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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Nuit extrême

Devant l'amour et devant la mort, il ne sert à rien d'être fort.
Anonyme.

Kankan, 2 août 2002 — Nadine et Mouctar

Il frappe à ma porte vers minuit. Son haleine sent la mort, exactement cette odeur qui flottait sur Mané, ma grand-mère, lorsque je suis arrivée quelques heures après son décès. Il dit qu'il ne se sent pas bien, a des nausées et en même temps comme une petite faim. Je cours à la voiture lui chercher de quoi grignoter. C'est vrai qu'il n'a pas voulu dîner et qu'il n'avait guère déjeuné à midi. Mais cette nuit, il ne peut rien avaler. Tout d'abord, les hauts-le-coeur s'intensifient, puis vient un grand calme. Tout s'apaise en lui : ma peur s'éloigne.
Deux heures d'une infinie douceur. Les mots les plus fous passent enfin mes lèvres, closes depuis si longtemps. Je sens Mouctar fondre de tendresse et le bonheur l'étouffe tant que je regrette d'avoir tardé à lui dire mon amour avec des mots. Mais d'un coup il revient à la réalité et me parle au passé : — C'est vraiment dommage que nous nous soyons connus si tard : on se serait bien entendus, nous deux !
Pour ne pas rompre le charme, ou peut-être pour ne pas effrayer mon malade, je ne relève pas l'horreur de ce conditionnel passé … Nous avons tous deux conscience de cette fin matérielle de nos relations et, paradoxalement, de l'intensité de notre bonheur commun.
Une grosse suée l'inonde et il veut prendre une douche. Il cherche à se lever mais ses jambes ne le portent plus. Je veux l'aider, il s'y refuse en se crispant dans un effort surhumain :
— Lâche-moi ! J'y arriverai, je vais y arriver !
Mais il tombe, par deux fois, et sa tête heurte le mur. Pour tenter de se redresser, il s'agrippe au pied de la table, qu'il tire dans un boucan d'enfer. Je finis par le conduire à la douche, où il s'effondre en vomissant de la bile. Il veut maintenant se rendre aux toilettes, sur la coursive du centre d'accueil. Il s'affale. Je ne peux plus le relever. Je vais chercher de l'aide à la chambre voisine. L'homme réussit à le recoucher et me dit :
— Eh bien! vous n'y seriez pas arrivée toute seule ! Il n'est pas grand mais qu'est-ce qu'il est costaud !
Je dis :
— Je vais chercher un médecin.
Mais Mouctar se récrie :
— En pleine nuit, dans Kankan, mais tu n'y penses pas ! Attends le matin. Ça va aller, ne t'inquiète pas.
Puis il ajoute :
— A ton retour à Conakry, après le départ des amis français, tu feras le sacrifice d'une vache tachetée pour l'avenir de Guinée-Solidarité et celui de ta famille. Et tu convoqueras des gens pour lire quarante-sept fois le Yā Sîn 1. N'oublie pas surtout !
— Sacrifier une vache ? Mais où ça ?
— Dans ton jardin, à Kipé. Ce sera pour les indigents. Tu feras venir des gens de la Cité de Solidarité et de la Mosquée sénégalaise. N'oublie pas !
Nouvelle période de calme bienheureux. Mais soudain il me dit d'une voix pleine de reproches, que je ne lui ai jamais connue :
— Mais enfin, quand vas-tu te décider à annoncer notre mariage ?
Je suis saisie : nous en avons parlé souvent, mais jamais sur ce ton. Mon idée est d'attendre que mes quatre enfants viennent tous ensemble l'an prochain, pour le Fida'u 2 de leur père ; je voudrais qu'ils soient les premiers informés de cette décision de leur mère. Mais je ne le lui dis pas, pour ne pas le blesser alors qu'il me paraît si fragile et que l'instant est si doux. J'esquive :
— Oh ! quand notre livre paraîtra, peut-être …
