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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Libération

Fiez-vous aux rêves car en eux est cachée la porte de l'éternité.
Khalil Gibran 1

Conakry, 11 mai 1978

Ce matin du 11 mai 1978, Billali, le charognard prophète de Kindia, s'est posé lourdement sur le toit de la prison et de manière telle que le garde-chef Diallo a dit sans hésiter :
— Aujourd'hui, il annonce des libérations, c'est sûr.
Les prisonniers parlent beaucoup de liberté ces temps-ci, à vrai dire depuis que le grand fromager derrière la forteresse s'est effondré soudainement dans la nuit et que les abeilles dont il était rempli ont envahi les cellules de la prison. Quelques jours plus tard, ce fut une invasion de fourmis magnans. Autant de signes qui font dire aux pensionnaires de Kindia qu'ils ne vont pas tarder à sortir.
Depuis les libérations de décembre 1977 — dues à la victoire de la Guinée à la Coupe d'Afrique du club des champions — les détenus espèrent que d'autres élargissements interviendront à l'occasion de la visite officielle en Guinée de Valéry Giscard d'Estaing. Naturellement, chacun espère en secret être du lot car il pense avoir de bonnes chances cette fois-ci. Moi, je suis sûr de figurer parmi les élus depuis les deux rêves que j'ai faits récemment. En début de semaine, j'ai vu le vieux Mohamed Ould Daddah de mon enfance, dont je sais qu'il a organisé là-bas, en Mauritanie, de nombreuses prières pour son talibe 2 prisonnier. Le Vieux était debout à un carrefour de Dalaba. Je suis venu à sa rencontre et le maître m'a dit simplement :
— Regarde le ciel !
J'ai levé les yeux et admiré une voûte céleste d'un bleu parfait. En outre, avant-hier, je me suis vu dans un camion-hélicoptère qui roulait sur la route. J'étais tout excité car je devais aller voir Khadafi !
Les rêves ont dit vrai : à midi, un camion vient chercher une vingtaine de détenus, dont moi-même et plusieurs anciens fonctionnaires de l'Information (Louis Akin, Fodé Cissé), plus Roger Soumah et Jules Sow, et nous dépose dans la cour du Camp Boiro à Conakry. Nous attendons jusqu'au soir, puis on nous conduit au bureau du commandant Siaka, dans l'enceinte du Camp. Celui-ci nous tient ce petit discours :
— Vous voilà graciés par le Responsable Suprême de la Révolution. Rentrez chez vous, mais sachez qu'il vous est absolument interdit de parler de ce que vous avez vu et vécu ici. Sous peine d'y être renvoyés aussitôt ! Vous viendrez chercher votre certificat de libération dans quelques jours 3.
Je suis pressé de partir, malgré ma culotte bleue rapiécée et ma chemisette d'uniforme. Mais Siaka nous envoie d'abord au magasin des écrous, comme il dit. C'est l'endroit où l'on entasse en vrac tous les vêtements enlevés aux prisonniers qui entrent au camp Boiro, avant de leur faire endosser l'uniforme bleu des détenus politiques. Dans le gros tas de fringues, je choisis un pantalon de velours et une chemise rayée en songeant que leurs propriétaires sont peut-être morts depuis longtemps.
Mais moi, je suis sur le chemin de la liberté, dans une jeep surchargée qui dépose sa cargaison en ville. Vers 22 heures, le coeur battant, je frappe chez mon neveu à Dixinn, où je crée la surprise dans la concession familiale. Dès le lendemain matin, le reste de la parentèle à Conakry est prévenu et s'organise immédiatement pour aller remercier le Responsable Suprême de ses bontés. Ainsi le veut la tradition populaire et révolutionnaire.
Le jour dit, tout le clan est représenté auprès de Sékou le libérateur, surtout bien sûr les membres qui exercent des fonctions gouvernementales, intérêts obligent. Le groupe entre dans le Palais par la Salle du Haut Commandement et est introduit dans une grande pièce, assez quelconque, tapissée de fauteuils rangés contre le mur. Sékou Touré est assis à son bureau et fait semblant de travailler. Il écoute, mais ne lève pas les yeux sur celui qui parle.
