les éteindrons.
Aline Sitoe Diatta, prêtresse casamançaise

Prague, fin 1971

Ce printemps, un couple de mésanges a fait son nid juste sous le toit, au-dessus de la fenêtre de ma chambre. Leurs pépiements me paraissent totalement incongrus, comme si ces oiseaux venaient d'une autre planète. Depuis combien de temps suis-je ainsi, sans mari, sans enfants, à partir au travail le matin de bonne heure, pour rentrer le soir, toujours seule, grignoter un peu, faire rapidement mon ménage et me coucher comme une masse pour recommencer le lendemain ? La vie continue, jour après jour. Les premiers temps, je me révoltais mais aujourd'hui je suis comme un robot que le monde indiffère et qui se contente de faire mécaniquement son travail de robot.
Les petits me manquent trop. J'ai fait beaucoup de démarches pour les récupérer : auprès du président Husak, du ministère des Affaires étrangères, de la Croix-Rouge. J'ai plusieurs fois écrit, en vain, en Mauritanie, à la famille Ould Daddah dans laquelle Mouctar est resté plusieurs années et où il se trouvait si bien. La famille nous avait reçus avec affection lorsque nous sommes allés la voir avec nos enfants, en 1968. Le vieux marabout, maître coranique de Mouctar, nous avait suggéré de rester là-bas, tous les quatre 1. Selon lui, nous trouverions facilement un travail en Mauritanie et nous y serions tranquilles. Mais mon mari s'était récrié aussitôt qu'il était guinéen et qu'il lui fallait revenir travailler dans son pays. D'ailleurs, il était sorti avec l'autorisation expresse de Sékou Touré et ne pouvait pas manquer à sa parole de revenir dans sa patrie …
Ce qui m'étonne le plus dans ma vie d'aujourd'hui, c'est que je pense de moins en moins à ce mari absent. Je suis la première surprise de ce désamour qui me gagne inexorablement. Est-il possible que, dans une autre vie, j'aie été follement amoureuse d'un homme nommé Mouctar ? Et pourtant, comme je t'ai aimé, Mouctar ! Lorsque j'ai fait ta connaissance, je n'ai vu que ton sourire si chaleureux : je ne m'étais pas aperçue que tu étais si petit — moi que ne séduisaient d'habitude que les hommes grands — et je n'avais pas vu, non plus, que tu étais noir … Ce sont mes amies qui ont attiré mon attention sur ta couleur ! Les Tchèques, dans la rue, étaient jaloux de notre bonheur: lorsqu'ils voyaient passer cette blonde, riant sur le siège arrière de la Lambretta que tu conduisais avec tant de fougue dans les rues de Prague, beaucoup grinçaient des dents. Je me rappelle qu'un jour, alors que nous étions arrêtés à un feu, un chauffeur d'autobus est descendu de son véhicule pour m'insulter :
— Mais qu'est-ce que tu fous avec ce nègre ?
Leurs injures ne m'atteignaient pas : je t'aimais et nous étions heureux. Lorsque nous habitions Conakry, je repartais presque tous les ans en vacances à Prague et, à chacun de mes retours, c'était la même merveilleuse surprise : je ne voyais que ton sourire à l'aéroport et je fondais de tendresse dès que tu me prenais dans tes bras. Pendant quelques instants, j'avais peur de ne plus pouvoir, de ne plus savoir respirer ! C'était comme une lune de miel qui recommençait.
Et te souviens-tu comme je me reprochais, à Conakry, d'être à tes côtés plus épouse que mère ? Je trouvais souvent les petits encombrants, j'aurais souhaité être seule avec toi pour mieux me perdre en toi, mieux me retrouver aussi car chacun de nos oisillons m'obligeait à me multiplier, à mourir à nous deux chaque jour un peu plus. A peine avais-je formulé ce regret de n'être pas seule avec toi que je m'en voulais de cet égoïsme de femme et redevenais la mère attentive que tu aimais voir veiller sur ta nichée.
Mais à présent, je pleure tous les soirs l'absence de mes petits. Depuis mon expulsion, ils ont totalement éclipsé leur père dans mon coeur … Je voudrais savoir comment ils vivent à Kindia, sans moi. Je n'ai absolument aucune nouvelle d'eux et cela me rend folle. Que fait donc ta mère ? Pourquoi aucun courrier de là-bas ? Je dois avouer que si l'on me demandait de choisir tout de suite entre retrouver mon mari et récupérer les enfants de ma chair, je n'hésiterais pas une minute, je répondrais sans balancer :
— Rendez-moi les enfants ! Gardez Mouctar !
Incroyable !

Notes
1. Voir photographies dans le cahier central d'illustrations.


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