— Tu vois, tu dis encore peut-être !
— Mais toi qui es si patient d'habitude, pourquoi être si pressé ?
En fait, je le sens tellement inquiet que la peur me reprend.
Surtout qu'il revient de lui-même sur mon cauchemar et son interprétation à Tokounou :
— Le vieux a dit que tu n'as pas à t'inquiéter : le rêve ne concerne pas la dame qui l'a fait. Par contre, moi je vais faire très rapidement un très long voyage. Que crois-tu qu'il entendait par « long voyage » ?
L'angoisse me serre la gorge, mais je plaisante :
— Avec tous les voyages que tu fais pour Guinée-Solidarité, comment savoir duquel il s'agit ?
— Peut-être voulait-il parler du voyage que nous allons faire en Mauritanie ?
Nous avons en effet le projet d'aller en octobre à Boutelimit, où il a passé une partie de son enfance chez les Maures. Je bondis sur cette idée pour le rassurer :
— C'est vrai, en passant par la Guinée-Bissau et le Sénégal, la Mauritanie est sûrement le plus grand voyage que nous allons faire ensemble …
Mais je sens qu'il pense à la mort, il est en proie au doute tout comme moi. Il se fait alors plus tendre et caressant, mais soudain pousse un grand cri :
— Ma nuque ! Ma nuque !
Il a mal, très mal, et toute une heure il gémira :
— Ma nuque, c'est insupportable !
Je veux la lui masser, mais il me rabroue :
— Cela ne sert à rien, c'est interne, c'est trop profond …
A cinq heures, il s'endort enfin. A 6 heures, je sors avec la 505 chercher du secours. L'hôpital ? Mais il est en pleine rénovation et comment trouver quelqu'un de connaissance dans ce chantier ? Et puis l'interne de service aux urgences ne pourra pas se déranger en pleine nuit pour venir auprès d'un malade ! Et je suis incapable d'emmener Mouctar à l'hôpital. D'un coup, je repense au docteur Sidibé, qui avait si bien soigné la jeune Sylvie, venue de Strasbourg pour attraper un mauvais palu dû au plasmodium falciparum. Par trois fois déjà, elle avait perdu connaissance au début de la nuit et ce médecin l'avait sauvée en quelques jours. Oui, lui qui a vécu et travaillé dix-sept ans en France, c'est lui que je dois aller chercher ; avec sa femme française, il a ouvert une petite clinique privée et créé une fondation. Je cours l'appeler en faisant grincer les vitesses et en cahotant dans les fondrières des rues de Kankan. Une infirmière de service me passe l'épouse du docteur:
— Oui, je le rappelle tout de suite. Il vient de sortir. Attendez-le dans la cour de la clinique.
Dr Sidibé accourt au chevet de Mouctar un peu avant sept heures. Il l'ausculte rapidement et me rassure plutôt :
— Laissez-le dormir encore un peu. Il vient de s'assoupir, dites-vous ? Je reviendrai à neuf heures et nous le transférerons à la clinique.
A neuf heures sonnantes, le médecin est là et son verdict tombe comme un couperet :
— Il est intransportable tel quel. Il est dans le coma. Voici la liste de ce que ma femme doit m'apporter de suite. Allez vite la chercher.
Je reprends le volant, complètement affolée. Nous revenons avec tout un attirail médical et pharmaceutique. Aidées de Bernard, l'ami français de Guinée-Solidarité qui me reproche de ne pas l'avoir appelé pendant la nuit, nous installons deux bouteilles sur les montants de la moustiquaire : perfusion à droite, perfusion à gauche, intraveineuses diverses, le pouls, la tension, analyse du taux de glycémie, goutte épaisse, le tout noté sur les pages de mon calepin de voyage. Le médecin me demande des détails :
— M. Bah est-il hypertendu ?
— Je n'en sais rien, nous n'en avons jamais parlé.