J'entends mon neveu, chef de cabinet au ministère du Domaine économique, faire un discours de remerciements au président qui, dans sa mansuétude, a bien voulu gracier leur parent. Le Guide immortel ne répond pas à cette adresse : il arbore ce jour-là son air à la fois buté et lointain qui décourage toute approche. J'avais un moment espéré qu'il me regarderait en me disant gentiment (comme à d'autres, qui me l'ont rapporté) :
— Tu n'as pas bonne mine ! Tu devrais te faire soigner …
Et le Responsable Suprême de leur accorder une bourse sanitaire au Maroc ou dans un pays de l'Est. Si seulement Sékou m'envoyait me soigner à Prague, auprès de Milena ! Mais enfin je suis content d'être là : bien sûr, toutes ces années ont été perdues pour la vie de ma famille, et pourtant, j'ai toujours su avec certitude que je sortirais vivant de ce cauchemar, brisé sans doute, mais vivant. Le doute m'a rarement effleuré sur ce point, contrairement à bien des prisonniers qui se morfondaient chaque jour en clamant leur innocence, et qui en sont morts, assurément… Ensuite, il faut procéder à la même démarche auprès d'Ismaël Touré, président de la Commission nationale des interrogatoires.
Une délégation de la famille se rend pareillement au bureau du tout-puissant dirigeant du ministère du Domaine économique. Est-ce vraiment le même homme que l'élégant tortionnaire qui exigeait nuitamment « la Vérité » de pauvres bougres complètement vidés par six jours en cellule sans boire ni manger ? J'ai l'impression d'arriver d'une autre planète, et pourtant le frère du Responsable Suprême répond en ces termes au discours de mon neveu :
— C'est la Révolution qui a arrêté Mouctar. Il a purgé sa peine. Il réintègre aujourd'hui la société.
Pas de doute, c'est bien le même homme plein de haine, qui m'interrogeait sans relâche. Quelle dérision !
J'ai envie de leur crier que la Révolution a toujours besoin de victimes pour survivre et que jamais Sékou n'aurait pu convaincre tout le monde qu'il y avait autant de « traîtres » à son régime s'il n'avait eu la radio et la torture à sa disposition! Mais je me tais et me console en pensant que je viens de sortir d'une excellente école humaine : j'ai passé sept ans, quatre mois et quatre jours, en compagnie de ministres, de braconniers, de commerçants, de braves gens et de fieffés voyous. Jamais l'homme ne me serait apparu ailleurs aussi nettement dans toute sa nudité, candide ou horrible, selon le cas.
Mais tout cela, c'est du passé et je refuse de m'y attarder.
J'ai désormais tout un avenir familial à vivre avec Milena et les enfants. Un avenir professionnel aussi car on m'a dit que je reprendrai mon travail au projet de laboratoire cinématographique, le même que je dirigeais avec l'aide des Allemands au moment de mon arrestation. Pendant près de huit ans, le projet est resté au point mort et Sékou Touré aurait dit à mon ancien supérieur hiérarchique :
— Le jeune Bah vient de sortir de prison. Qu'il reprenne le projet ! Il me rendra compte directement de l'avancement des travaux.
J'y vois là comme une petite vengeance personnelle, une revanche du sort en tout cas. Rien n'a bougé en mon absence !
Je vais donc à nouveau gagner honorablement ma vie dans ma spécialité. Je serai directeur, au ministère de l'information, à Boulbinet, du futur Complexe cinématographique, cette fois avec l'aide d'experts et de financeurs suisses. Oui, dès demain, j'enverrai un télégramme et un billet d'avion à ma femme et j'irai rechercher les enfants, Ibro en Sierra Leone et Maria à Kindia, chez ma mère. Dieu m'a aimé, vraiment : Merci, mon Dieu ! C'est incroyable : après tant d'années où je me sentais complètement déglingué par la prison, j'ai aujourd'hui l'impression, au contraire, que le monde m'appartient et que j'aurai la force de l'attraper à bras-le-corps. Bref, comme je le lisais dans les romans de ma vie d'autrefois : « La vie me sourit à nouveau ! »

Notes
1. Extrait du Prophète, Le Seuil, coll. « Points Sagesse », 1997.
2. Élève d'une école coranique.
3. Voir illustrations dans le cahier central.


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