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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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La nuit d'Emile

Emile se croyait sorti tout droit des cuisses de Sékou et combattait le frère (Ismaël) et le cousin (Siaka) de ce dernier. Aucun des trois ne connaissait véritablement le diable en personne (Sékou).
Capitaine Camara Kaba 41

Forteresse de Kindia, 1971

Ce matin de septembre 1971, le commandant Siaka lui-même est venu à la forteresse de Kindia annoncer aux détenus :
— Emile, je le cueille ce soir !
La nouvelle est tombée comme une météorite dans la prison : le tout-puissant gouverneur de Kindia arrêté par la Révolution qu'il suivait si fidèlement, la précédant même! Lui qui a interrogé et fait torturer pratiquement tous les détenus politiques actuellement à Kindia ! Ses anciennes victimes n'en croient pas leurs oreilles …
C'était pourtant le protégé numéro un du président Sékou Touré, son fils adoptif pourrait-on dire, lui le bâtard d'un Libanais d'une riche famille de Mamou, dans laquelle sa mère, superbe fille du Moriya, était employée comme bonne.
Mais son père ne reconnut jamais Emile le boiteux, qui grandit près de sa tante maternelle, dans la haine de ses géniteurs (il qualifiait de garce sa propre mère !). Lorsque le gamin passait dans la rue commerçante de Mamou, il lançait des cailloux contre la maison où son père faisait bombance avec ses amis. Très doué en mathématiques et en lettres, le bâtard ne bénéficia pas des bourses que l'almamy de Mamou, alors grand conseiller de l'AOF, distribuait aux enfants des grandes familles de la région. Cela ajouta à sa hargne contre les fils de famille au Fouta, mais ne l'empêcha pas cependant de suivre la formation de la prestigieuse École normale William-Ponty au Sénégal.
Très tôt, Emile s'était confié à Sékou Touré qu'il avait choisi pour père et protecteur. Et l'intelligent Père de la Nation sut utiliser les rancoeurs de son pupille pour asseoir son régime. Il lui demanda un jour d'aller chercher les filles des grandes familles peules, ajoutant que lui, Sékou, serait le père de tous les bâtards que Cissé ferait au Fouta ! Et Cissé s'en était donné à corps et à ventre joie …
En 1968, alors qu'il était l'autoritaire principal du collège de Tyindel à Labé, il connut son heure de gloire avec sa prise en main de la Commission artistique de la JRDA 1. Le gouverneur Condé, qui avait appelé Emile à Labé pour s'attacher sa collaboration artistique, lui fit présenter la pièce préparée pour le Festival national des arts. Emile qualifia le texte de contre-révolutionnaire car il privilégiait un ouvrage de son crû. Ce fut l'origine de la pièce de théâtre anticolonialiste Et la nuit s 'illumine, que l'imaginatif Emile mit magistralement en scène.
L'oeuvre reçut la médaille d'argent au Festival panafricain d'Alger.
Mais lors des dernières répétitions à Alger, une vive altercation eut lieu publiquement entre l'auteur et Mamadi Keita, membre du BPN et beau-cousin de Mme Sékou Touré. Mamadi exigea d'écarter de la pièce le Belge Vestrepen, étranger au continent africain, alors que, précisément, Emile avait bâti sa pièce autour du rôle du Blanc progressiste. La discussion s'envenima et Mamadi menaça Emile de toutes les foudres du BPN, à qui il ne manquerait pas de rendre compte. Emile lui rétorqua :
— Mais que représente le BPN ? Et toi-même, en dehors du BPN, qu'est-ce que tu es ?