— Y a-t-il des hypertendus dans sa famille ?
— Je n'en sais rien non plus : nous n'avons jamais effleuré ce genre de sujet dans nos conversations, alors qu'il s'agissait de choses vitales, pourtant…
Avec les douleurs de la nuque, le docteur pense à une méningite, une encéphalite ou un neuropaludisme, je ne sais plus. Il appelle un laborantin sur son cellulaire et demande à sa femme d'aller chercher le matériel nécessaire à une ponction lombaire.
— Pourtant, ce n'est pas la saison pour une méningite… pense-t-il tout haut.
Je m'étonne : oui, dit-il, les méningites se propagent plutôt en milieu de saison sèche.
Il faut enlever à Mouctar son caftan de nuit. Sur le corps nu du malade, le médecin est surpris de constater des marques rondes, bien visibles autour des coudes et des poignets.
J'explique que ce sont des traces de torture, celles des fils de fer bien serrés dans la chair et dans lesquels passait le courant électrique de la gégène. Ces traitements remontent à plus de trente ans, mais leurs marques ne sont pas encore effacées… Le médecin raconte alors les extraordinaires phobies d'un malade à qui il était impossible de fixer des attaches pour les perfusions et que, pour cette raison, aucun hôpital n'a jamais pu le soigner. Ce monsieur était l'aimable « voyant» qui siégeait dans la cabine de torture du camp et qui voyait surtout les douleurs des supplices infligés aux coupables dont il dénonçait les pseudo-forfaits contre-révolutionnaires 3.
L'épouse du docteur revient avec le matériel. Elle aide son mari à s'habiller et à mettre le masque, les gants et le bonnet d'asepsie. Le docteur Sidibé enfonce l'aiguille en trois endroits différents pendant que le laborantin maintient Mouctar « bien en sabot », comme recommandé. Le clinicien est rassurant :
— Cela m'étonnerait que le pronostic de méningite soit confirmé car le liquide rachidien n'est pas sous pression et semble clair, voyez Madame !
Je n'y connais rien, mais je ne demande qu'à calmer mon angoisse. Seulement voilà que, dès après la ponction, Mouctar est pris d'horribles convulsions. Ses lèvres claquent comme un drapeau au vent, c'est impressionnant.
— Oh ! mauvais, ça, mauvais ! murmure le docteur en injectant un calmant dans la veine.
Mouctar s'apaise aussitôt. J'en profite pour demander au médecin pourquoi ce mal à la nuque s'il ne s'agit pas d'une méningite. Le praticien parle alors de neuropalu 4 et d'hémorragie possible à ce niveau, ce qui expliquerait aussi les troubles de la locomotion constatés la nuit précédente. Pauvre Mouctar !
Je lui caresse la tête. J'ai lu quelque part qu'il faut toujours parler aux comateux. Alors je lui parle, dans le creux de l'oreille, pour ne pas que l'entourage m'entende. Le médecin lui-même l'interpelle :
— Monsieur Bah ! Monsieur Bah !
Mais rien, pas de réaction. Il ne bouge pas le moindre cil, reste les yeux mi-clos. Pourquoi ne veut-il pas revenir à lui ? Mais qu'est-ce qui lui prend ? C'est fou, ça ! On n'était pas bien ensemble, peut-être ? Je pensais qu'il avait enfin trouvé la paix avec moi, c'est ce qu'il disait en tout cas. Mais voilà qu'il me fuit, pourtant. Il a l'air ailleurs, mon Dieu, au secours ! Il n'entend plus rien du tout !

Note
1. La 36e sourate du Coran.
2. Cérémonie de lecture du Coran et de sacrifice pour un mort.
3. Cet homme, prénommé Gbéléma Fodé, est cité dans plusieurs ouvrages ecrits par des rescapés des camps de détention en Guinée.
4. La goutte épaisse confirmera l'existence du plasmodium falciparum.


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