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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Maria

Si nue soit la mère, l'enfant lui dira sûrement : « Couvre-moi. »
Aphorisme toucouleur.

Rome, 1974

Moi, j'ai eu honte d'être guinéenne le jour de l'expulsion de ma mère. J'étais assise dans un coin du salon, avec mon petit frère, qui ne comprenait rien à toute cette agitation. Moi, je savais que maman allait partir et j'ai appris ce jour-là ce qu'est le désespoir. Pendant qu'elle cherchait en pleurant ce qu'il lui fallait mettre dans sa valise, des femmes — voisines, parentes ou amies, je ne sais plus — fouillaient dans les placards et les armoires et se partageaient le contenu en poussant des petits cris de souris :
— Oh ! Regarde comme ce soutien 1 m'ira bien. C'est juste ma taille.
— Attends ! Passe-moi cette robe, non celle-là, plus loin !

maria
Maria

Si mes yeux avaient été des fusils, toutes ces voleuses seraient mortes sur-le-champ. Je les aurais mitraillées avec plaisir. De désespoir. On nous a fait monter avec notre chien Tarzan dans la voiture d'un policier ami de ma grand-mère et je ne me souviens que de l'image de ma mère se retournant dans une voiture inconnue et nous faisant des signes d'au revoir. Tarzan était follement agité. A Kindia, le pauvre nous suivait partout et ne mangeait rien de rien.
— Mais il va mourir ! disait ma grand-mère navrée.
Il avait seulement peur qu'il nous arrive quelque chose à nous, les enfants, il se sentait vraiment responsable de nous deux, Ibro et moi. Il mordait tous ceux qui nous approchaient et les gens disaient avec mépris :
— Regardez-moi ça, c'est vraiment le chien de la cinquième colonne !
Pauvre Tarzan, qui comprenait tout. Aujourd'hui, on appellerait cela de la discrimination. Tarzan, c'était notre vrai défenseur. Pour moi, la cinquième colonne, c'étaient les hommes que j'avais aperçus un matin de janvier 1971, en allant à l'école. Depuis l'arrestation de papa, plusieurs amis de la famille nous conduisaient à tour de rôle à l'école. Ce jour-là, c'était le tour de tantie Colette et, en arrivant devant le pont qui enjambe l'autoroute, le chauffeur nous a crié :
— Ouvrez les yeux, les enfants ! Mon Dieu! Mais qu'est-ce qu'ils ont fait ?
Quatre hommes se balançaient au bout d'une corde et la foule commençait à s'agglutiner au-dessous d'eux en criant :
— A bas les traîtres ! A bas la cinquième colonne !
Je me demandais bien où était cette colonne et voilà que, maintenant, Tarzan aussi était cinquième colonne …
Puis nous avons grandi à Kindia, dans la pauvreté oui, mais dans la joie quand même. Car la cour de Néné Kindia était pleine de monde, toujours, et tout ce monde s'activait joyeusement. Moi-même, au retour de l'école, j'aidais à faire la teinture indigo sur nos pagnes de basin.
Grand-mère m'avait appris et trouvait que j'étais particulièrement rapide au motif des damiers, avec la pose de la feuille plastique. Tous les jours on entendait taper le tam-tam dans les environs et tous les jours, dès que grand-mère partait à la mosquée, j'accourais vers lui et je me trémoussais avec les autres enfants du quartier. J'aimais beaucoup cette musique, au point que j'en oubliais l'heure de la sortie de la mosquée et, lorsque je revenais en toute hâte à la maison, grand-mère me grondait :
— Tu ne dois pas aller avec tous ces petits voyous ! Rentre chez nous, tout de suite.
Heureusement, il y avait souvent des mariages, et là, je pouvais danser plus longtemps.
Régulièrement arrivaient les colis et les lettres de maman. Souvent par l'une de ses amies tchèques qui retournait régulièrement en Tchécoslovaquie. Zina aussi, une amie russe de maman, nous invitait chaque année au moins quinze jours, Ibro et moi, en vacances dans sa maison de Conakry, mais nous aimions bien aussi revenir à Kindia.
Je suis très reconnaissante à ma grand-mère. Elle n'était pas très instruite, ce qui explique qu'elle a souvent agi par ignorance. Mais le peu d'efforts qu'elle faisait pour nous élever était méritoire et efficace. Elle était notre unique recours. Elle m'a beaucoup appris, cette petite femme, volontaire et courageuse 2.
Elle m'a bien forgé le caractère !

Notes
1. Appellation courante du soutien-gorge en Guinée.


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