Sékou Touré tira également parti des talents d'Emile pour mettre en scène des situations contre ses « opposants » et arriver à la vraisemblance. Emile fut ainsi l'auteur attitré de lettres soi-disant écrites « de l'étranger » par des contre-révolutionnaires, ce qui permit de « dénoncer» de nombreux cadres de la Révolution. Cependant, Emile eut maille à partir avec d'autres grands du régime, les Toumani Sangaré, Ismaël et Siaka Touré par exemple. Et il fallut, pour convaincre Sékou son protecteur, toute l'habileté de ces ennemis-là, qui firent d'abord procéder à l'arrestation des hommes liges d'Emile : les commissaires politiques et tous les travailleurs du collège de Kalédou 2 (chauffeur, tailleur, jardinier, cuisinier, bouvier) et tous les indicateurs à la solde d'Emile, par exemple le Libanais Karam, commerçant à Labé. Tous ces hommes furent torturés pour leur faire dénoncer Emile qui, c'est vrai, voulait le, pouvoir et souhaitait, pour y arriver, faire arrêter tout le Bureau politique national. On se demanda même un moment s'il ne voulait pas faire arrêter Sékou Touré lui-même ! Pendant les huit mois où il sévit à Kindia comme membre tout-puissant de la Commission des interrogatoires, il a soumis à la torture tous ceux qu'il retrouve aujourd'hui à Kindia derrière les barreaux …
Emile vient d'être placé dans une cellule individuelle de la forteresse et Siaka a autorisé les détenus torturés par lui à venir tambouriner sur sa porte, à chanter et à danser pour exprimer leur joie. L'une de ses anciennes victimes a même composé pour la circonstance une chanson en peul affirmant que « le PDG dit toujours la vérité, il ne ment pas ! », puisque l'Emile est là. Ces hommes croient en effet que les mensonges d'Emile sont à l'origine de leur arrestation, que Sékou Touré n'est au courant de rien et que de la mise à l'écart de leur bourreau va jaillir la vérité qui les innocentera. Les débordements sont tels que, dès le lendemain, les autorités de Kindia prennent peur et transfèrent Cissé au Camp Boiro, à Conakry 2.
Lors de l'interrogatoire d'Emile, on fait asseoir contre le mur, sur deux rangées face à face, ses anciens travailleurs du CER-pilote qu'il dirigeait à Kalédou. A chacun on donne une lanière de cuir et à toute question à laquelle Emile ne veut pas répondre ou donne une réponse insatisfaisante, Ismaël Touré ordonne :
— Allez-y ! Frappez !
Ces hommes qui avaient subi la rigueur et l'arbitraire de leur directeur trouvent là l'occasion rêvée pour se venger. La victime devient à son tour bourreau, avec plaisir.
Arrivé à Boiro, Emile Cissé demande bic et cahier pour lui permettre de s'expliquer sur la situation : comme pour toutes les décisions importantes à prendre dans les camps guinéens, on sollicite l'avis du Responsable Suprême, qui ordonne de fournir au prisonnier crayon et cahier. Cissé remet son livre, intitulé Trilogie de la Révolution, au Comité révolutionnaire. L'ouvrage met en cause Ismaël Touré, demi-frère du président. Emile reçut un appel téléphonique de Sékou Touré, au cours duquel il réclama à son « protecteur » à une confrontation entre Ismaël et lui. Cissé fut abondamment torturé pour l'amener à signer ses dépositions, qui couvrent trois cents pages dactylographiées 4.
Peut-être commença-t-il ainsi à expier sur terre le hakkè, le mal qu'il avait fait aux hommes.

Notes
1. Jeunesse de la Révolution démocratique africaine, organe d'encadrement de la Jeunesse guméenne par le Parti-Etat.
2. Collège d'enseignement révolutionnaire, créé près de Popodara et dont la direction avait été confiée à Emile Cissé.
3. D'abord incarcéré dans une cellule communautaire, il fut tellement « botté par ses co-celluliers qui se vengeaient, (que) les geôliers ont jugé préférable de l'isoler à la cellule n° 46 », indique Arɗo Ousmane Bâ, op. cit.
4. Emile Cissé mourut dans la nuit du 13 mars 1974, à l'issue d'une diète noire aménagée par tranches de demi-diète pendant cent treize jours, de façon à prolonger ce redoutable supplice et à faire souffrir l'homme le plus longtemps possible. Il a rejoint nombre de ses victimes au charnier de Nongo, l'ossuaire de la Révolution.


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