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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Protection

Le mystère ne se voit pas. Il se sent. Il s'exprime sans voix, comme un sourd-muet.
Albert Londres

Dalaba, juin 1978

J'ai besoin de réfléchir, d'être au calme : je dois aller me retrouver à Tinka. C'est toujours vers Tinka que je me tourne quand tout va mal, c'est mon havre de protection, ma matrice refuge. Elle est restée cette oasis de beauté tranquille que j'aime tant : ses deux grands pins si vieux qui vous accueillent, fièrement dressés à droite et à gauche de l'entrée, ses maisons groupées autour d'une immense cour tapissée de gravier de latérite, toujours propre, toujours balayée par une fée prévenante.
Devant la villa de chacune des épouses du Vieux, un oranger portant beaucoup de fruits, comme elles. Les orangers ont certes vieilli et leur feuillage a foncé, mais ils sont toujours chargés d'autant de boules de soleil. On se sent à l'abri dans ce monde clos : le portail n'est jamais fermé à clé mais on sait bien que ceux qui le franchiront sont tous des amis que l'on attendait. La famille n'a jamais su vivre qu'en vase clos : il y a toujours eu les gens du dedans de la concession et les autres, au dehors.
Le Vieux avait cherché longtemps avant de choisir cet endroit : le marabout consulté lui avait dit de chercher un lieu mystiquement protégé, où il serait sûr de trouver tranquillité et prospérité, autrement dit un naadde. Et c'est finalement là, après bien des hésitations, qu'il avait décidé d'établir sa lignée, entre la vallée de l'est et le morne de l'ouest, entre l'installation originelle de Dalaba-Misiide (la première mosquée) et l'agitation des boutiques de la ville. La concession d'origine est aujourd'hui entourée d'autres belles demeures construites par des neveux, cousins et autres membres de la parentèle tentaculaire qui, toutes, font un cocon encore plus douillet aux anciennes habitations mères. La protection géographique du lieu s'est accrue de la garde bienveillante de ces villas plus modernes, perdues dans la verdure. Même si leurs propriétaires ont finalement élu domicile dans la capitale, préférant l'agitation de la mégapole à la sérénité légèrement inquiétante de l'endroit : c'est qu'il faut se sentir fort pour supporter la paix …
J'aime arpenter longuement les terrains de la concession. Les deux grands pins m'y accueillent à l'entrée. Je retrouve le parfum de mon enfance. Ici étaient plantés les pieds d'arabica dont j'aimais tellement, au moment où ils portaient des fruits, sucer les cerises rouges, juteuses avant d'en rejeter la graine. Là s'élevait le majestueux filao sous lequel mon père aimait à se reposer, dans sa chaise-longue recouverte d'un brocart passablement élimé.

tabalde
Tabala

Je revois l'animation qui précédait les jours de fête. Le Vieux faisait frapper le tabala 1 et ouvrait ses magasins : tout un chacun venait alors avec ses pots et ses calebasses s'approvisionner en riz et autres denrées de première nécessité. De longues litanies de pauvres gens s'égrenaient depuis les runde 2 environnants et mon père tout-puissant jouait alors le rôle de grand Pourvoyeur et de Père universel. On oubliait ces jours-là combien le chef pouvait être dur, impitoyable même. Il devenait alors celui auprès de qui on reprenait force pour l'avenir. Et c'est bien ainsi que je reviens aujourd'hui puiser l'énergie nécessaire pour continuer à vivre dans un monde qui m'est devenu incompréhensible, où je me sens inadapté, abandonné de tous.

J'ai perdu mes repères en perdant Milena et la colère contre ma mère m'habite tout entier : je dois à tout prix recouvrer une sorte de résignation sereine, sinon je ne pourrai plus vivre ici-bas.
C'est autour de la mosquée que la quiétude du lieu est la plus palpable. Je me recueille quelques instants sur la tombe de mon père et de sa première épouse, et je contourne l'édifice. En prison, j'ai souvent rêvé à cette mosquée et, quelques jours avant ma libération, le marabout Karamoko Alpha, après un listikhâra, m'a dit qu'à ma sortie je recevrai de mon père quelque chose émanant de la concession, qui pourrait être un chapelet. Ce matin a eu lieu une cérémonie de sacrifice et je reviens ce soir méditer vers le lieu où le boeuf a été égorgé. Je m'aventure derrière les maisons en ruines et, les yeux baissés, j'aperçois dans l'herbe un chapelet ancien, déjà bien usé par les prières de son propriétaire … Je me penche pour le ramasser : serait-ce l'objet précieux que mon père m'a réservé, selon les dires du marabout ? Je décide de l'emporter puisque c'est mon héritage, et je monte me recueillir à l'ermitage du mont Tinka, au-dessus de Dalaba. Désormais, je ne prierai plus qu'avec ces grains d'éternité.

Notes
1. Tambour de belle taille servant à annoncer les grandes nouvelles.
2. Villages ou hameaux d'esclaves dépendant de la concession du Maître.


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